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Pierre-Arnaud Chouvy

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Pavots à opium, France, étés 2003 et 2004
Opium poppies, France, summer 2003 and 2004
Origines du pavot à opium

L’origine géographique du pavot à opium est mal connue, mais peut être estimée d’après les relations étroites qui ont existé entre la plante et l’homme, et les indices archéologiques que ce dernier a pu en laisser. Papaver somniferum est un cultivar. Ainsi, il n’existe pas à l’état réellement sauvage et sa diffusion aurait grandement bénéficié des migrations humaines et de l’anthropisation des milieux qu’elles ont impliquée. Le pavot a donc migré d’ouest en est, depuis l’Europe ou l’Asie mineure, et ce sont les Arabes qui ont été les principaux diffuseurs de la plante et de ses usages.

Lire Le pavot à opium et l'homme: Origines géographiques et premières diffusions d'un cultivar

Origins of the opium poppy

The geographic origin of the opium poppy is not well-known, but may be assumed in view of the close relations which have existed between the plant and mankind, and the archaeological evidences that the latter has left. Papaver somniferum is a cultivar. It does not exist as a truly wild species, and its diffusion is thought to have greatly benefited from human migrations, as well as their subsequent anthropization of the milieus. The poppy has thus migrated from west to east, probably originating from Europe or Minor Asia, and the Arabs, to the greatest extent, were the ones who spread the plant and its uses.

Read Le pavot à opium et l'homme: Origines géographiques et premières diffusions d'un cultivar


Eléments de botanique et d'agriculture

Le pavot à opium, Papaver somniferum L., est une herbacée annuelle dont le cycle de croissance est d’approximativement cent vingt jours. Arrivée à maturité, la plante peut mesurer jusqu’à 1,50 mètre et ses fruits sont des capsules de forme plus ou moins globulaire dont les péricarpes sont à la fois durs, secs et cassants. Certaines de ces capsules, selon la variété de pavot, sont déhiscentes et d’autres non. Après la fertilisation et la chute des pétales, la capsule peut se développer pour atteindre, en l’espace de deux semaines, une taille considérable qui en permettra l’incision .
Les semailles se font à la volée ou en poquet, le moment de l’année choisi variant selon les régions et les climats.
La germination se fait dans un laps de temps compris entre cinq et vingt jours après les semailles et, en règle générale, entre quatre-vingt-dix et cent jours après les semailles, soit soixante-quinze à quatre-vingts jours après la germination, les pavots, qui ont atteint un mètre de haut, commencent leur floraison.

Papaver somniferum L. est cultivé dans les parties du monde les plus diverses et ses capacités d’adaptation particulièrement développées font qu’il se satisfait de conditions climatiques et édaphiques des plus variées. On le trouve en effet en Europe, en Afrique du Nord et en Afrique noire, en Australie, au Japon, en Amérique du Sud et en Amérique du Nord. Si cette herbe annuelle semble pouvoir pousser presque partout, elle se comporte bien sûr différemment selon les latitudes, les altitudes, les expositions des versants au soleil et même au vent, les températures et les précipitations, la durée et les cycles des saisons, les sols.
En tant que plante cultivée en des lieux tellement différents, les fleurs et les capsules de Papaver somniferum affichent une grande diversité de couleurs, de formes et de tailles, et cette diversité que l’on constate dans l’aspect se retrouve dans les rendements et dans les qualités d’opium obtenus. Tous ces facteurs influent directement sur les aspects qualitatifs et quantitatifs des productions de pavot à opium : la quantité d’opium produite comme sa richesse en alcaloïdes, surtout en morphine, dépendent de la combinaison de ces multiples facteurs.

(Extrait de Les territoires de l'opium, Pierre-Arnaud Chouvy, Olizane, Genève, 2002)


Le pavot à opium en France et en Inde
(See Licensing Afghanistan's opium: solution or fallacy?, for details in English on licit opium poppy cultivation in France and India)

La culture de pavot à opium est entreprise légalement en France dans le cadre de la production de morphine pour l'industrie pharmaceutique. La localisation des quelque 10 000 hectares de pavot est tenue secrète et est étroitement surveillée. La floraison, spectaculaire, a lieu au mois de juin, avant que les pavots ne sèchent sur pied et puissent être récoltés mécaniquement. En effet, en France, les capsules des pavots ne sont pas incisées comme en Inde (voir photoreportage de Pablo Bartholomew), seul producteur légal d'opium, ou en Afghanistan et en Birmanie, les deux principaux producteurs illégaux d'opium au monde (lire les articles Golden Triangle, Golden Crescent et Drug Trafficking in Asia dans The Encyclopaedia of Modern Asia).

En France, le pavot à opium est cultivé en Champagne-Ardenne, dans le Centre et en Poitou-Charente. La culture se fait sur jachère et dégageait, au milieu des années 1990, une marge brute qui pouvait atteindre 8 500 francs par hectare : les superficies consacrées à la plante dont sont tirées la morphine et la codéïne ont augmenté ces dernières années, passant de 4 500 ha en 1995 à quelque 10 000 hectares en 2005. La filière est gérée par une société unique (Francopia) agréée par le ministère de la Santé, qui a développé de nouveaux cultivars afin qu'ils produisent plus d'alcaloïdes et moins de latex, la morphine étant extraite de la paille du pavot et non du latex qui en exsuderait si les capsules étaient incisées (sources personnelles)..

C'est l'Australie (histoire de la culture du pavot à opium en Australie), où la paille de pavot est récoltée en Tasmanie pour les besoins de l'industrie pharmaceutique, qui était le premier producteur mondial de morphine légale au monde, avec 51 % de la production mondiale obtenue à partir de concentré de paille de pavot (CPP) en 1998. Suivaient ensuite la Turquie (23 %), la France (21 %), et l'Espagne (4 %). L'autre grand producteur mondial de moprhine est l'Inde, où la morphine est extraite de l'opium récolté sur les capsules de pavot et non à partir de la paille de pavot. Les Etats-Unis constituent le plus vaste marché mondial pour le CPP : en 1998 ils ont importé 38 tonnes de CPP et 541 tonnes d'opium. Les Etats-Unis ont mis en place une politique d'approvisonnement basée à 80 % sur les sources "traditionnelles" que sont celles de l'Inde et de la Turquie (la règle du 80/20). En 1998, l'Australie comptait 10,7 % des superficies cultivées mondiales de paille de pavot. Mais, grâce à des rendements exceptionnels, elle produisait 45,8 % du CPP mondial. La Turquie, de son côté, cultivait 46,5 % des superficies mondiales mais ne produsait que 24,5 % du CPP mondial. Ainsi, les rendements australiens en CPP à l'hectare étaient huit fois supérieurs à ceux de la Turquie, deux fois supérieurs à ceux de l'Espagne, 30 % supérieurs à ceux de la France (Source). Ces rendements ont vraisemblablement changé depuis mais très peu de données sont disponibles à ce sujet, les industries pharmaceutiques restant très discrètes. En France, les superficies cultivées en pavot ont doublé depuis 1998 pour atteindre quelque 10 000 hectares en 2005 (sources personnelles).

Au cours des dernières années, la Turquie aurait dégagé 60 millions de dollars US par an grâce à l'exportation de graines de pavot et de morphine (20 000 tonnes de capsules de pavot récoltées et 75 % de morphine produite par an, dont 95 % est exportée pour fournir 30 % de la consommation mondiale) (Source).

En Inde, seul pays donc où la récolte de l'opium destiné à l'industrie pharmaceutique est autorisée, le pavot est cultivé principalement dans le Madhya Pradesh, au Rajasthan et en Uttar Pradesh. Des quotas de production doivent être respectés par les producteurs qui sont tenus d'obtenir des rendements minimaux de 34 kilogrammes par hectare pour conserver leur licence. Les deux grandes usines de raffinement de l'opium et de sa transformation en morphine sont celles de Ghazipur, dans l'Uttar Pradesh, et de Neemuch, dans le Madhya Pradesh : l'Inde exporte certes directement de la morphine mais aussi de l'opium raffiné pour les industries pharmaceutiques qui veulent en extraire elles-même la morphine. Ainsi, une partie de l'opium indien est exportée aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, au Japon, mais aussi en France, grâce à certains accords commerciaux et malgré le fait que la production française de pavot lui permette d'être exportatrice nette de morphine. Ces accords ont été passés au début des années 1980 entre l'Inde et les pays frabricants de morphine, Etats-Unis en tête, ces derniers s'étant engagés à acheter la récolte indienne, plutôt que de la paille de pavot, suite à la crise de surproduction des années 1970 qui mit en péril le système de contrôle des productions licites. La faible valeur ajoutée de la production indienne d'opium n'a permis au pays que de dégager un peu moins de 10 millions de dollars US en 1997, soit beaucoup moins que la Turquie. D'autre part, en Inde, à la différence de la France par exemple, où la récolte se fait sur de grandes parcelles à l'aide de moissonneuses-batteuses modifiées pour la circonstance, la récolte se fait manuellement par incision de chaque capsule de pavot. Le prix payé aux producteurs indiens est fixé par le gouvernement, en fonction des très faibles salaires indiens et de la somme de travail requise pour la récolte manuelle de l'opium: un paysan indien de l'opium était payé 250 roupies (8 USD en 1997) pour un kilogramme d'opium récolté, soit bien moins que les prix pratiqués au marché noir indien ou que ceux payés aux paysans de l'opium afghans, birmans ou laotiens, qui "bénéficient" eux de la valeur ajoutée d'une économie illégale (Source des données concernant l'Inde).

A propos de l'histoire et des logiques de la production licite d'opiacés, la thèse de doctorat de sciences politiques de François-Xavier Dudouet, consacrée au contrôle international des drogues entre 1921 et 1999 (Université Paris X Nanterre, 2002, thèse à paraître à L'Harmattan) est riche d'enseignements. L'auteur explique ainsi que "le procédé par lequel il est possible d’extraire les alcaloïdes de l’opium directement de la paille de pavot sans passer par l’étape de l’opium a été inventé en Hongrie en 1925 par le pharmacien Janos Kabay. Considérée comme déchet, la paille de pavot revenait bien moins cher que l’opium dont les conditions de récolte (incisions des têtes de pavot à la main) et de préparation nécessitent une main d’œuvre coûteuse. Son inconvénient majeur, mais qui dans le contexte de la lutte contre les usages non médicaux des drogues devait faire son succès, est sa faible teneur en morphine".

L'auteur détaille aussi les avantages et les inconvénients de la production de morphine et d'autres alcaloïdes à partir de la paille de pavot et non de l'opium: "Alors que la teneur en morphine de l’opium s’évalue généralement entre 10 et 12% du poids total, celui de la paille de pavot se compte généralement en millième du poids total. Les quantités nécessaires de paille de pavot pour obtenir des opiacés sont donc bien plus considérables, au moins 10 fois plus, qu’à partir de l’opium, ce qui ne manque pas de poser de nombreux problèmes de transport et de stockage. De plus, le procédé d’extraction est particulièrement complexe et coûteux. Mais ces inconvénients s'avèrent être des avantages aux regards des risques de détournement vers les circuits illicites. L’absence d’opium – le pavot étant récolté avant que la capsule arrive à maturation – d’une part, et la difficulté d’en extraire les alcaloïdes d’autre part, firent de la paille de pavot un produit bien plus sûr. Enfin, et c’est dans doute là le plus important, la paille de pavot ne faisant pas l’objet d’une limitation internationale équivalente à celle de l’opium, sa production développée notamment par la France sur son sol et les Anglo-américains en Australie, permirent aux fabricants de ces pays de s’émanciper à partir des années 1970 des producteurs traditionnels d’opium, en l’occurrence l’Inde".

Du point de vue du contrôle international des drogues et de la façon dont rapports de force et relations de pouvoir structurent le marché et sa législation, l'auteur précise enfin qu'il ne "faut pas considérer comme un hasard que les plus grands premiers bénéficiaires de l’économie licite soient aussi parmi les plus engagés dans la lutte contre les usages illicites, et que ceux qui ont plus souvent perdu la lutte économique sur le marché licite soient les plus impliqués dans le trafic illicite, tel l’Afghanistan à qui la Commission des stupéfiants de l'ONU refusa dans les années 1950 de participer à l’économie licite des opiacés afin de préserver les débouchés des principaux producteurs de l'époque Inde et Turquie".


Photos prises avec un Konica Minolta Dimage A2.
Photos taken with a Konica Minolta Dimage A2.


Citation - Quote

Une photo est toujours invisible: ce n'est pas elle qu'on voit.
A photograph is always invisible, it is not it that we see.
Roland Barthes


Aperçus de pavots à opium en France


Fleurs de pavot, juin 2004.

 


Parcelle en fleurs, juin 2004.

 


Fleur et capsules de pavots, juin 2004.

 


Parcelle en fleurs, juin 2004.

 


Parcelle de pavots en cours de perte de pétales, juin 2004.

 


Parcelle de pavots en cours de perte de pétales, juin 2004.

 


Parcelle de pavots ayant perdu leurs pétales, juin 2004.

 


Pavots après la chute des pétales, juin 2004.

 


Pavots ayant séché sur pied, prêts à être moissonnés,
si ce n'est pour la pluie qui a fragilisé les tiges, juin 2003.

 


Parcelle de pavots ayant séché sur pied, prêts à être moissonnés.

 


Parcelle expérimentale de pavots ayant séché sur pied,
prêts à être récoltés.

A propos du pavot à opium et de sa géohistoire, lire:

Les territoires de l'opium

Pierre-Arnaud Chouvy, Olizane, Genève, 2002.

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Annales de Géographie
N° 618 mars-avril 2001, pages 182-194

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