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L'importance du facteur politique
dans le développement du Triangle d'Or et du Croissant d'Or
The Importance of the political factor
in the development of the Golden Triangle and the Golden Crescent
Pierre-Arnaud Chouvy
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Article paru dans les
C E M O T I
(Cahiers d'étude sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien)
Dossier "Drogue et politique" coordonné par Guillermo Aureano et Pierre-Arnaud Chouvy
N° 32
Juillet-décembre 2001
Article : pages 69-85
+ 4 cartes de l'auteur
Cahiers
d’études sur la Méditerranée
orientale et le monde turco-iranien,
N°32, juin-décembre 2001
L’IMPORTANCE
DU FACTEUR POLITIQUE
DANS
LE DÉVELOPPEMENT DU TRIANGLE D’OR ET DU CROISSANT D’OR
Where there is no common power,
there is no law ; where no
law, no injustice.
Force and fraud are in war the
two cardinal virtues
Thomas Hobbes, Leviathan,
1651, Chapitre XIII.
Compte tenu de leur
consommation quasi universelle, les drogues, quelles qu’elles soient,
plantes ou substances actives transformées, ainsi que leur production
et leur consommation, constituent un phénomène anthropologique majeur
et donc, a fortiori, politique, l’homme étant cet
animal politique qu’a décrit Aristote
. En effet, l’histoire
et la géographie des drogues sont indissociables de celles du genre
humain
, la répartition des
plantes, et parmi elles de celles à drogues, se faisant sur la quasi-totalité
de l’œkoumène, en deçà des limites d’adaptation du règne végétal aux
rigueurs climatiques des zones désertiques chaudes et froides bien sûr.
Ainsi, de toutes les sociétés humaines, il semble, selon R.E. Schultes
et A. Hofmann,
qu’il n’y ait eu que les Inuit qui, historiquement et jusqu’à leur découverte
de l’alcool lors des premiers contacts avec la civilisation occidentale,
n’aient pas eu recours à de tels artifices. Et c’est en fait, logiquement,
au sein de la zone intertropicale que l’on rencontre la plus grande
concentration et diversité de ces plantes dont les drogues sont extraites,
les Amériques en constituant l’espace floristique le plus riche et l’Europe
celui le plus pauvre. Mais c’est ici l’Asie continentale qui nous intéresse,
et tout particulièrement ses deux espaces de production illicite de
Papaver somniferum L., ou
pavot à opium, plante à drogue particulièrement riche en alcaloïdes,
puisqu’elle en contient une quarantaine, et dont l’histoire et la géographie
sont intimement liées à celles de l’homme et de ses migrations.
Ce sont ici les espaces asiatiques dits du « Triangle
d'Or » et du « Croissant d'Or », espaces de production
d’opiacés par excellence, qui fourniront le cadre d’étude géographique
et géopolitique des relations qui peuvent exister entre le phénomène
politique et le phénomène de l’économie de la drogue, illustrant donc
cette problématique spécifique qui a été abordée sous ses divers aspects
et à travers différentes régions du monde lors des rencontres du groupe
« Drogue et politique ». Il s’agira ainsi de souligner le
rôle primordial et déterminant qu’ont revêtu quelques évènements politiques
majeurs et caractéristiques des espaces du Triangle d’Or et du Croissant
d’Or dans les développements de leurs productions respectives d’opium
et, a fortiori, d’héroïne. Précisons que nous
entendrons ici par « politique » ce qui est relatif aux rapports
de force et de pouvoir tels qu’ils s’expriment, souvent de façon partiale
et contradictoire, autour des enjeux de société comme de ceux de l’Etat
et de ses appareils. Aussi, compte tenu des dimensions spatiale et politique
du phénomène, l’étude de l’importance du dernier facteur dans l’émergence
et le développement de tels espaces de production illicite relève-t-elle
de l’approche géopolitique. En effet, en nous inspirant ici de la définition
des situations géopolitiques fournie par Yves Lacoste, nous pouvons dire
que, d’un point de vue géographique et politique, les problématiques
de la drogue permettent de révéler le jeu des rivalités de pouvoirs
et des rapports de forces qui s’exercent d’une part sur les espaces
de production comme, d’autre part, sur les activités même de production.
Dès lors, la production, le trafic et la consommation de drogue peuvent
donc être appréhendés comme des révélateurs de situations géopolitiques
particulières.
Le passage en revue de quelques dates-charnières
du développement de la production d’opium pourra ainsi permettre d’illustrer
l’importance du politique dans le conditionnement du recours à l’économie
de la drogue au sein de ces espaces. Ces dates-charnières, nous le verrons,
sont caractérisées par la concomitance d’une occurrence politique régionale
majeure et d’une modification importante de la production de drogue,
de son trafic ou de sa consommation. Mais c’est ici surtout aux tendances
que nous prêterons attention tant les estimations quantitatives diffèrent
selon les sources consultées et prêtent donc à maintes controverses.
L’importance du facteur politique dans le développement de l’économie
de la drogue, donc, est d’autant plus évident que si la production,
le commerce et la consommation sont frappées d’illégalité, c’est avant
toute autre chose en raison de l’application mondiale des logiques prohibitionnistes,
d’inspiration et d’instigation largement étatsuniennes. En effet, quintessence
de l’économie informelle puisque économie illégale certes, mais concernant
des produits illicites, la marché de la drogue est le résultat de l’intervention
étatique à l’échelle mondiale. E. A. Nadelmann explique en effet comment
la place de l’Etat et de la loi, celle des normes internationales, constitue
un aspect fondamental de la problématique des drogues dans le monde
d’aujourd’hui, les « régimes globaux de prohibition » des
drogues témoignant ainsi de la nature des relations Nord-Sud, d’un « centre »
mondial et de ses multiples « périphéries ». Et l’auteur montre
« comment la construction des normes internationales constitue
un enjeu et un instrument de pouvoir de certains d’entre eux, notamment
du Nord sur le Sud »
.
Phénomène politique par excellence, et fondamentalement
à l’origine de l’ampleur prise par l’économie illégale des drogues illicites,
la prohibition, en lui imposant ce caractère, « différencie cette
activité des autres formes de capital : la rotation du capital
est très élevée et les marges des bénéfices très importantes. La prohibition
permet de dégager des profits élevés qui dynamisent l’économie de la
drogue malgré son illégalité ; mais c’est aussi parce qu’elle est
illégale et risquée qu’elle est hautement rentable»
. Ainsi, dès lors qu’elle est dynamisée et conditionnée
par la prohibition, l’économie illégale des drogues illicites résulte
d’un contexte politique qui en détermine les modalités. Mais, à l’échelle
des espaces plus restreints du Triangle d'Or et du Croissant d'Or, comme
nous allons le voir, les économies de la drogue ont également été dynamisées
par l’occurrence de phénomènes politiques d’importance locale et régionale.
La
Birmanie au cœur du Triangle d’Or
Contrairement aux conceptions les plus courantes,
la production d’opium dans l’espace actuel du Triangle d’Or n’a réellement
débuté, et de façon mineure, qu’à la fin du XIXe siècle lorsqu’à
la suite de diverses rébellions, dont celle des Panthayen 1856, des populations de la Chine méridionale
(Hmong et Haw, ou Panthay) furent forcées de chercher refuge dans les
hautes terres du nord de la péninsule indochinoise. En Chine, les Panthay,
qui s’étaient alliés aux Hmong après la rébellion de ceux-ci contre
les Chinois en 1853, furent victimes d’une très forte répression durant
les années 1870 et durent émigrer massivement au Tonkin et au Laos.
Hmong et Yao fuirent également la répression en emportant avec eux leur
pratique agricole de la culture du pavot à opium. Si la production régionale
d’opium est donc récente en Asie du Sud-Est continentale, l’expression
même de « Triangle d'Or » est bien plus tardive, ne datant
en effet que de juillet 1971, lorsqu’elle fut conçue par un membre de
l’administration Nixon
. C’est en fait en Chine qu’était concentrée
la production mondiale d’opium illicite jusqu’à la Seconde Guerre mondiale
et, en 1906, elle contribuait alors, avec 35 000 t., à 85 % de
la production mondiale. Ses provinces méridionales du Yunnan et du Sichuan,
qui produisaient 54 % de l’opium chinois, fournissaient ainsi les deux-tiers
des achats du monopole de l’opium de l’Indochine française. Si la consommation
chinoise d’opium était donc déjà la conséquence directe de la politique
coloniale de l’Empire britannique, sa production intérieure, qui ne
débuta que plus tard, résultait quant à elle également de ce même facteur
politique, de façon indirecte toutefois.
Quant à la production de l’Asie du Sud-Est,
permise d’une part par les politiques coloniales de développement de
la consommation d’opium et de ses monopoles qui en assuraient le marché
régional, elle n’en fut que plus facilitée par l’afflux des Hmong et
des Haw, populations respectivement productrices et commerçantes d’opium
et alliées politiquement et économiquement. Ce sont ces quelques occurrences
politiques et, certes, économiques, qui ont ainsi permis à la production
d’opium de se développer dans les hautes terres de la péninsule indochinoise.
Mais le réel développement de la production
d’opium en Asie du Sud-Est continentale ne s’est toutefois déclaré que
pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsque les importations iraniennes,
qui complétaient alors celles qui provenaient de Chine, furent compromises
par le bouleversement et l’arrêt partiel du trafic maritime du théâtre
asiatique de la guerre. En conséquence, et afin d’alimenter les monopoles,
garants de la rentabilité financière des entreprises coloniales, la
production d’opium d’Indochine française augmenta, avec 60 t. en 1944,
de 800 % depuis 1940. Il est ainsi désormais acquis qu’en Asie, l’alimentation
des monopoles coloniaux de l’opium a directement contribué au développement
de l’économie des opiacés, en assurant la viabilité économique des entreprises
politiques coloniales britanniques et françaises
.
Autre date-charnière majeure ayant permis l’émergence
du Triangle d’Or, l’année 1949 est celle de la victoire des communistes
chinois dans le conflit qui les opposaient aux nationalistes du Kuomintang
(KMT). En l’espace de cinq années et avec un succès à ce jour inégalé,
la Chine communiste s’attacha alors à éradiquer toute culture de pavot
et à désintoxiquer la gigantesque population d’opiomanes qui était la
sienne. L’Asie du Sud-Est continentale vit alors sa
propre production réellement augmenter afin de pallier les déficits
d’importation des monopoles, alimentés, rappelons-le, par l’opium chinois.
Et ce phénomène s’accentua encore après 1955 lorsque la prohibition
iranienne entraîna l’arrêt de l’approvisionnement complémentaire de
la région. Mais cette phase de l’émergence de la production d’opium
dans la péninsule est également caractérisée par l’implication notoire
dans l’économie de la drogue des forces armées du KMT, réfugiées pendant
de longues années dans le nord de la Birmanie, du Laos et de la Thaïlande.
Le KMT y prélevait en effet un impôt en nature sur les productions birmanes
d’opium, contraignant les cultivateurs à étendre leurs cultures pour
pallier cette ponction. On estime que la production des Etats shan atteignait
ainsi 400 t. vers 1955, et que le KMT installa parmi les premières raffineries
d’héroïne dans la région dès 1960.
La production birmane s’accélère ensuite de
façon notoire à partir de 1962, date du coup d’Etat du général Ne Win
et de la mise en place de sa désastreuse Voie birmane vers le socialisme
qui, à travers un large programme de nationalisations, va provoquer
le développement d’une économie informelle basée sur un marché noir
national et un recours croissant à l’économie de l’opium. Mais, dans
le contexte d’une Birmanie en quête d’unité politico-territoriale depuis
1948, c’est probablement la décision politique prise par Ne Win en 1963
de créer des milices d’autodéfense pro-Rangoun
qui va réellement initier l’explosion de la
production d’opium dans le pays. Les milices vont en effet bénéficier
d’une totale liberté de commerce et de déplacement, en échange de leur
lutte active contre les rébellions ethniques autonomistes des périphéries
montagneuses orientales où l’opium est produit et l’héroïne transformée.
Les milices, supprimées en 1973 à la suite des incessantes luttes intestines
qui les opposaient autour du commerce de l’opium, auront entre autres
permis l’ascension de deux figures emblématiques du narcotrafic birman :
Chang Chifu, alias Khun Sa, dit encore « roi de l’opium »,
et Lo Hsing Han, qui dirigeaient tous les deux parmi les plus importantes
de ces milices. A la tête d’une armée privée dite nationaliste shan,
Khun Sa s’appropriera ainsi une immense portion du marché de l’opium,
avant de rendre les armes en 1996 et de prendre une retraite négociée
avec la junte dans le quartier résidentiel de Rangoun.
L’autre facteur politique majeur ayant contribué
à l’augmentation de la production d’opium en Birmanie, peut-être même
le principal, a été l’insurrection armée du Parti communiste birman
d’obédience chinoise (PCB) en 1968 et son recours consécutif à l’économie
de l’opium. En effet, l’orchestration et le soutien financier du développement
du PCB par la Chine communiste seront rapidement affectés par deux évènements
d’importance géopolitique majeure : l’invasion vietnamienne du
Cambodge en 1979 et les évènements de Tienanmen en 1989, qui imposent
progressivement le réalignement diplomatique de la Chine et la cessation
de son soutien aux partis communistes d’Asie du Sud-Est. Le PCB dut
donc se résoudre à s’autofinancer grâce à l’économie de l’opium et c’est
donc dans ces conditions que la production explosera littéralement à
la fin des années 1980.
En Birmanie, les évènements politiques ultérieurs
contribueront encore à augmenter le recours de certaines parties de
la population à l’économie de l’opium. Ainsi, la démonétisation massive
et sans compensation de 1987 poussera une partie de la population à
se réfugier qui dans l’économie de l’or et de l’immobilier en zones
urbaines, qui dans celle de l’opium en zones rurales. Et en 1988, avec
l’avènement au pouvoir de la junte militaire du SLORC
, toujours dirigée par Ne Win, cette démonétisation
brutale sera en partie à l’origine du vaste mouvement de protestation
et de sa répression sanglante du 8 août 1988. La condamnation internationale
du massacre aura pour premier effet d’augmenter l’isolement diplomatique
de la Birmanie, désormais renommée Myanmar, et pour second effet de
favoriser un rapprochement sino-birman après les évènements de Tienanmen
(1989), également condamnés par la communauté internationale. Ce rapprochement
se traduira entre autres par l’ouverture de routes commerciales entre
les deux pays et la nette réorientation des exportations d’héroïne birmane
vers la Chine, via le Yunnan, tandis que les biens de consommation et l’aide militaire
en provenance de Pékin inondent la Birmanie, au point que la plupart
des observateurs estiment que, « économiquement, le nord Myanmar
est devenu le sud du Yunnan ». Mais la Chine
pâtit désormais grandement de ce rapprochement stratégique et politique
car l’ouverture du commerce frontalier s’est rapidement traduite par
l’explosion de l’héroïnomanie et la diffusion concomitante de l’épidémie
de sida, la province frontalière du Yunnan comptant plus de 80 % des
séropositifs du pays en 1990.
Toujours en 1989, c’est la rébellion des jeunes
cadres du PCB et des Wa, composant la faction armée du PCB, contre
les dirigeants presque exclusivement birman ethniques
, qui va contribuer de façon importante à l’augmentation
de la production d’opium. L’explosion du PCB donne en effet naissance
à quatre groupes armés dont la United Wa State Army (UWSA), désormais le
plus puissant d’entre eux et le plus engagé dans l’économie des drogues
illicites. Les quelques centaines de millions de pilules de méthamphétamine
qui inondent le marché thaïlandais depuis 1996 proviennent ainsi principalement
des laboratoires wa disséminés le long de la frontière birmano-thaïlandaise. En bénéficiant
de la dissolution du PCB et d’accords de cessez-le-feu passés avec de
nombreuses armées ethniques, dont la UWSA qu’il a utilisée comme son
bras armé, le SLORC put obtenir la reddition de Khun Sa en janvier 1996
et le démantèlement partiel de son armée. Le trafic d’opiacés put alors
se diversifier, de nombreux autres acteurs, et principalement la UWSA,
prenant, en accord tacite avec la junte, la place de l’ancien « roi
de l’opium ». Les prix de l’héroïne ayant augmenté en Thaïlande
dès la reddition de Khun Sa, c’est le nouveau marché florissant des
drogues de synthèse, et particulièrement de la méthamphétamine (yaa
baa en thaï), qui a pu
littéralement exploser, la production comme la consommation de yaa
baa augmentant au point d’être qualifiées de menace sécuritaire
majeure en Thaïlande.
Certes, en 1999, les chiffres de la production
birmane d’opium étaient inférieurs de moitié à ceux de 1997 (1 090
t. / 2 365 t.). Mais, si une sécheresse aggravée était certes
responsable de cette baisse, les récoltes à venir devraient néanmoins
bénéficier d’autres décisions politiques locales. En effet, depuis novembre
1999 et dans le cadre des accords passés avec la junte dans leur guerre
commune contre Khun Sa, d’importants déplacements de populations productrices
d’opium ont été organisés par la UWSA, depuis la frontière chinoise
vers celle de la Thaïlande. Ce qui, à la frontière chinoise, est présenté
comme un projet de développement alternatif, pourrait bien se traduire
dans les faits par une augmentation de la production d’opium et de méthamphétamine
du côté birman de la frontière thaïlandaise. Ce que redoutent désormais
les autorités thaïlandaises, avec juste raison, semble d’autant plus
logique que cette région frontalière est désormais le théâtre d’intenses
affrontements entre la UWSA et la Shan State Army (SSA), armée nationaliste
shan issue de la dissolution de la Mong Taï Army (MTA) de Khun Sa. La
première se bat en effet avec l’aval de la junte
contre les rebelles shan de la seconde et perpétue
les déplacements forcés de populations pratiqués par les militaires
birmans, dans un but non avoué d’appropriation des terres à pavot de
la région.
Si, comme nous l’avons vu, l’émergence du Triangle
d'Or trouve ses racines dans les histoires politiques et économiques
de la Chine et de la péninsule indochinoise, son développement actuel
et sa pérennité, son fort ancrage territorial, procèdent de la mise
en œuvre des stratégies politico-territoriales des différents acteurs
en présence. L’instrumentalisation des revendications nationalistes
des Shan par certains de leurs dirigeants, à l’instar de Khun sa, celle
des Wa par les armées réfugiées du PCB puis celle, plus récente et tout
aussi significative dans le développement et surtout la diversification
des productions du Triangle d'Or, de la UWSA par la junte birmane dans
sa lutte pour la maîtrise du territoire birman tel que définit internationalement,
ont très nettement alimenté les rivalités de pouvoir et les rapports
de force qui, en tant que facteurs politiques, ont façonné et transformé
le Triangle d'Or. Ce rôle prédominant des facteurs politiques dans les
mécanismes ayant permis et favorisé le développement des espaces de
production illicite du Triangle d'Or est à rapprocher de la situation
qui prévaut en Asie du Sud-Ouest et plus particulièrement dans l’espace
du Croissant d'Or.
Le
Croissant d’Or : autour de l’Afghanistan
L’émergence du Croissant d’Or est postérieure
à celle de son alter ego du sud-est asiatique. Aussi,
l’expression, anonyme semble-t-il, serait dérivée de la comparaison
qu’en a établi la CIA avec le Triangle d’Or dans un rapport de septembre
1979 sur l’Iran. Mais les racines historiques du Croissant d’Or sont
bien sûr plus anciennes, comme ont pu le montrer la place déterminante
de la Perse en tant que producteur-exportateur d’opium pendant la période
coloniale, et sa longue tradition de consommation de l’opium. Le pays,
qui avait produit 600 t. d’opium au début du siècle et 1 350 en
1936, et qui connaissait une consommation très importante, bannit en
1955, sous la pression prohibitionniste des Etats-Unis et avec 1,3 million
de consommateurs nationaux, toute production et consommation d’opium
sur son territoire.
Décision politique par excellence, la prohibition
iranienne, si elle réduisit plus la production locale que la consommation,
a surtout contribué, par effet de vase communicant, à la hausse de la
production en Afghanistan, au Pakistan et en Turquie, le marché iranien
de consommation devant en effet être alimenté d’une façon ou d’une autre.
Cette production réalisée dans les pays limitrophes eut bien sûr pour
conséquence de drainer les réserves en or du trésor iranien, doublement
grevé donc après la perte de recettes d’exportation depuis 1955. Dans
ces conditions, la production iranienne fut rétablie en 1969 et fut
entièrement absorbée par une consommation nationale dont l’importance
impliquait toutefois toujours l’importation d’opium étranger. Quelque
200 t. d’opium produit dans les pays limitrophes durent ainsi être importées
annuellement, et illégalement, afin de pallier l’insuffisance de la
production nationale. C’est dans ce contexte, à la fin des années 1970
et au début des années 1980 que le Croissant d’Or va réellement émerger,
à la faveur d’évènements politico-militaires régionaux majeurs.
C’est d’abord, en 1977, au Pakistan, le coup
d’Etat du général Zia ul-Haq qui met fin à une période démocratique
et prépare le rôle futur des services secrets nationaux (ISI) dans la
politique intérieure et extérieure du pays, et notamment dans le trafic
de l’héroïne lors du conflit afghan. La révolution iranienne de février
1979 va, quant à elle, bouleverser l’échiquier politique régional et
réorienter l’influence des Etats-Unis dans cette partie du monde vers
le Pakistan, permettant ainsi l’alliance à venir entre la CIA et l’ISI
dans le cadre du conflit afghan. Une autre conséquence majeure du bouleversement
politique iranien, fut que le régime de l’ayatollah Khomeiny chercha
d’abord et principalement à réprimer la consommation d’alcool dans le
pays, alors que celle de l’opium augmentait en même temps que sa production,
permettant au pays d’accéder à nouveau à l’autosuffisance. Les conséquences,
en fait la deuxième conséquence indirecte de la prohibition iranienne
de 1955, se manifestèrent alors en Afghanistan et au Pakistan où les
productions furent soudainement privées de leur principal marché, redevenu
autosuffisant, alors qu’en 1972 les 400 000 consommateurs iraniens
importaient quelque 195 t. des pays limitrophes dont la quasi totalité
des 100 t. produites par l’Afghanistan
. C’est à partir de cette période que la transformation
de l’opium en héroïne fut initiée dans la région frontalière tribale
afghano-pakistanaise, principalement dans la North
West Frontier Province (NWFP) au moment où, avec 800 t., la production
d’opium atteignait des records au Pakistan, et avant que Zia n’en impose
une réduction rapide et aujourd’hui presque achevée.
Avec l’invasion soviétique de l’Afghanistan
en décembre 1979, et l’aide concertée des Etats-Unis
et du Pakistan (CIA et ISI) à la résistance
afghane, c’est une nouvelle ère du développement de la narcoéconomie
qui s’ouvre, rappelant étrangement le rôle que l’opium avait déjà pu
jouer pour les services secrets, français comme étatsuniens d’ailleurs,
dans le conflit indochinois. Ainsi, dans cette logique stratégique selon laquelle
les économies de guerre peuvent dépendre de celles de la drogue et les
alimenter, Gulbuddin Hekmatyar, un des chefs de la résistance afghane
qui fut choisi par l’ISI pour recevoir la majorité de l’aide financière
des Etats-Unis et le soutien de la CIA, se révéla être impliqué dans le trafic des opiacés.
Durant la guerre d’Afghanistan, la production d’opium y augmenta progressivement,
doublant d’abord en 1983 (575 t.) et ensuite en 1987 (800 t.). Les productions respectives du Croissant d’Or et
du Triangle d’Or allaient alors s’établir autour de la barre des 1 000
t. jusqu’en 1988 pour n’augmenter de façon significative qu’à partir
de 1989, c’est-à-dire d’un côté jusqu’au retrait des Soviétiques d’Afghanistan,
au début des multiples conflits opposant les nombreux commandants afghans,
au retour de nombreux réfugiés démunis dans la région de production
d’opium du Nangrahar, à la suppression de l’aide financière des Etats-Unis
et à l’arrêt en 1991 de leurs livraisons d’armes ; et de l’autre,
jusqu’à la prise du pouvoir par le SLORC en Birmanie, juste avant que
la production du pays ne double subitement. En 1994, les récoltes afghanes avaient encore augmenté,
atteignant alors, selon le PNUCID, quelque 3 200 t., soit plus que les
2 700 t. produites en Birmanie. Mais l’Afghanistan n’affirmera
son incontestable prédominance sur la scène mondiale de la production
d’opium qu’avec le développement d’un autre phénomène géopolitique majeur,
celui du renouveau des politiques de l’accès en Asie centrale et en
Asie du Sud-Ouest. En effet, après la chute de l’Union soviétique, vraisemblablement
précipitée par sa défaite dans le conflit afghan, on assiste en 1991
à l’indépendance des républiques d’Asie centrale et à leur réouverture,
via l’Afghanistan, au commerce avec l’Asie du Sud. C’est ainsi l’ouverture
des marchés de l’ex-Union soviétique à l’opium afghan qui est rendue
possible dès lors que les accès frontaliers et routiers sont rétablis
après de longues décennies de fermeture, opportunité d’autant plus exploitée
par les narcotrafiquants que la voie royale iranienne du narcotrafic
est de plus en plus surveillée et contrôlée.
Toujours dans ce contexte de géopolitique des
axes de communication transrégionaux, ici en l’occurrence la route reliant
le Baloutchistan pakistanais et la côte du Makran au Turkménistan, l’apparition
en 1994 des taliban sur la scène afghane va correspondre
à l’avènement d’une nouvelle période de production d’opium dans le pays.
Avec leur conquête rapide de 85 % du territoire, ceux-ci s’approprient également environ 96
% des terres à opium du pays. La récolte de 1999, désormais historique,
sera doublée par rapport à celle de 1998, le pays produisant subitement
4 600 t. d’opium, soit 75 % du total mondial. Et ce certes, à un
moment où, comme en 1978-1980, la Birmanie voit sa production diminuer
à la suite d’une sécheresse régionale. En Afghanistan, comme c’était
le cas en Birmanie, l’opium était dès lors devenu objet et moyen de
pression politique et stratégique, que l’on se place du point de vue
national ou international, ou que l’on considère la légitimité nationale
ou internationale des régimes en place. En effet, en tant que condition
préalable à l’obtention de sa reconnaissance, la communauté internationale
requiert entre autres choses des taliban
qu’ils enrayent, diminuent et éliminent une production d’opium sur laquelle
une partie importante de leur soutien populaire est basée. Mullah Omar,
commandeur des croyants et chef suprême des taliban,
a ainsi essayé à plusieurs reprises de monnayer l’éradication du pavot
afin d’obtenir une reconnaissance et une légitimité internationale qui
font toujours défaut à son régime. Mais, comme, le directeur du service
de contrôle des drogues de Kandahar, Abdul Rashid, l’expliquait en 1997,
il n'est pas possible, dans le contexte politico-économique actuel de
l’Afghanistan d'éradiquer le pavot sans s'aliéner le soutien des cultivateurs,
c’est-à-dire de l’immense majorité de la population
.
La dimension politique revêtue par la production
d’opium en Afghanistan est encore plus évidente en 2001 puisque, après
l’édit porté par Mullah Omar le 27 juillet 2000 selon lequel la production
d’opium est proscrite car contraire aux principes de l’islam, le PNUCID
estime que seulement 70 % des surfaces plantées en pavot en 1999
l’ont été en 2000 et que la récolte de 2001 a donc été très faible au
regard du record de production de 1999
. Maintes questions restent toutefois posées,
concernant par exemple les réelles motivations ayant provoqué un tel
changement de position de la part des taliban, ou concernant la viabilité d’une
telle prohibition compte tenu des conditions d’isolement diplomatique
et économique de l’Afghanistan, comme de la très grave crise humanitaire
et agricole que vit le pays à la suite de la sécheresse qui affecte
toute la région. En effet, comment cette stricte interdiction peut-elle
être durablement imposée à une population majoritairement rurale dont
les ressources économiques sont aussi limitées ? Comment un régime tel
que celui des taliban peut-il se permettre, compte tenu de la nature conflictuelle
et instable des relations de pouvoir et des rapports de force locaux,
nationaux, régionaux et internationaux, de s’aliéner la seule base de
soutien dont il peut a priori
disposer, celle de la population, sans bénéficier de celui de la communauté
internationale et de ses aides économiques ?
En Afghanistan, comme en Birmanie d’ailleurs,
l’économie de l’opium est politique. Le contexte politique y prévaut
en effet très nettement, ou peut y prévaloir, sur les conditions économiques,
ainsi que l’évolution de la production entre 1998 et 2001 aura pu clairement
le montrer. Le marché de l’opium relève d’une problématique géopolitique
à part entière et son développement, positif ou négatif, relève plus
de facteurs politiques qu’économiques dès lors que ce sont les rapports
de forces et les relations de pouvoir entre les différents acteurs,
et leurs traductions territoriales, qui déterminent l’étendue et l’intensité
de la production.
Economies
de guerre et économies de la drogue
Nous
avons pu observer de façon succincte, à travers les évolutions du Triangle
d’Or et du Croissant d’Or, une indiscutable importance des facteurs
politiques dans le développement de la production et de la consommation
de drogues illicites, comme dans l’émergence et la diversification des
routes du trafic. Mais cette prégnance du phénomène politique pose bien
sûr la question de la responsabilité et de l’implication des Etats dans
le développement de l’économie de la drogue. Il apparaît en fait que, quel que puisse être
le degré d’implication de certains membres de la junte birmane ou du
régime taliban dans le narcotrafic,
dans chaque pays les décisions politiques sont dictées plus par des
impératifs stratégiques et sécuritaires d’échelle locale et régionale,
que par des considérations économiques et juridiques internationales.
D’autre part, de la même façon qu’il a pu être
dit que la drogue était le nerf de la guerre et qu’elle pouvait en devenir
son enjeu
, si en Birmanie les décisions politiques majeures
ont très nettement contribué à l’augmentation de la production d’opium,
c’est, comme désormais en Afghanistan, la prépondérance économique et
stratégique de l’opium, son importance en tant qu’outil de négociation
et de tractation, qui définissent en partie la latitude des décisions
politiques qui peuvent être prises par les différents acteurs du système :
Etats, organisations internationales, narcotrafiquants. Le dilemme est
le même pour la junte birmane que pour le régime taliban en Afghanistan, où les impératifs
de politique intérieure sont incompatibles avec ceux de la politique
extérieure. Ne pas s’allier aux armées ethniques et narcotrafiquantes
en Birmanie, ou s’aliéner les paysans producteurs d’opium en Afghanistan,
reviendrait tout simplement pour les pouvoirs en place à échanger un
semblant d’autorité interne contre une reconnaissance externe partielle
et à la valeur toute relative sur la scène géopolitique intérieure.
On peut observer à travers ces exemples que des décisions politiques
ont très clairement rythmé le développement de la production d’opiacés,
et que si les conditions économiques et les motivations qu’elles ont
pu susciter ont certes provoqué un recours à l’économie de la drogue,
c’est dans une large mesure grâce à ces décisions politiques qui les
ont rendues possibles.
Ces décisions politiques prises par les dirigeants
et acteurs politiques birmans et afghans doivent néanmoins être replacées
dans le contexte particulier des économies de guerre civile, qui diffère
de celui des guerres dites classiques. L’instrumentalisation de l’économie
de la drogue revêt en effet une grande valeur stratégique dans ce
contexte particulier et permet aux différents acteurs de contracter
des alliances entre eux, dès lors qu’ils sont tous engagés dans les
deux types d’économie et font l’expérience de leurs contraintes et
avantages respectifs. D’autre part, le financement nécessaire de la
poursuite de la guerre est, en Birmanie comme en Afghanistan, d’autant
plus problématique et difficile que les deux pays, outre la très profonde
dégradation de leurs traditionnelles structures économiques de production,
sont, ou ont été, sous le coup de sanctions économiques et diplomatiques
qui en ont fait de véritables Etats paria, isolés de la majeure partie
de la communauté internationale. Les conflits prolongés qui affectent la Birmanie
et l’Afghanistan, et donc leurs économies respectives, jouent ainsi
un grand rôle dans le développement du caractère illicite de leurs
économies politiques, l’économie de la guerre entretenant et dynamisant
celle de la drogue qui, à son tour, rentabilise, au moins pour les
acteurs principaux, les conflits auxquels ceux-ci prennent part. En
Birmanie et en Afghanistan, la pérennisation et l’ancrage territorial
de l’économie de la drogue doivent donc être mesurés à l’aune de la
permanence et de la spatialisation de leurs conflits.
Quant aux situations politiques des deux pays,
leur exclusion de la communauté internationale comme de l’économie mondiale
est fortement susceptible d’encourager et de favoriser le recours à
une économie illicite qui, seule, peut permettre un semblant d’intégration
dans le marché mondial lorsque tout autre forme d’intégration, a
fortiori politique, est proscrite par cette même communauté. Il
n’est besoin que d’observer que la Birmanie et l’Afghanistan ont vu
leurs productions respectives d’opiacés augmenter, voire exploser, à
partir de 1988 et de 1994, précisément aux époques auxquelles les politiques
d’isolement leur ont été imposées. L’isolement international, à travers
embargos et sanctions économiques, a sans aucun doute encouragé le développement
de l’économie des drogues illicites dans les deux pays et par certains
acteurs étatiques comme non-étatiques. En 2001, à travers l’extraordinaire
réduction de la production afghane, c’est encore la dimension politique
d’une telle économie qui est révélée, l’édit de Mullah Omar démontrant
l’importance primordiale de la volonté politique au sein des problématiques
de la drogue. La capacité qu’auraient eu les taliban
de prolonger cet effort aurait bien sûr été fonction, d’une part, de
celle de la population anciennement productrice d’opium d’endurer le
considérable durcissement de ses conditions de vie, d’ailleurs dénoncé
par les antennes du PNUCID en Afghanistan et, d’autre part, de la reconnaissance
internationale de ces efforts comme de la levée, au moins partielle,
des sanctions économiques qui compromettent toute politique de substitution
durable.
Quant
au bouleversement politico-territorial survenu en Afghanistan en novembre
2001, s’il ne permet pas de déboucher d’une part sur l’obtention d’un
pays unifié sous un seul pouvoir – certes représentatif de la diversité
des acteurs nationaux et, également, décentralisé – et d’autre part,
sur la résolution de la crise majeure et prolongée à laquelle le pays
et sa population ont fait face, cela pourra bien sûr compromettre l’éradication
récemment accomplie sous le régime taliban.
Avec les rivalités que cela pourrait impliquer autour des ressources
et des revenus que la main-mise sur les différents territoires permettrait,
un morcellement politico-territorial, même et surtout sans impliquer
de partition du pays, redynamiserait probablement à court terme une
production de pavot à opium en Afghanistan. Si l’on peut d’ores et déjà,
en novembre 2001, confirmer que les semailles ont de nouveau eu lieu
dans certaines régions du pays, il apparaît alors que le rôle de la
guerre y a encore une fois été crucial dans l’orientation des dynamiques
de l’économie de l’opium.
Conclusion
Au-delà du terreau économique du sous-développement
sur lequel prospère le pavot à opium, ce sont donc des facteurs politiques,
et parmi eux surtout polémologiques, qui expliquent et rythment la croissance
du phénomène narcotique. L’opium et ses dérivés pèsent en effet très
lourd dans la balance de négociation locale et internationale de régimes
autoritaires en mal de légitimité nationale et internationale. La production
de drogue en Birmanie et en Afghanistan procède donc sans aucun doute
de la tolérance, sinon du bénéfice, que l’Etat fait, ou a fait du narcotrafic,
comme bien sûr des situations conflictuelles qui y perdurent. Si la
production et le trafic de drogue bénéficient, certes, de conditions
politiques favorables à leur développement, il ne semble toutefois pas
que ce soit du fait de politiques d’Etats que l’on pourrait qualifier
de narco-Etats. La notion même de narco-Etat, c’est-à-dire celle d’un
Etat qui a développé et organisé le narcotrafic en tant que politique
à part entière et de façon implicite, n’est pas pertinente dans le cas
de la Birmanie ou de l’Afghanistan, ni non plus dans aucun autre à notre
connaissance. La seule chose qui puisse être affirmée c’est
qu’en Birmanie, par exemple, ou plutôt au Myanmar, le rapatriement et
le blanchiment de l’argent du narcotrafic, comme l’impunité dont bénéficient
les narcotrafiquants, ont certes atteint un véritable degré d’institutionnalisation.
La notion de narco-Etat, en supposant qu’elle puisse concrètement correspondre
à une réalité politico-économique, relève ainsi plus de la sémantique
et de l’opinion que d’un état de fait prouvé
.
Aristote, Les politiques, Paris,
Flammarion, 1993.
Si la définition de la drogue peut être faite en fonction de la présence
dans certains produits de composés chimiques particuliers, les substances
actives, dont les alcaloïdes font partie, elle relève également, bien
sûr, de la législation internationale sur les stupéfiants. Mais, la
drogue, outre la nature des effets biodynamiques qu’elle induit, se
définit essentiellement, et d’après les mots du pharmacognosiste J.-M.
Pelt, par les rapports que celui qui la consomme entretient avec elle.
On peut donc dire qu’il faut qu’un composé chimique donné soit consommé
pour qu’il puisse répondre à l’appellation de « drogue »,
le mode et la fréquence de consommation, décidés par chaque individu,
créant alors sa propre accoutumance et, ou, dépendance au produit. C’est donc le
consommateur, à travers sa pratique, plus que le produit lui-même,
qui détermine quelle substance sera, pour lui, une drogue. Voir :
Pelt J.-M., Drogues et plantes magiques, Paris, Fayard, 1983.
Schultes, R. E., Hofmann A., Les plantes
des dieux, Paris, Les Editions du Lézard, 1990, p. 62.
Chouvy P.-A., « Le pavot
à opium et l’homme. Origines géographiques et premières diffusions
d’un cultivar », Annales
de Géographie, mars-avril 2001, n° 618, pp. 182-194. Cf. : http://www.geopium.org
Historiquement et stricto sensu,
les deux aires sont surimposées aux espaces frontaliers contigus de
la Birmanie, du Laos et de la Thaïlande d’une part, et de l’Afghanistan,
de l’Iran et du Pakistan d’autre part.
Lacoste, Y., Dictionnaire de géopolitique,
Paris, Flammarion, 1993.
Nadelmann E.A., « Régimes globaux de prohibition et trafic international de drogue »,
Revue Tiers Monde, 1992,
t. XXXIII, n° 131, p. 538.
Fonseca G.,
« Economie de la drogue : taille, caractéristiques et impact
économique », Revue Tiers
Monde, 1992, t. XXXIII, n° 131, p. 491 - Voir également :
Nadelmann E.A., « Commonsense Drug Policy », Foreign
Affairs, 1998, Vol. 77, n° 1, p. 113 : « Crop
substitution programs designed to persuade Third World peasants to
grow legal crops cannot compete with the profits that drug prohibition
makes inevitable. Crop eradication campaigns occasionally reduce production
in one country but new suppliers pop up elsewhere ».
Le terme de Panthay est un exonyme birman que les « Panthay » désapprouvent
en lui préférant les endonymes de hui-hui ou encore de hui-tzu
qui signifient simplement « musulman ». L’expression de
« Chinois musulman » est ainsi de loin préférée par les
principaux intéressés à celle de « Panthay » : Yegar
M., « The Panthay (Chinese
Muslims) of Burma and Yunnan », Journal
of Southeast Asian History, 1966, Vol. 7, No. 1, pp. 74-75. « Panthay » sera néanmoins utilisé ici par souci de simplicité
et de clarté, le terme précisant de façon satisfaisante les origines
ethniques et géographiques en plus de la religion du groupe considéré
lorsque ses individus résident en Birmanie. En Thaïlande, au Laos
ou en Chine du Sud, les Hui sont aussi appelés Haw ou Chin Haw.
Le U.S. Assistant Secretary of State
Marshall Green, en faisant référence aux trois angles d’un triangle
de production (Birmanie, Laos, Thaïlande) et donc en excluant implicitement
la Chine de cette aire, faisait alors acte de diplomatie envers une
Chine populaire dans laquelle le Président Nixon devait se rendre
en visite officielle.
A titre indicatif, l’Afghanistan a produit en 1999, avec quelque 4 600
t., 75 % de la récolte mondiale d’opium.
En 1901, Paul Doumer, le gouverneur de l’Indochine française déclarait que
la moitié de ce qu’il vendait dans le cadre du monopole de la colonie
provenait du Yunnan. Voir : Mc Coy A., The
Politics of Heroin in Southeast Asia, New York, Harper & Row,
1992 ; The Politics of Heroin : CIA Complicity in
the Global Drug Trade, New York, Lawrence Hill Books, 1991.
A l’imposition par les Britanniques, au moyen de guerres dites « de
l’opium » (1839-1842 et 1856-1860) et contre la prohibition en
cours dans l’Empire du Milieu, d’un marché de la consommation d’opium
indien en Chine qui permettait de rétablir une balance des échanges
déficitaire, la Chine finit par répondre en tolérant puis en favorisant
sa propre production, une sorte de substitution aux importations en
somme, afin de pallier le déficit commercial qui était désormais le
sien.
Descours-Gatin C.,
Quand l’opium finançait la colonisation en
Indochine, Paris, L’Harmattan, 1992 ; Meyer K., Parssinen T., Webs of Smoke : Smugglers, Warlords, Spies, and the History of the International Drug Trade, Lanham, Rowman &
Littlefield Publishers, 1998 ; Trocki C.A., Opium, Empire and the Global Political Economy, A Study of the Asian Opium
Trade 1750-1950, London / New York, Routledge, 1999 ; Brook T., Wakayabasi B.T. (Ed.), Opium Regimes,
China, Britain, and Japan, 1839-1952, Berkeley, University of
California Press, 2000 ; Le Failler P., Monopole
et prohibition de l’opium en Indochine. Le pilori des Chimères,
Paris, L’Harmattan, 2001.
Zhou Yongming, Anti-Drug Crusades in Twentieth-Century
China. Nationalism, History, and State Building, Lanham, Rowman & Littlefield,
1999.
Voir, pour plus de détails : Lintner B., Land of Jade,
A Journey from India through Northern Burma to China, Bangkok, White Orchid Press,
1996 ; Lintner B., Burma in
Revolt, Opium and Insurgency Since 1948, Boulder, Westview Press,
1994 ; Smith M.G.,
Burma : Insurgency and the Politics
of Ethnicity, Londres, Zed Books Ltd, 1991.
State Law and Order Restoration Council,
renommé en 1997 State Peace
and Development Council (SPDC).
Steinberg D.I., « The Burmese Political Economy : Opportunities and Tensions », in
Brandon J.J. (Eds.), Burma :
Myanmar in the Twenty-First Century, Dynamics of Continuity and Change,
Bangkok, Thai Studies Section, Open Society Institute, 1997, p. 127.
Chouvy P.A., « Narcotrafic,
héroïnomanie, et diffusion du sida », PEDDRO,
UNESCO, 2001, à paraître.
Les Wa sont un groupe tribal de langue austro-asiatique qui habite les espaces
montagneux des zones frontalières sino-birmanes et désormais birmano-thaïlandaises.
Traditionnellement guerriers redoutés, et anciens chasseurs de têtes,
les Wa ont été recruté par le PCB dès 1968 pour former et encadrer
ses troupes réfugiées en Birmanie : voir Lebar F.M., Hickey G.C.,
Musgrave J.K. (Eds.), Ethnic
Groups of Mainland Southeast Asia, New Haven, Human Relations
Area Files Press – Lacoste Y. (Dir.), Dictionnaire
de géopolitique, Paris, Flammarion.
En anglais :
Burman : groupe ethnolinguistique ;
et non Burmese : citoyen
de l’Union de Birmanie. La distinction n’étant pas faite en français,
il est ici précisé qu’il s’agit de « birman ethniques »,
la marque du pluriel n’étant quant à elle pas portée aux ethnonymes :
par exemple les Wa, les Hmong, les Lao (et non les Laos…).
UWSA, MNDAA (Myanmar National Democratic
Alliance Army, du Kokang, d’où vient traditionnellement le meilleur
opium), NDAA (National Democratic
Alliance Army, dans le nord-est de l’Etat shan, vers Kengtung
(21°17’ N, 99°36’ E), région riche en opium), NDA (New Democratic Army sur la frontière yunnanaise de l’Etat kachin,
peu d’opium).
Chouvy P.-A., « Drug Diversity in the Golden Triangle », in Crime and Justice International, Octobre 1999, Vol. 15, n° 33, pp.
5,6,18, Chicago, University of Illinois, Office of International
Criminal Justice (OICJ). (Disponible à : http://www.geopium.org)
La
UWSA bénéficie du soutien du général Khin Nyunt, chef du renseignement
militaire birman et principal homme fort de la junte.
Les 217 t. produites par l’Iran n’étaient alors pas suffisantes.
Celle-ci avait en fait, on l’apprit plus tard, débuté en avril, 8 mois avant
l’invasion.
Voir les ouvrages de référence d’Alfred McCoy mentionnés ci-dessus.
Le fait que l’aide de la CIA allait être procurée à des narcotrafiquants
avait été dénoncé dès 1980 par le docteur D. Musto qui en avait
averti le Drug Abuse Council de l’administration
Carter. Mais, dès 1982, l’administration Reagan, avec William Casey
en tant que nouveau directeur de la CIA, n’avait pas répugné à intégrer,
ou au moins à tolérer, dans le cadre de sa croisade contre le « Evil Empire » de l’URSS, le rôle de la drogue dans le conflit
afghan. Le Federal Bureau of
Investigation (FBI), qui n’était jusque-là que très peu concerné
par les affaires de drogue, fut soudainement chargé des campagnes
antidrogue aux Etats-Unis, en lieu et place de la DEA qui se trouva
alors écartée de deux des acteurs majeurs des opérations en Afghanistan :
la CIA et le National Security Council de R. Reagan.
La même année, et seulement deux mois après que Reagan eut autorisé
le soutien secret de la Contra nicaraguayenne par la CIA, un mémorandum
également secret exempta l’Agence de son obligation légale de déclarer
tout trafic de drogue pratiqué directement ou indirectement par elle,
donc dans le cadre de la résistance afghane à l’invasion soviétique.
Ce n’est qu’en 1995, sous l’administration Clinton, que l’exemption
dont bénéficiait la CIA fut finalement supprimée. Voir : Globe
P., « East/West: Analysis From Washington – The Man Who Called
The Empire Evil », Radio
Free Europe / Radio Liberty, 06-02-01 ; Cooley J.K., Unholy Wars: Afghanistan, America and International
Terrorism, Londres, Pluto Press, 1999,
p. 133.
Chiffres du U.S. Department of State
: International Narcotics Control Strategy Reports.
Les récoltes sont passées de 1 280 en 1988 à 2 430 t. en 1989 selon les chiffres
du U.S. Department of State
et de 1 125 à 1 544 t. selon ceux du PNUCID, d’où l’intérêt
de considérer les tendances plus que les données brutes.
Programme des Nations unies pour le contrôle international des drogues (en
anglais : UNDCP, United
Nations Drug Control Programme).
Ils prennent Kaboul en 1996.
Chouvy P.-A., « Taliban's Drug Dilemma: Opium Production vs. International Recognition »,
in Central Asia - Caucasus Analyst,
December 8, 1999, Nitze School of Advanced International Studies,
John Hopkins University. (Disponible à : http://www.geopium.org).
Selon les déclarations du commissaire divisionnaire français Bernard Frahi,
représentant du PNUCID à Islamabad, les enquêtes de terrain menées
en Afghanistan par le PNUCID ont porté sur 51 districts qui avaient
produit 86 % de la récolte de 2000. Ainsi dans le Nangrahar, sur les
48 800 acres de pavot récoltés en 2000, seuls 17 acres ont pu
être recensés par les enquêteurs et observateurs du PNUCID en 2001.
L’augmentation des prix de l’opium à la ferme, telle qu’observée dans
la région de Kandahar, témoigne de cette diminution drastique de la
production afghane, le kilo vendu entre 40 et 50 US$ en 2000 l’étant
entre 300 et 400 en 2001 : Drogues Trafic international, Mars 2001, Paris, OFDT, N° 2, p. 4 :
(http://www.drogues.gouv.fr/fr/savoir_plus/syntheses_dossiers/savoir_plus_synthese_index.html). Peimani H, « Has the Taliban Regime Eradicated Opium Production? »,
Central Asia – Caucasus Analyst,
avril 11, 2001, Washington, Central Asia – Caucasus Institute, (www.cacianalyst.org) ;
« UNDCP Donor Mission Visits Afghanistan », United
Nations, Assistance for Afghanistan, Weekly Update, n° 411, 11
Mai 2001 ; « Afghanistan becoming poppy-free », News, 20-01-01 - « Taliban Seem to Be Making Good on Opium Ban,
U.N. Says », New York Times, 07-02-01 ;
« Taleban wins opium war for the west », South China Morning Post, 17-02-01 – « Afghanistan :
Drug Officials Ponder Reasons For Cut in Poppy Production »,
Radio Free Europe / Radio Liberty,
22-03-01 ; « Sous la pression internationale… Ils ont éradiqué
le pavot », Le Nouvel Observateur,
12-03-01, n° 1901. D’autre part, la mission de reconnaissance envoyée
sur le terrain par les Etats-Unis comme l’analyse de l’imagerie satellitaire
corroborent les observations faites par le PNUCID : « Taliban’s
Ban on Growing Opium Poppies Is called a Success », New York Times, 20-05-01.
Labrousse A., Koutouzis M., Géopolitique
et géostratégie des drogues, Paris, Economica, 1996, p. 32
Voir, à ce sujet, les développements de J.-C. Rufin sur les économies de
guerre dans les conflits internes, et ceux de P. Kopp sur les relations
qui, dans le contexte des économies de guerre civile, existent entre
les économies des pays sous embargos et la criminalisation de leurs
économies : Rufin J.-C., « Les économies de guerre dans
les conflits internes », in Jean F., Rufin J.-C., Economie des guerres civiles, Paris, Hachette,
1996, pp. 19-59 ; Kopp P., « Embargo et criminalisation
de l’économie », in
Jean F., Rufin J.-C., Economie
des guerres civiles, Paris, Hachette, 1996, pp.425-465. Voir,
également, l’ouvrage récent de J.-P. Derriennic, Les
guerres civiles, Paris, Presses de Sciences Po, 2001, et le programme
d’étude de la Banque mondiale portant sur les économies de guerres
civiles : « The Economics of Civil Wars, Crime and Violence »,
http://www.worldbank.org/research/conflict/index.htm, page consultée
le 15 mai 2001.
Voir dans ce dossier, l’article de Guillermo R. Aureano : « L’Etat
et la prohibition de (certaines) drogues ». 
Davis A., Hawk B., « Business is Blooming : Is Myanmar Asia’s First
Narco-State? », Asiaweek,
23-01-98.
---
Les territoires de
l'opium. Conflits et trafics du Triangle d'Or et du Croissant d'Or
de Pierre-Arnaud Chouvy
Genève, Olizane, 2002.
Consulter
la table des matières et lire l'introduction.

Pierre-Arnaud Chouvy
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