
Géopolitiques de
l'intégration
dans l'espace polyethnique et interétatique
du Triangle d'Or
Pierre-Arnaud Chouvy
Mémoire de Maîtrise de géographie
Université d'Aix-Marseille
Sous la direction de C. Spill (M.C.)
1996
Voir aussi :
Les
territoires de l'opium. Conflits et trafics du Triangle d'Or et du Croissant
d'Or
de Pierre-Arnaud Chouvy
Genève, Olizane, 2002.
Consulter la
table des matières et lire l'introduction.
TABLE DES MATIERES
Avant-propos
Introduction
Première partie
BIRMANIE, LAOS, THAILANDE ET LE TRIANGLE D’OR :
CONSTRUCTIONS ET EMERGENCE
Introduction
1.1. Les milieux naturels : relief, climat et biogéographie
d’un espace unique
Deuxième partie
LE TRIANGLE D’OR, ENTRE TRADITION ET MODERNITE
Introduction
Troisième partie
LE TRIANGLE D’OR,
ENSEMBLE SPATIAL POLYETHNIQUE ET INTERETATIQUE
Introduction
Conclusion générale
Avant-propos
L’Asie du Sud-Est continentale est un espace dont l’approche
est problématique et difficile puisqu’il ne nous est pas familier. En effet
d’importantes différences orthographiques caractérisent les noms de lieux ou
de personnages selon les sources utilisées et selon les transcriptions adoptées.
D’un point de vue toponymique, un bel exemple de diversité orthographique est
fourni par le Vietnam dont le nom peut également s’écrire Viet Nam, Viet-Nam
ou encore Viêt-nam.
Selon que les sources utilisées soient de langue anglaise ou
française, certains noms de lieux changent d’orthographe, comme celui de la
rivière Salween (en anglais) qui devient Salouen en français, ce qui pose ainsi
quelques problèmes de repérage pour un lecteur n’étant pas familiarisé avec
la région concernée. Les noms de personnages, d’origine chinoise par exemple,
peuvent également varier de façon importante selon les sources : Chang Chi-Fu
devenant ainsi Shan Shi-foo. L’exemple le plus significatif est celui du titre
de noblesse shan que l’on trouve écrit Sawbwa ou Sahopa !
Les sigles et acronymes désignant des organisations diverses
varient quant à eux de façon quasi systématique selon qu’ils sont utilisés par
des anglophones ou des francophones : la transformation de LAFPL en AFPFL (Anti-fascist
People’s freedom League) pose ainsi quelques problèmes.
Par soucis d’homogénéité, les noms de lieux sont donc rapportés
selon leur orthographe anglaise, ce que font nombre d’auteurs français, et les
sigles et acronymes seront également présentés en anglais comme il est fait
dans la majorité des publications.
Quant aux ethnonymes, leur méconnaissance implique qu’ils ne
portent pas la marque du pluriel, certaines confusions étant possibles, les
Lao, groupe ethnique majoritaire du Laos, devenant, en cas de l’application
de cette marque, les Laos. Certains auteurs estiment que les accords doivent
être faits lorsque les ethnonymes sont courants ou plus ou moins entrés dans
la langue française, ce qui fait que les "Birmans", les "Thaïs", les "Viets"
et les "Khmers" bénéficient de la marque du pluriel alors que les Hmong, Shan,
et Karen, par exemple, seraient contraints au singulier. Si la pratique consistant
à ne pas mettre au pluriel les ethnonymes les moins usités permet en effet de
ne pas les déformer par une mauvaise prononciation, la non-homogénéité qu’elle
induit ne la rend pas simple d’usage. Je suis plutôt partisan de ne gratifier
aucun ethnonyme de la marque du pluriel, mais de l’attribuer aux noms d’habitants
tirés de ceux des Etats reconnus internationalement : les Thaïlandais, les Laotiens
et les Birmans.
Il convient de préciser un point précis, celui de la différence,
qui n’est pas faite en français, entre les Birmans de citoyenneté et les Birman
d’ethnicité, mais qui, en anglais se traduit par deux termes différents, respectivement
Burmese et Burman. L’usage différentiel de la marque du pluriel
permet donc de ne pas permettre de confusion lorsque l’emploi est fait en français,
les citations étant bien sûr reproduites précisément.
Quant au nom de l’Etat de Birmanie, il restera préféré à celui
de Myanmar créé en 1988 par la junte militaire, afin de ne pas avaliser un régime
qui n’est pas reconnu par l’opposition démocratique du pays.
Introduction
Le Triangle d’Or, qui se situe au coeur de l’éventail nord-indochinois,
est un espace qui présente un condensé des caractéristiques propres à l’Asie
du Sud-Est continentale dans son ensemble. Il est niché au milieu d’une des
régions du monde où les diversités et les disparités sont parmi les plus marquées
dans tous les domaines considérés; en effet, les aires topographiques, écologiques,
ethnolinguistiques, démographiques, économiques et politiques font preuve d’une
grande richesse tant leurs variations sont importantes, et les multiples combinaisons
possibles des superpositions de ces ensembles spatiaux respectifs expriment
la profonde complexité de la région.
Ici les différents aspects géographiques se conjuguent, se
complètent ou se concurrencent dans de nombreuses et variées relations espace-société,
opposant par exemple les plaines aux montagnes, les centres aux périphéries,
les majorités aux minorités, les espaces sociaux de référence aux espaces sociaux
d’appartenance. Ces relations espace-société prennent des dimensions particulièrement
importantes lorsque des processus d’intégration sont engagés puisqu’une société
constitue en territoire l’espace qu’elle occupe en agissant sur les composantes
naturelles de son milieu, composantes qui sont des supports matériels soumis
à des lois de fonctionnement et d’évolution spécifique sur lesquels agissent
des connaissances, des idées et des valeurs qui consacrent le processus de territorialisation
d’une culture et son ancrage sur le sol : "l’espace, l’étendue, le territoire
relèvent d’une sémantique qui révèle le social et nous est révélée par lui"
(Cadoret, in Bonte, 1991, p. 235), "la relation à l’espace étant universellement
garante de la particularité des identités." (Levy et Ségaud, ibidem).
Les phénomènes identitaires apparaissent en effet primordiaux
tant les multiples communautés ethniques et religieuses, qui se définissent
par un habitat déterminé et des formes culturelles spécifiques, constituent
des unités sociales, homogènes ou non, qui sont plus ou moins reconnues par
les autres acteurs, qu’ils soient étatiques ou non. Ainsi, dans le cadre des
politiques d’intégration territoriale et nationale que mènent les Etats concernés,
les relations espace-société-Etats prennent une dimension particulière dont
la complexité résulte des contradictions entre des iconographies, des représentation
spécifiques, des sentiments d’appartenance et des processus de territorialisation
divergents qui contrebalancent les volontés homogénéisantes des Etats de l’Asie
du Sud-Est continentale.
Les situations auxquelles sont confrontés les Etats de la région,
comme les sociétés pluriculturelles qui les composent, sont donc éminemment
géopolitiques puisqu’elles traduisent des rivalités de pouvoirs sur des territoires
mais aussi des rivalités de moyens et surtout d’idées, ainsi qu’Yves Lacoste
définit les situations géopolitiques. Les hautes terres de l’éventail nord-indochinois
sont ainsi le théâtre de rivalités territoriales (dont les aspects sont multiples
: stratégiques, politiques, économiques, linguistiques, culturels, religieux,
environnementaux, agricoles) qui font l’objet de représentations contradictoires
et qui posent le problème de la représentation géopolitique de la nation (la
construction de celle-ci et l’adhésion de toute la population d’un Etat à ses
valeurs), des représentations spatiales et identitaires des territoires et des
pouvoirs qui leurs sont associés. Si, comme le soutient Yves Lacoste, un phénomène
géopolitique relève de polémiques entre citoyens à propos de problèmes pouvoir-territoire,
à l’échelle nationale et, ou, internationale, alors la "région des trois frontières",
dite aussi du Triangle d’Or (Birmanie, Laos, Thaïlande), recèle des phénomènes
géopolitiques majeurs dont la complexité exige une approche multiscalaire qui
rende compte de l’imbrication et de la superposition d’ensembles spatiaux multiples
: espaces sociaux restreints englobés par des espaces sociaux élargis, eux-mêmes
intégrés dans des espaces politiques qui peuvent les recouper, et enfin, ensemble
spatial du Triangle d’Or qui recouvre partiellement trois ensembles étatiques,
niant ainsi la réalité et le respect de leurs frontières tout en les utilisant
comme conditions expresses de son existence.
Ces frontières représentent, dans le cadre de géopolitiques
internes, des limites légales pour les pouvoirs centraux dans lesquelles ils
peuvent exercer leur autorité, et ce aux dépens des minorités dont les sentiments
identitaires revendiqués sont réprimés. Ainsi, ces frontières, dont les tracés
d’époque coloniale ont été dictés par des préoccupations d’ordre stratégique
(Haut-Mékong, aire tampon), posent le problème du contrôle des groupes humains
situés dans les régions périphériques qui sont elles-mêmes des zones de contact
interétatique et de passage. La dynamique géopolitique résulte donc aussi de
l’intervention d’acteurs non-étatiques ou de sous-systèmes : ethnies "minoritaires"
ou "majoritaires", dominantes ou dominées, communautés religieuses et, ou, linguistiques,
clans, tribus, factions, clientèles, partis politiques minoritaires et diasporas.
"Chaque entité sociale, politique ou culturelle, poursuivant ses propres objectifs,
contribue à "l’universelle explosion des particularismes" qui affecte la majorité
des Etats, lorsqu’ils ne sont pas structurés en Etats-nations... Les Etats non-nationaux
sont en effet assimilables à des systèmes spatiaux hétérogènes, et de ce fait,
spatialement différenciés. Or, les tensions internes peuvent rapidement y prendre
une dimension plus large, soit que les acteurs non-étatiques soient aussi localisés
en position frontalière et d’intersection, frontière obstacle, soit qu’ils puissent
disposer d’appuis logistiques dans les pays voisins, soit les deux." (Foucher,
1991, p. 301) Les situations de la Birmanie, de la Thaïlande et du Laos avec
les revendications identitaires et territoriales de leurs populations frontalières
illustrent de façon significative ces phénomènes.
L’objectif est donc ici d’observer, d’analyser et de comprendre
les motivations des dynamiques politico-territoriales respectives et particulières
des trois Etats recoupés par l’espace du Triangle d’Or, ainsi que de considérer
les réactions des ethnies "minoritaires" à ces volontés d’intégration. Identités,
territoires, ethnies, nations et Etats seront les mots-clés qui structureront
la mise en évidence de la complexité géopolitique de l’aire en question. Celle-ci
se fera en dégageant trois types de trames spatiales superposées dont ni le
maillage, ni la durée ne peuvent se recouvrir, sauf au niveau du mythe. Les
trois trames seront constituées par les formations géographiques (chorogenèses),
les formations ethniques (ethnogenèses), et les formations politiques (politogenèses)
(Breton, 1995). Une perspective diachronique sera adoptée afin de dissocier
les héritages précoloniaux des héritages coloniaux et postcoloniaux dans les
situations et les logiques respectives actuelles des trois Etats. Les rapports
et les relations entre les forces centripètes et centrifuges et les dynamiques
d’intégrations multiscalaires pourront être abordées à travers différents champs
culturels dont les représentations du monde, les rapports au milieu, la vie
sociale pourront constituer les domaines d’exploration des représentations souvent
partielles, partiales et contradictoires des acteurs.
Les aspects développés seront regroupés autour de quatre pôles
majeurs, à savoir les aspects identitaires (ethnie/nation, religion,
culture, civilisation, langue), territoriaux (échelles subétatique, étatique
et régionale ou interétatique), politiques (systèmes "traditionnels"
précoloniaux, systèmes coloniaux et postcoloniaux, dictatures, communismes,
libre-échangisme), et économiques et environnementaux (ressources agricoles,
naturelles, humaines; économies ouvertes ou fermées...).
C’est à travers les chorogenèses, les ethnogenèses les politogenèses
et les différents aspects qu’elles prennent selon leurs associations que nous
aborderons les géopolitiques de l’intégration dans le Triangle d’Or.
Dans une première partie, l’étude des constructions respectives
de la Birmanie, du Laos et de la Thaïlande permettent de déceler les origines
de l’émergence du Triangle d’Or, les interrelations entre les milieux naturels
et culturels ainsi que les constructions politico-territoriales déterminant
des contrastes et des disparités à différentes échelles. Dans une seconde partie,
les multiples oppositions qui s’articulent autour de la relation tradition-modernité
caractérisent le Triangle d’Or comme un espace historique de transition et de
passage, les approches conceptuelles s’avérant d’abord indispensables pour appréhender
la complexité interactionnelle de l’aire considérée. La troisième partie aborde
le Triangle d’Or en tant qu’ensemble spatial polyethnique et interétatique à
travers ses caractéristiques phénoménales majeures, à savoir la culture du pavot
à opium, les guérillas et les réactions étatiques qu’elles impliquent.
Première partie
Birmanie, Laos, Thaïlande
et le Triangle d’Or :
constructions et émergence
L’approche de l’espace du Triangle d’Or nécessite auparavant
d’avoir envisagé les constructions respectives des trois Etats aux périphéries
desquels ce dernier a émergé. Car c’est en effet à partir de l’étude des caractéristiques
et des évolutions propres à chacun des pays concernés, donc de leurs qualités
et de leurs contraintes, que l’on pourra considérer l’émergence de cet espace
marginal et illégal qu’est le Triangle d’Or.
"L’organisation transforme une diversité discontinue d’éléments
en une forme globale. Les émergences sont les propriétés, globales et particulières,
issues de cette formation, inséparable de la transformation des éléments." E.
Morin, 1977, p. 115
Nous aborderons donc l’étude du Triangle d’Or après avoir caractérisé
la région dont il fait partie intégrante. L’originalité de cet espace implique
que l’on détermine ses qualités et ses contraintes, les nombreuses interrelations
et interactions qui lient l’homme à son milieu, les évolutions historiques et
les contrastes des Etats actuels afin de saisir le système régional dans sa
complexité.
Ainsi les aspects développés seront ceux qui relèvent des milieux
naturels et culturels des trois Etats, la compréhension des dialectiques espaces-sociétés
s’avérant ici indispensable; une approche diachronique des constructions politico-territoriales
(des périodes pré-coloniales aux époques contemporaines) précédera ensuite l’observation
des contrastes et des disparités à l’intérieur des Etats comme entre eux : observations
qui seront basées sur les indicateurs statistiques les plus significatifs des
situations actuelles. Une fois définies les spécificités de la région, la diversité
comme l’unité de celle-ci apparaîtront dans toute leur complexité et permettront
alors d’appréhender celle des situations géopolitiques.
1. Milieux naturels et milieux culturels, des
données essentielles.
1.1. Les milieux naturels:
relief, climat et biogéographie d’un espace unique.
L’Asie du Sud-Est continentale (figure 1) est constituée d’un
ensemble péninsulaire dont les directions orographiques sont nettement méridiennes.
Les Monts Arakan et ceux du Tenasserim, les Dong Phraya et la Chaîne annamitique
se succèdent d’Ouest en Est et cloisonnent plaines et bassins alluviaux: l’Irrawaddy
et la Salween drainent la Birmanie, la Menam Chao Phraya la Thaïlande, le Mékong
parcourt et sépare par endroits le Laos, la Thaïlande, le Cambodge et le Vietnam.
Ces grands fleuves prennent leurs sources dans les hautes terres de l’éventail
nord-indochinois ou même au Tibet (Salween, Mékong) et incisent des vallées
de directions Nord-Sud dont l’importance est tout autant physique que culturelle
puisqu’elles permirent les migrations successives des populations actuelles
de la péninsule. La région offre un relief tourmenté même si celui-ci ne prend
pas des dimensions altitudinales extrêmes: collines et montagnes y prédominent
effectivement, l’isohypse 500 mètres délimitant plus de la moitié de la superficie
régionale. Dépassant rarement 2000 mètres d’altitude les reliefs fondent néanmoins
un contraste marqué entre plaines et montagnes que viennent accentuer les données
climatiques et biogéographiques (figure 2).
La situation tropicale de l’Asie du Sud-Est continentale et
sa position entre deux masses océaniques lui confèrent des propriétés climatiques
fondamentales, les températures élevées et les bilans pluviométriques étant
importants et contrastés selon les régions. La région est soumise à l’alternance
des flux de mousson qui permettent des précipitations importantes: les façades
occidentales birmanes et thaïlandaises connaissent des bilans supérieurs à 3
000 mm par an en moyenne, l’intérieur des pays récoltant entre 1000 et 3000
mm en grande majorité avec néanmoins des régions sèches comme la Haute-Birmanie
et le centre de la Thaïlande. L’étagement et la complexité du relief qui s’ordonnent
en fonction de la latitude (0 à 28° N), de l’altitude et de la topographie auxquels
viennent s’ajouter les variations de sols, de précipitations et de végétations
(effets d’abri, contrastes d’exposition) accentuent les contrastes paysagers
du sud-est asiatique. Il est intéressant de noter ici que ces caractéristiques
climatiques et surtout ses implications culturales et culturelles ont marqué
de nombreux géographes qui, lorsque le terme Asie du Sud-Est n’avait pas encore
cours, intégraient cette région dans la vaste Asie des moussons. Ainsi J. Sion
(1929) et Dobby (1961) soulignent plus les faits de civilisation d’un monde
oriental soumis à des flux de mousson que les caractères climatiques eux-mêmes.
P. Mus (1977) perçoit quant à lui "L’angle de l’Asie" pris entre une bretelle
des invasions au Nord et une écharpe des moussons au Sud.
La particularité intrinsèque de l’Asie du Sud-Est, outre son
climat de mousson, réside dans ses milieux naturels qui sont constitués par
les différentes formes de forêts équatoriales et tropicales. Les forêts ombrophiles
recouvraient l’immense majorité de l’espace (J.E. Spencer, in Barrau, 1974)
dans un passé très ancien alors qu’actuellement leur superficie se trouve considérablement
réduite. Les forêts tropicales de mousson, les forêts secondaires et les mangroves
forment le reste de la végétation forestière alors que les savanes et les espaces
cultivés s’étendent à leurs dépens. Cet espace biogéographique passe pour le
plus riche au monde de par sa diversité floristique inégalée. Les influences
du relief et du climat et surtout leurs multiples combinaisons expliquent la
diversité des niches écologiques et leurs forts taux d’endémisme qui font de
cette région un milieu unique et précieux ne serait-ce que par l’importance
de son patrimoine génétique. Aussi l’écosystème généralisé (abondance des espèces
présentes en nombre restreint) du sud-est asiatique constitue-t-il "la région
du monde la plus riche en plantes utiles" ( Haudricourt, Hédin, 1943), avec
sur la liste des cultigènes originaires de l’aire en question: le taro, la grande
igname, le bananier, la canne à sucre, l’arbre à pain, le millet et bien sûr
le riz. L’idée d’une antériorité de la domestication de certains cultigènes
de la région (Haudricourt, Hédin, 1943) qui fut reprise par le géographe C.O.
Sauer (1969) permit, non sans controverses, de parler d’un "berceau cultural"
(J. Barrau, 1974) et d’une aire culturelle caractérisée par une "civilisation
du végétal" (P. Gourou, 1940 et 1953). Il faut mentionner ici l’importance primordiale
des bois durs tropicaux qui appartiennent presque tous à la famille des diptérocarpacées,
ainsi que l’abondance des bambous dont les usages sont prédominants dans les
modes de vie des populations du sud-est asiatique
(1):
"Ici, la végétation est à la fois toute puissante et favorable à l’homme. L’animal
est en quelque sorte l’accessoire. C’est la forêt qui est le cadre, qui est
tout: l’arbre est dieu." (Jean Przyluski, Etudes rurales, 1974, p.36)
1. 1. 2. Les milieux culturels: diversité
et complexité des distributions.
La complexité du relief et la variété des niches écologiques
ont permis à différents modes d’occupation et d’exploitation de l’espace de
se développer parmi les populations sud-est asiennes. En effet un contraste
saisissant oppose les deux grands types de paysages et de paysanneries que constituent
la riziculture des basses terres irriguées et l’agriculture sur brûlis des forêts
collinéennes et montagnardes entre lesquels se développent de plus en plus champs
pionniers et cultures de plantation.
Les diversités caractéristiques de l’aire considérée, qui sont
autant non de déterminismes mais de déterminations, fondent une diversité de
"morphologies sociales" définies par Marcel Mauss: "la science qui étudie non
seulement pour le décrire mais pour l’expliquer le substrat matériel des sociétés,
c’est-à-dire la forme qu’elles affectent en s’établissant sur le sol, le volume
et la densité de population, la manière dont elle est distribuée ainsi que l’ensemble
des choses qui servent de siège à la vie collective." (M. Mauss, 1989, p.389).
En effet le contraste entre les sociétés sédentaires des plaines et les sociétés
plus ou moins mobiles des montagnes s’inscrit d’une part dans l’organisation
et la structuration de leurs espaces respectifs et d’autre part dans leurs organisations
sociales, religieuses et politiques, dont elles ne peuvent être dissociées.
Avant de décrire plus en détail les modes d’occupation et d’exploitation
des espaces respectifs de ces populations il nous faut observer la façon dont
elles se répartissent dans l’ensemble régional de l’Asie du Sud-Est continentale
occidentale (Birmanie, Laos, Thaïlande). La cartographie ethnolinguistique du
Sud-Est asiatique se présente en effet sous l’aspect d’un véritable "tableau
tachiste" (G. Condominas) qui montre l’extrême diversité ethnique de l’aire:
"En fait l’Asie du Sud-Est présente sur ce plan la plus grande diversité ethnique
que l’on puisse rencontrer dans le monde." (Etudes rurales, 1974, p.10) (figures
3 et 4). Les familles ethnolinguistiques y sont au nombre de quatre dans la
partie continentale: austronésienne, austroasiatique, tai (tai-kadai) et sino-tibétaine.
Cette complexité linguistique s’exprime d’autant plus lorsque l’on tente d’élaborer
une géographie linguistique (et non ethnique) qui met alors en avant le caractère
de "carrefour, de zone de passage que présente l’Asie du Sud-Est continentale."
(G. Condominas, 1978, p.294). En effet l’imbrication des populations donne l’impression
d’un éclatement linguistique, d’une répartition effectuée dans la diachronie,
par vagues successives se mélant les unes aux autres. Ici l’influence du relief
et des axes hydrographiques se fait sentir dans la direction majeure des flux
démographiques que le géographe Jules Sion a qualifié de "poussée vers le sud"
et qui permet de reconstituer et de retracer l’origine et les migrations des
actuelles populations d’Océanie. La "bretelle des invasions" de Paul Mus illustre
également cette caractéristique de lieu de passage pour certains et d’aboutissement
pour d’autres que revêt "L’angle de l’Asie".
La confrontation de la carte ethnolinguistique à celle du relief
"fait ressortir immédiatement une des caractéristiques essentielles de son peuplement:
l’opposition entre les basses terres, domaine des grandes civilisations et des
fortes densités, et les hautes terres, peu peuplées par des groupes ethniques
éparpillés et d’une grande hétérogénéité" (G. Condominas, 1974, p.10). Mais
si la complexité cartographique du peuplement est ce qu’elle est en plan, elle
s’accentue encore en coupe, c’est-à-dire dans la répartition altitudinale de
groupes ethniques différents mais aussi de groupes identiques. Cette répartition
altitudinale s’est faite en fonction des migrations successives de populations
différentes qui occupaient les espaces vacants ou par la pression de peuples
dominateurs repoussant les plus faibles dans des positions marginales. Les Lao
(famille tai), par exemple, repoussèrent les austroasiatiques ou môn-khmer sur
les versants des montagnes (300 à 1 000 m) et s’installèrent à leur place dans
les vallées, les bassins, et les plaines alluviales où ils purent ainsi pratiquer
la riziculture pluviale. Puis des miao-yao et des tibéto-birman, arrivés au
XIX ème siècle, se sont installés au-dessus de 1 000 m sur les sommets des montagnes
qui étaient les derniers espaces libres. Les Lao se qualifient ainsi de Lao
loum, Lao du bas, qualifient leurs prédécesseurs de Lao heung, Lao des versants
et les derniers venus de Lao soung ou Lao des sommets. (C. Taillard, 1995, p.164).
Le problème de l’évaluation des limites territoriales de groupes
différenciés s’inscrit ici dans une problématique proprement ethnogéographique,
dans l’évaluation d’espaces sociaux particuliers: "Espace de relations regroupant
des unités socio-politiques de même nature au sein d’une unité de peuplement
qui constitue le cadre de référence commun de ces groupes comme des individus
qu’ils rassemblent, espace doté d’une dynamique sociale propre associant relations
de compétition et de coopération qui permettent à chacune de ces unités de se
reproduire en situation par rapport aux autres" (C. Taillard, cité par G. Condominas,
1980, p.63).
Ici les modes d’occupation de l’espace ainsi que les modalités
de son exploitation sont tout aussi variés et complexes selon les populations
que leur répartition et appelle donc une géographie des identités. Les deux
principaux modes d’occupation et d’exploitation de l’espace correspondent aux
localisations des sociétés concernées, en plaine ou fond de vallée et dans les
collines ou les montagnes
(2).
Les premières sont caractérisées par leur ancrage sur un territoire
par des pratiques rizicoles humides et "partagent un même mode d’utilisation
des milieux naturels nécessitant un fort investissement collectif pour aplanir
les rizières, construire les diguettes et réaliser les aménagements hydrauliques
permettant la maîtrise de l’eau" (C. Taillard, 1992, p.398). Les densités de
population dans les zones de riziculture humide sont particulièrement importantes
dans les régions deltaïques irriguées et plus faibles là où l’agriculture pluviale
traditionnelle est majoritaire (respectivement de 200 à 500 et de 50 à 200 habitants
par km 2). Ces terroirs rizicoles constituaient la base nécessaire à l’établissement
d’un Etat (
muang, möng) comme celui-ci permettait le développement d’une
agriculture intensive demandant une main d’oeuvre importante et une bonne maîtrise
de l’eau. Les matériaux utilisés pour la confection des ouvrages de retenue
et de dérivation des eaux pluviales et fluviales témoignent de cette "civilisation
du végétal" qui perdure encore de nos jours: pieux de bois et bambou sont largement
utilisés même si les constructions en béton tendent désormais à les remplacer.
La réalisation de systèmes d’irrigation a donc été possible au sein d’Etats
anciens, depuis le XI ème siècle en haute Birmanie (région de Mandalay et Kyaukse)
et depuis le XIII ème dans la Thaïlande du nord dans le royaume du Lane Na.
Dans les conceptions et les représentations, le monde civilisé était alors et
reste encore celui de la rizière associée au souverain et à une grande religion,
par opposition au monde de la forêt auquel étaient associées des valeurs négatives
par les habitants des plaines
(3). Jules Sion
lui-même écrira en 1929 que "Le civilisé de là-bas est essentiellement l’homme
de plaine" et associera "aborigènes " et "reliefs" (in Durand, 1994, p.97) et
Pierre George participera également un temps à cette conception.
Les "Paysans de la Forêt" (J. Boulbet, 1975) sont des essarteurs
qui surent et savent encore mettre à profit les immenses potentiels fournis
par des milieux naturels parmi les plus riches du monde. C’est ici que les "civilisations
du végétal" prennent toute leur dimension puisque l’alimentation, l’habitat,
les vêtements, comme l’outillage sont essentiellement végétaux et que la forêt
revêt à ce titre une importance toute particulière. Les conceptions du monde
forestier sont ici radicalement différentes de celles relatées parmi les populations
des plaines. En effet les forêts sont généralement investies d’une valeur magico-religieuse
et peuplées d’esprits et sont quasiment toujours restées de ce fait un monde
à part où l’homme pouvait vivre mais en y restant extérieur. Inhospitalières
pour ceux des plaines et profondément valorisées et respectées par ceux des
montagnes les forêts n’ont donc presque pas été exploitées avant les époques
coloniales si ce n’est par des communautés généralement méprisées, Kha Mu du
Laos en Thaïlande, ceci expliquant en partie cela. Les sociétés d’essarteurs
et de chasseurs-cueilleurs sont caractérisées par "la mobilité de l’habitat
et l’affirmation de l’identité au sein d’espaces au peuplement pluri-ethnique"
(C. Taillard, 1992, p.404). Elles présentent un ancrage moindre au territoire
puisqu’elles connaissent une mobilité plus ou moins accentuée, et ce selon des
modalités et pour des motifs variables. La mobilité peut en effet être déterminée
par des impératifs écologiques, de sécurité ou même fréquemment pour des motifs
lignagers. Ces populations qui "mangent la forêt" (G. Condominas, 1974) pratiquent
la reproduction agricole de l’écosystème généralisé dans des essarts (raï
en thaï, taungya en birman) et ne dégradent pas le milieu tant que les
densités démographiques (moins de 10 hbts./km 2) permettent de conserver un
équilibre relatif et que des jachères forestières de sept ans environ soient
respectées. Si les Karen du Nord de la Thaïlande réalisent ces conditions, les
cultivateurs de pavot à opium que sont les Miao, Meo ou Hmong détruisent la
végétation climacique et défrichent sans cesse de nouveaux espaces cultivés
jusqu’à l’épuisement des sols et leur colonisation par une savane à Imperata
improductive (J. Boulbet, 1975).
Si les milieux naturels et culturels de l’Asie du Sud-Est continentale
permettent le développement de dialectiques espaces-sociétés diverses et variées,
les modes d’occupation et d’exploitation de l’espace variant selon les habitats,
les sociétés cherchant à dominer avantageusement leurs milieux naturels (par
l’utilisation et la maîtrise de leurs potentialités et contraintes en actualisant
les processus d’ "humanisation" qui leurs sont spécifiques), la "spatialisation"
opérée par les sociétés vient, en tant que second processus de production d’un
"espace humain", établir "un ordre spatial à la surface de la terre en correspondance
avec un ordre cosmique, surnaturel, idéologique qui fait partie intégrante de
leur patrimoine culturel. Cet ordre spatial de fonde sur les polarités inscrites
par la société, ses groupes et ses collectivités. ... Elles (les polarités)
fondent une organisation orientée où tout se situe au centre ou par rapport
à lui, sur "des périphéries multiples et progressives", selon la distance qui
est "en quelque sorte du temps matérialisé". C’est donc après avoir procédé
à l’étude des processus d’ "humanisation" qu’il nous faut maintenant aborder
celle des processus de "spatialisation" pour être en mesure d’appréhender "l’espace
géographique" ou "milieu géographique" de l’Asie du Sud-est continentale, produits
"de ces deux logiques complémentaires et indissociables." (C. Taillard, 1992,
p.11-12, l’auteur s’inspire ici de Pinchemel G. et P. , 1988)
Les processus de "spatialisation" observés ici seront ceux qui ont permis le
développement des constructions politico-territoriales depuis les royaumes précoloniaux
jusqu’à l’émergence des Etats modernes actuels dont les situations économiques,
démographiques et politiques contrastées appellent à un comparatisme.
1.2. Constructions politico-territoriales.
1.2.1. Les royaumes agraires.
L’Asie du Sud-Est continentale connut, outre les vagues migratoires
qui sont à l’origine de son peuplement, les influences successives des civilisations
chinoises et indiennes. L’indianisation s’est faite dès les premiers siècles
de notre ère par la diffusion de systèmes d’écriture basés sur les syllabaires
indiennes et par celle de croyances religieuses, à savoir l’hindouisme et le
bouddhisme. C’est la formation de grands royaumes agraires qui marqua cette
période sur le plan politico-territorial dont les dimensions cosmologiques dessinèrent
les contours
(1). L’univers
des images et des symboles religieux hindouistes sous-tendit la construction
d’un espace sacré,
imago mundi, dont les rites de fondation situaient
un temple-montagne au centre de la ville royale, autour de laquelle s’étendaient
concentriquement les auréoles successives du royaume. Ici la compréhension d’un
tel modèle cosmogonique est incontournable pour celle du modèle du royaume agraire
que l’on retrouve à quelques variations près dans tout le Sud-Est asiatique:
"Le Siam était divisé en quatre provinces, avec la métropole au centre et le
palais royal au coeur de la ville, et le pays était à l’image de l’univers car
celui-ci, d’après la cosmologie siamoise, est un quadrangle avec le mont Meru
en son centre. Bangkok s’appelle "Cité royale céleste", "Cité des dieux", etc.
Placé au centre du monde, le roi est un
cakravartin, un cosmocrate. De
même, Mandalay, en Birmanie, fondée en 1857 selon la cosmologie traditionnelle,
c’est-à-dire comme une
imago mundi , est un quadrangle avec le palais
royal en son centre." (M. Eliade, 1978, p.37). L’opposition cruciale entre centre
et périphérie, qui fonde le schéma cosmologique de ces royaumes et que l’on
retrouve encore aujourd’hui dans les problématiques territoriales des Etats
de la région, est expliquée en ces termes par l’historien des religions: "L’expérience
religieuse de la non-homogénéité de l’espace est une expérience primordiale,
comparable à la création du monde. C’est la cassure de l’espace qui permet que
le monde devienne car elle révèle le point fixe, l’axe central de toute orientation
future. Quand le sacré se manifeste dans une hiérophanie il y a non seulement
cassure dans l’homogénéité de l’espace, mais aussi révélation d’une réalité
absolue face à la non-réalité de la vaste étendue environnante. La manifestation
du sacré crée ontologiquement le monde. Dans l’homogène et infinie étendue,
où nul point de référence n’est possible ni donc déterminable aucune
orientation,
la hiérophanie révèle un point fixe absolu: un
centre." (ibidem, p.34).
Les royaumes birmans, siamois et laotiens s’organisent donc
concentriquement autour des cités royales, centres des premières auréoles, urbanisées,
auxquelles succèdent les secondes dont les terres sont cultivées par une paysannerie
corvéable, et les troisièmes qui sont composées de principautés dont les souverains
sont intégrés dans une dialectique autonomie-dépendance avec les pouvoirs divins
fondés sur les différents mandala ou "cercle des rois". La reproduction
par toutes les principautés périphériques de la même organisation concentrique
a donc toujours été à l’origine de l’existence de régions frontalières mouvantes
fluctuant selon les rapports de force sans cesse modifiés par de multiples transferts
d’allégeance. Il n’y a donc pas ici de frontière, fixe et bornée, mais plutôt
des zones-frontières, des aires-tampons dont la souplesse rappelle le limes.
Ces organisations, proches de modèles confédéraux communautaires, ont été analysées
par G. Condominas et S. Tambiah en 1976, qui les ont respectivement décrites
comme des "systèmes à emboîtement" et des "modèles en galaxie". C. Taillard
explique à propos des royaumes du Laos que "La caractéristique de ce modèle
est de mettre en jeu des espaces définis par leur centre, la capitale, et non
pas par leur périphérie, les frontières, car le centre représente à lui seul
la totalité de l’ensemble et incarne son unité. C’est pourquoi le terme muong,
appliqué à une principauté comme à un royaume, désigne aussi bien la capitale
que le territoire qui en dépend." (1992, p.320) Les systèmes politiques thaï,
analysés en 1974 par G. Condominas, sont décrits par C. Taillard selon la conception
du mode de production asiatique sans grands travaux: "Le pouvoir central opère
des prélèvements sur les communautés locales - marques de leur dépendance -
, en échange de services rendus - signes de la relation de réciprocité - , et
d’une liberté accordée dans la gestion de leurs affaires - témoin de l’autonomie
dont elles bénéficient à l’échelon local. A ce modèle politique correspond un
modèle d’organisation spatiale à "emboîtement" ou en "galaxie" (...) qui caractérise
aussi bien les seigneuries tay et les royaumes lao du Nord de la péninsule indochinoise
que les royaumes siamois jusqu’aux royaumes d’Ayuthaya, où se renforce la centralisation
avec l’intégration de l’héritage khmer." (1992, p. 315). (figures 5 et 6)
De tels royaumes ont transmis les bases des Etats modernes
que nous connaissons aujourd’hui. Ils ont en effet fourni les noyaux autour
desquels se sont constitués ces derniers. La première unification des Birman,
qui viennent des hautes terres du nord et de l’est du bassin de l’Irrawaddy,
se réalisa au XI ème siècle autour de la capitale de Pagan après avoir repoussé
les Môn. La chute de ce royaume devant les Mongols en 1287 permit aux Shan (de
langue tai) des plateaux de l’est de succéder aux birmans jusqu’au milieu du
XV ème siècle avec Ava pour capitale. Une dynastie birmane, les Taungu, réunifia
ensuite un pays livré aux rivalités territoriales qui les opposaient aux Shan
qui contrôlaient la plaine centrale et aux Môn qui s’étaient établis autour
de Pegu. Celle-ci devint capitale en 1546, puis Ava vers 1650 et le royaume
birman s’étendit aux dépens de celui du Siam voisin qui perdit Chiang Maï et
Ayuthaya, capitale thaïe depuis 1350, prise en 1563 puis en 1767. L’expansion
fut réalisée jusqu’à Louang Phrabang, capitale du Laos.
Les royaumes thaï ou plutôt siamois connaissent le même type d’organisation,
s’étant "indianisés" au fur et à mesure des nombreux contacts qu’ils eurent
avec les peuples qu’ils rencontrèrent durant leur migration. Probablement venus
des provinces chinoises de Guangdong et du Guanxi, ils auraient fondé le grand
royaume de Nan Chao dans le Yunnan avant de fuir devant les Mongols en 1253.
Suivant donc les axes hydrographiques précédemment empruntés par les Birman
mais plus spécialement celui de la Menam Chao Phraya, ils repoussèrent les Mön
et les Khmers et exercèrent des pressions sur les Birman en utilisant les Shan
qui sont également de langue tai. La première grande capitale du Siam fut fondée
en 1220 à Sukhothaï et le domaine du royaume s’étendit considérablement sur
les territoires voisins. Ayuthaya devint capitale en 1350 ce qui accentua la
menace qui pesait déjà sur Angkor. La capitale des Khmers succomba en 1351-52
et en 1431 aux avancées des Siamois. Des réformes appliquées en 1356 ont permis
d’élargir la taille du royaume (vingt fois plus étendu que celui de Sukhothaï)
par l’abandon du modèle à "emboîtement" ou "galaxie" caractéristique des systèmes
politiques thaï. Ces réformes ont abouti au XVII ème siècle à la technique sakdina
ou système d’ "esclavage généralisé", la population étant réduite à une dépendance
extrême, rien ne limitant plus les prélèvements opérés par le souverain qui
peut ainsi consacrer des ressources importantes au renforcement de l’administration
centrale: "Avec ce système d’ "esclavage généralisé" on passe du "mode de production
asiatique sans grands travaux" des systèmes politiques thaï au "mode de production
asiatique", au sens défini par Marx, prenant pour modèle les sociétés hydrauliques,
où le centre est hypertrophié et la périphérie très étroitement contrôlée."
(C. Taillard, 1992, p. 324). Les siamois luttèrent donc contre les Shan et les
Lao et subirent la riposte des Birman à la conquête de certains de leurs territoires
par la destruction d’Ayuthaya en 1767. Thon Buri, la nouvelle capitale siamoise
établie encore plus au sud précéda Bangkok établi en 1782.
Le Laos connut pour sa part une histoire dans laquelle la géographie
revêt une importance toute particulière. Le Mékong servit, tout comme d’autres
fleuves, à canaliser les vagues migratoires qui amenèrent les Lao de la Chine
méridionale, mais permit aussi de fournir un axe de peuplement et une voie de
communication entre les différents royaumes lao qui en occupèrent la moitié
du bassin inférieur jusqu’au XVIII ème siècle. Cet espace, qui formait un important
noeud caravanier entre les pôles du Yunnan, du Vietnam et du Siam, ne correspondit
que deux fois à l’établissement d’un grand royaume, le Lane Xang, c’est-à-dire
lorsque ces pôles s’affaiblirent. Au XIV ème siècle, l’adoption, par le roi
Fa Ngum, de l’organisation territoriale de ses protecteurs mongols, lui permit
de fonder le Lane Xang en distinguant trois territoires: le muong louang,
ou territoire royal, au nord, avec comme centre la capitale de Louang Phrabang,
et au sud, deux autres territoires annexés et dirigés par des compagnons d’armes
du roi. Ces territoires étaient organisés tous les trois selon le modèle concentrique
issu de la cosmologie indienne. C’est ensuite avec le roi Settathirat que réapparu
ce grand royaume qui devait finir par éclater du fait de sa position périphérique
par rapport aux deux pôles siamois à l’ouest et vietnamien à l’est. Le Lane
Xang éclata donc au début du XVIII ème siècle en trois royaumes rivaux selon
les partitions territoriales héritées du XIV ème siècle. La limitation du Lane
Xang au bassin moyen du Mékong fut imposée par la prise de Angkor en 1431 par
les Siamois qui étendirent ainsi leur influence sur son bassin inférieur. 1778
et surtout 1828 virent la prise de Vientiane par les Siamois qui annexèrent
la rive droite du Mékong et en déplacèrent la population.
L’organisation des royaumes agraires qui constituèrent les
bases politico-territoriales des Etats actuels montre que le territoire était
pensé à partir de son centre et non pas en fonction de frontières fixes et rigides.
Ces centres étaient basés dans les plaines et vallées alluviales, offrant protection
aux proches périphéries dont les productions agricoles les nourrissaient. Les
modèles décrits par G. Condominas et S. Tambiah "rendent bien compte du "mode
de production asiatique sans grands travaux" où "le pouvoir d’Etat (...) exprime
l’unité réelle ou imaginaire de ces communautés (primitives)" (M. Godelier,
1970)" (C. Taillard, 1995, p.32). L’on peut penser que l’extension des périphéries
des royaumes birman, lao, et dans une moindre mesure siamois, selon ces modèles
concentriques et dans des optiques agraires, n’a donc pas atteint les régions
montagneuses de l’éventail nord-indochinois, dont l’accès était d’ailleurs risqué
pour des habitants des plaines vulnérables à la malaria qui y régnait et y règne
encore. Elles seraient ainsi restées en marge des convoitises des puissances
de l’époque pour lesquelles les plaines rizicoles et les comptoirs portuaires
étaient autrement plus attractifs.
L’intérêt porté aux sites portuaires allait s’amplifier avec
l’implantation de comptoirs commerciaux par les européens : "la poussée vers
le Sud" des populations dominantes comme de celle des capitales de leurs royaumes
se prolongeait et allait, compte tenu des dynamiques coloniales naissantes,
déboucher sur de profondes transformations des équilibres régionaux et locaux.
1. 2. 2. Des domaines coloniaux
aux Etats modernes, héritages et conséquences.
L’histoire et la géographie politique de l’Asie du Sud-Est
ont été profondément marquées par les entreprises coloniales qui ont façonné
la région pendant près de quatre siècles et demi
(2).
Cette période d’occupation résulte pour une majeure partie de la conjugaison
de deux dynamiques spatiales à vocations économiques, l’une émanant des royaumes
sud-est asiatiques et l’autre des monarchies européennes, qui se confrontèrent
tout au long de la frange littorale de la péninsule. Le déclin relatif de la
route de la soie et les pressions mongoles exercées sur le nord de la région
augmentèrent sur les royautés agraires l’attrait exercé par l’établissement
de comptoirs portuaires sur les côtes de ce qui allait devenir une grande voie
du commerce international. Déjà parcourue par les marchands musulmans et indiens,
cette voie de navigation reliant le Moyen-Orient arabe à l’Extrême-Orient chinois,
le fût rapidement par les commerçants européens et leurs compagnies de commerce,
ce qui contribua au déplacement des capitales agraires vers l’aval des fleuves,
comme Ava et Ayuthaya par exemple qui demeuraient néanmoins continentales, les
paysanneries rizicoles constituant toujours le véritable fondement du pouvoir.
Malacca, déjà centre d’un empire commercial, fut ainsi le premier lieu d’implantation
des européens, en l’occurrence portugais, dès 1511 ; l’implantation était éminemment
stratégique puisque permettant le contrôle du détroit aujourd’hui du même nom.
Le fondement originel des dynamiques coloniales européennes résidait dans le
commerce des épices que fournissait l’archipel des Moluques; commerce dont les
Portugais détenaient le monopole et que Hollandais et Anglais contestèrent à
partir de la fin du XVI ème siècle. Mais la mainmise des Hollandais et des Espagnols
sur le domaine insulaire ne laissa aux Anglais et plus tard aux Français que
la partie continentale dont les côtes surtout furent convoitées. Les premiers
cherchèrent à réaliser une continuité territoriale depuis leurs possessions
indiennes, ce qu’ils firent jusqu’à la péninsule malaise et le nord de Bornéo,
alors que les seconds durent se contenter des seuls points possibles de ravitaillement
indépendants de la puissance britannique sur la route maritime de la Chine.
Ils ne prirent réellement position au Vietnam qu’au milieu du XIX ème siècle,
donc assez tardivement.
Les deux puissances impériales britannique et française procédèrent
donc au partage de l’Asie du Sud-Est continentale, les uns occupant l’ouest
les autres l’est (figure 7). Nouveau terrain de rivalités impériales séculières,
cette partie du monde fut convoitée, à la différence des îles de la Sonde qui
l’étaient pour ses épices et résines odoriférantes, pour des enjeux plus strictement
géostratégiques. En effet les puissances commerciales et militaires de l’Angleterre
et de la France reposant sur leurs flottes et donc sur la construction navale,
une compétition s’ouvrit entre elles pour le contrôle des ressources forestières
de bois de teck, enjeu primordial si l’on considère l’état de dévastation avancé
de leurs forêts européennes en 1700. La rivalité politique franco-anglaise s’amplifia
donc d’une concurrence économique, les bois durs tropicaux étant très localisés:
en Birmanie, au Siam et dans une moindre mesure au Laos. On peut ainsi observer
que le début de la période coloniale a été caractérisé par l’exploitation forestière
qui motiva l’expansion des empires, surtout pour les britanniques, la France
ayant vu sa dépendance extérieure se réduire suite aux repeuplements forestiers
engagés par Colbert au milieu du XVII ème siècle (Durand, 1994).
L’intégration de la Birmanie au domaine britannique reposa
sur l’usage de la force, les velléités expansionnistes birmanes défiant le pouvoir
exercé par les premiers sur les marges de leur empire des Indes. C’est en effet
à la suite d’un contentieux à propos du Manipur et de l’Assam et de problèmes
de liberté commerciale que les Anglais entreprirent en 1824 la conquête de la
Birmanie (Arakan et Tenasserim). 1853 fut l’année de l’annexion de la Basse-Birmanie
(Pegu) et vit Mandalay succéder à Ava comme dernière capitale de la Birmanie
libre. De 1886 à 1890 la troisième et dernière guerre anglo-birmane déboucha
sur la conquête de la Haute-Birmanie et des Etats Shan, et Rangoon devint la
capitale de ce qui était désormais une province de l’empire des Indes avant
de devenir celle de la Birmanie indépendante en 1948.
Le cas du Laos fut déterminé par le jeu des rapports de force
anciens et nouveaux qui s’exerçaient dans la région. Soumis depuis toujours
aux pressions chinoises, vietnamiennes et siamoises, les royaumes laotiens connaissaient
une instabilité et un flou territorial qui en faisaient une région-tampon. C’est
ce statut d’Etat-tampon que la France confirmera lorsqu’elle en fera son protectorat
en 1893, l’ajoutant à ceux du Cambodge (1863), de l’Annam et du Tonkin (traité
de 1884), et à la colonie de cochinchine (1862-67). C’est après avoir signé
la paix avec la Chine en 1885 que la France se présenta comme garante de l’unité
territoriale laotienne, alors menacée par ses trois voisins, et comme protectrice
d’un Etat-tampon convoité. Avant que les dernières région périphériques du Laos
(rive droite du Mékong au nord du 22° parallèle) ne soient intégrées au protectorat
en 1907, la France créait l’Union indochinoise en 1887 autour de la cochinchine
et de sa capitale, Saïgon.
Le royaume des Thaï, le Siam, a su, quant à lui, préserver
son indépendance, ce qui en fait une exception dans la région. Si l’aire d’influence
des Thaï dans la région diminue nettement depuis le début du XIX ème siècle
face aux expansions des domaines coloniaux anglais à l’ouest et français à l’est,
le pouvoir siamois réussit, en usant de sa longue expérience diplomatique et
de ses relations privilégiées avec les Britanniques, à s’affirmer comme garantie
du maintien d’une zone neutre matérialisée par un Etat-tampon. Celui-ci permettait
ainsi de relier entre elles les possessions britanniques de Birmanie et de Malaisie
par le traité commercial de Burney (1826), et de les séparer de celles des Français
en s’accordant sur des ententes successives avec les deux puissances coloniales
(après le traité de Bowring de 1855). C’est par des concessions parfois importantes
et par un sens aigu de la nature des rapports de force coloniaux que les Siamois
préservèrent leur indépendance, même aux dépens de leurs propres conquêtes territoriales
comme en témoignent les exemples de la perte de leurs dépendances khmer et lao
au profit des Français. La subtilité des stratégies développées par les Siamois,
pour limiter les annexions territoriales françaises à leur détriment, peut être
illustrée par la politique de défrichement des périphéries orientales du royaume
permettant d’y installer des populations thaï qui cautionnaient ainsi le respect
d’une territorialité fondée sur des critères identitaires. Le Siam préservait
donc son indépendance en affirmant sa vocation d’Etat-tampon et en administrant
son territoire selon la logique d’ouverture économique qui s’offrait à lui :
l’importante réalisation d’infrastructures de communication se développera précisément
du fait des situations géographique et politique du royaume.
C’est après la seconde guerre mondiale et l’occupation japonaise
que les indépendances de la Birmanie et du Laos furent revendiquées et accordées,
respectivement en 1948 et 1949. La période 1940-1945 fut caractérisée par la
mainmise des japonais sur l’Asie du Sud-Est qui réalisèrent ainsi la plus grande
domination de l’histoire de la région. Cette occupation a profondément marqué
les paysages politiques des pays concernés, leurs populations ayant durement
ressenti les mesures autoritaires d’une administration militaire. Si les mouvements
de populations constituèrent des réponses spontanées aux réquisitions et accaparements
des productions agricoles par les japonais, ceux-ci générèrent surtout des changements
d’allégeance, des alliances et des cristallisations identitaires qui ont eu
des conséquences directes lors des processus de décolonisation et de l’émergence
des Etats modernes. L’œuvre japonaise servit par exemple à provoquer et amplifier
la montée des nationalismes, compromettant ainsi le maintien des dominations
et des influences occidentales, le développement encouragé de la langue birmane
et l’octroi de "l’indépendance" en 1943 illustrant ces aspirations à la déstabilisation
politique de la région. Rodolphe de Koninck estime que parmi les conséquences
de cette invasion, l’une des plus déterminantes fut la "destruction de l’image
d’invincibilité des Occidentaux" (1994, p. 67). La collaboration entre les Japonais
et les nationalistes et indépendantistes se fit en Birmanie où le leader Aung
San voulait chasser les Britanniques mais finit par s’allier avec eux lors de
leur reconquête de 1945. Si les nationalistes birman se sont appuyés un temps
sur les Japonais contre le pouvoir colonial britannique, les minorités ethniques
(Karen par exemple) le soutenaient. Au Laos la proclamation de l’indépendance
fut suggérée au roi de Louang Phrabang en mars 1945 par les Japonais; en Thaïlande
cette période de guerre mondiale permit l’annexion de nombreux territoires,
tant en Birmanie avec deux des Etats shan, qu’en Malaisie avec quatre Etats
du nord (six Etats "octroyés" par les Japonais), et qu’en Indochine avec des
territoires au Laos et au Cambodge.
L’occupation japonaise marque donc l’époque charnière autour
de laquelle s’est articulée la transition des domaines coloniaux aux indépendances.
Celles-ci inaugurèrent des ères nouvelles caractérisées par l’émergence d’Etats
modernes et par la consolidation de leurs bases nationales et territoriales.
C’est également à cette période que les partis communistes qui avaient participé
aux luttes contre les Japonais (alliances entre Britanniques et communistes
en Birmanie et en Malaisie où les premiers fournissaient l’entraînement et les
armes et les seconds les hommes et la connaissance du terrain) estiment pouvoir
profiter avantageusement de l’affaiblissement des occidentaux en lançant des
insurrections et des guérillas simultanées dans tous les pays. Le Cominform
donne son feu vert en 1947 et l’URSS, Mao Zedong et les PC locaux comptent sur
un soulèvement qui, d’abord minoritaire, devienne global, mais les réactions
et les résistances s’avèrent d’une force inattendue et font des insurrections
de 1948 des échecs cuisants. Si l’URSS et sa révolution prolétarienne érigée
en modèle faillissent et abandonnent, la Chine ne renonce pas, considérant l’Asie
du Sud-Est comme partie constitutive de sa zone d’influence et cherchant à y
provoquer le soulèvement des masses rurales (M. Dassé, 1993). Ici la géographie
est un vecteur de l’idéologie puisque Mao Zedong conçoit la victoire de celle-ci
par celle des guérillas qui reposent sur des bases arrières situées en montagne.
Les accords avec les populations montagnardes sont donc indispensables et les
alliances tactiques se réalisent contre des ennemis communs: les gouvernements.
C’est à partir de l’échec des mouvements insurrectionnels de 1948 que les Etats
de la région ont commencé à s’intéresser aux situations des régions frontalières
montagneuses et de leurs habitants et donc à l’espace qui porte désormais le
nom de Triangle d’Or. Si les idéologies issues du communisme ont donc pu aider
à l’accès aux indépendances et proposer des modèles politico-économiques aux
nouveaux Etats, elles ont également porté les germes du désordre en leur sein,
les mouvements insurrectionnels reposant en grande majorité sur les groupes
de guérilleros communistes dressés contre les Japonais.
Ainsi, l’indépendance de la Birmanie est accordée en janvier
1948, après avoir été négociée entre les Britanniques et le leader nationaliste
birman Aung San dont l’assassinat en 1947 compromet rapidement la cohésion politique
des diverses factions birmanes, et donc la stabilité d’un Etat dont ni l’autorité,
ni la légitimité ni la territorialité n’étaient reconnues et acceptées par les
populations comprises dans les frontières de l’ex-possession britannique. Les
insurrections des opposants au gouvernement, et parmi eux les communistes du
Communist Party of Burma (CPB, créé en 1939 pour lutter contre le "fascisme
japonais"), s’étendirent alors aux régions périphériques dont le contrôle n’avait
d’ailleurs jamais été total. Le gouvernement civil de U Nu ( 1948-1958 et 1960-1962),
s’avérant incapable de maintenir l’ordre dans les limites territoriales de l’Etat,
fut renversé par le général Ne Win lors du coup d’Etat de mars 1962, inaugurant
ainsi la longue période d’un régime à parti unique issu du "socialisme à la
birmane" qui essaye de conjuguer les valeurs du marxisme à celles du bouddhisme,
décrété religion d’Etat. Dirigé par une junte militaire depuis Ne Win, afin
de contrer les insurrections des minorités et l’opposition du CPB, le pays a
vu émerger des mouvements d’opposition civils et religieux (National Democratic
Front en 1975 et la sangha, le clergé bouddhiste) qui amplifièrent la
formation de factions armées dissidentes. La création en 1988 de la National
League of Democracy menée par la fille de Aung San, Aung San Suu Kyi, les manifestations
étudiantes et celles des moines bouddhistes furent violemment réprimées et provoquèrent
l’institutionnalisation de la junte militaire sous le nom de State Law and Order
Restoration Council (le SLORC) qui rebaptisa l’Union birmane en Union de Myanmar.
Les élections démocratiques de mai 1990 remportées par la NLD aggravèrent la
situation, les répressions et arrestations massives faisant fuir étudiants et
moines vers Manerplaw où est basée l’armée insurrectionnelle karen. L’armée
birmane s’est concentrée sur des offensives contre la Mong Taï Army (MTA) du
seigneur de la guerre Khun Sa dans les Etats shan, après avoir infligé de sévères
revers aux Karen sur lesquels se sont concentrées les opérations consécutives
à la paix birmano-kachin du 1er octobre 1993. Les relations de l’Etat et du
pouvoir central avec les populations des régions périphériques sont les pires
que l’on puisse trouver dans la région, et les relations internationales de
la Birmanie sont pour beaucoup dans l’évolution du conflit: l’accroissement
de la coopération économique et commerciale entre Rangoon et Beijing d’une part,
et Bangkok d’autre part, nécessitent en effet une pacification des frontières,
ce qui a incité la Chine à abandonner le CPB (éclatement en 1989) en stoppant
ses fournitures militaires alors qu’elle les augmentait vis-à-vis de la junte.
Les nombreuses armées autonomes qui s’autofinancent en produisant et en commercialisant
opium et héroïne rendent la situation encore plus précaire quant à l’équilibre
et à la viabilité de l’entité politico-territoriale birmane. Celle-ci est fondée
sur un modèle d’organisation spatiale en trois auréoles, disposées concentriquement
autour du centre, la plus excentrée étant composée des régions frontalières
marginales. Le faible développement des infrastructures, qui pourraient dépasser
les limites d’un tel modèle, permet à la situation qui affecte le pays dans
sa totalité d’être la plus complexe et la plus conflictuelle de la région des
trois frontières dite du Triangle d’Or.
Le Laos s’est vu accorder l’indépendance, outre celle décrêtée
par les Japonais en 1945, en 1954 mais au sein de l’Union française. La reconquête
du pays par les Français après l’occupation japonaise suscita là aussi une opposition
basée sur une mouvance communiste. En effet le Laos se vit divisé selon une
partition longitudinale, le Gouvernement Royal, associé aux Français et disposant
de tous les attributs d’un Etat souverain (gouvernement, parlement, administration
centrale et régionale ...) mais dont le pouvoir effectif était en fait entre
les mains de l’USAID, ainsi qu’était nommé l’organisme gérant l’aide américaine.
Toute la structure gouvernementale et administrative était doublée par l’USAID
qui détenait également tous les moyens financiers procurant 85 % de l’aide étrangère
soit deux fois les dépenses du budget national et plus de cinq fois ses recettes
(C. Taillard, 1992, p. 325). La partie ouest du Laos était ainsi sous influence
et domination occidentale alors que l’est montagneux était sous l’administration
du Front Patriotique Lao, le Neo Lao Haksat, dominée par le parti communiste,
ce qui a contribué à affaiblir l’intégration de l’espace national. C’est après
la signature des accords de Paris en janvier 1973 que le cessez-le-feu entra
en vigueur en février, mettant fin aux activités officiellement anticommunistes
des Américains au Laos, et que le Gouvernement Provisoire d’Union Nationale
fut mis en place. La République Démocratique Populaire était fondée le 2 décembre
1975, réunissant ainsi le pouvoir central au-dessus d’une société et d’un territoire
profondément divisés par vingt-deux ans d’évolutions divergentes caractérisées
par des forces centrifuges et de directions opposées: vers la Thaïlande et vers
le Vietnam. La politique de collectivisation de type maoïste et de centralisation,
menée de 1975 à 1979, a été un véritable échec et a donc été suivie par une
décollectivisation et une réorganisation de l’administration provinciale à partir
de 1980. L’autonomie administrative et commerciale accordée aux provinces, cette
"provincialisation de la gestion territoriale", associée au centralisme politique,
permet par sa souplesse d’éviter les risques d’atomisation toujours présents
dans un pays caractérisé par ses partitions successives et sa forte hétérogénéité
ethnique, mais n’est pas sans dangers non plus pour l’intégration nationale
puisque les échelles provinciales sont privilégiées sur de nombreux plans. Les
réformes opérées en 1980 dans le cadre de la construction et de la gestion politico-territoriale
de la République Démocratique Populaire Lao traduisent l’héritage accepté des
systèmes politiques thaï, "La cohésion nationale se fondant donc autour de trois
sous-ensembles emboîtés, dotés d’une relative autonomie et reproduisant chacun
le modèle en auréoles défini à partir du centre: les villages autour du chef-lieu
de district, les districts autour des capitales provinciales, les provinces
autour de la capitale nationale." (C. Taillard, 1992, p. 341)
Le Siam avait substitué, en 1356, au modèle d’organisation
de l’espace propre aux systèmes politiques thaï, une autre formation politico-territoriale
dont la forte centralisation avait permis l’intégration de nombreux royaumes
tributaires situés bien au-delà des frontières actuelles. Si cette centralisation
peut en partie expliquer le maintien de l’indépendance du royaume, les continuités
dynastiques éclairent également sa pérennité. La dynastie Chakri règne en effet
depuis 1782 malgré des vicissitudes dans l’exercice réel du pouvoir : le coup
d’ Etat de 1932 transforma la monarchie absolue en monarchie constitutionnelle,
et le pays fut rebaptisé Thaïlande en 1939. La collaboration des militaires
thaïlandais avec les Japonais leur procura un discrédit auprès des occidentaux,
discrédit qui sera effacé lorsque la menace communiste poindra en 1947-1948
comme partout ailleurs en Asie du Sud-Est. Les liens américano-thaïlandais se
trouvèrent resserrés par la lutte anticommuniste, la Thaïlande abritant dès
1960 les bases aériennes des Etats-Unis. Ainsi l’aide financière, les investissements
et les diverses retombées économiques américaines contribuèrent à consolider
le pouvoir militaire et à faire de la Thaïlande un bastion du capitalisme. Le
pays n’a donc connu que de rares épisodes démocratiques (1973-1976) et plus
récemment depuis 1992; le souverain actuel, Bhumibol Adulyadej (Rama IX), au
pouvoir depuis 1946, dispose d’une popularité lui permettant d’occuper la fonction
de chef de l’Etat et d’arbitrer les contentieux entre les diverses factions
voulant l’accès au pouvoir. La structuration de l’espace étatique s’exprime
dans une opposition entre la concentration des activités dans la région de Bangkok
(macrocéphalie de la capitale sans équivalent dans la région) et les auréoles
concentriques qui l’englobent et que l’on peut caractériser par un gradient
croissant de pauvreté, d’extensivité agricole, puis, dans les régions frontalières,
d’insécurité relative, de déficience des infrastructures et surtout par des
difficultés d’intégration politico-économique qui expliquent la présence partielle
de l’armée et de la police dans ces régions de trafic d’opiacés et de faibles
densités démographiques. L’organisation politico-territoriale de la Thaïlande
est donc basée sur la conjugaison d’un modèle spatial radioconcentrique (les
infrastructures routières transcendent la rigidité du modèle strictement concentrique)
en trois auréoles dont la plus excentrée est celle des espaces frontaliers marginaux,
et d’une centralisation politique n’intégrant pas les héritages des systèmes
politiques thaï.
Les trois Etats occidentaux de l’Asie du Sud-Est continentale
ont en commun des frontières dont la localisation résulte de constructions politico-territoriales
réalisées au cours de la longue évolution qui mena des royaumes agraires, centrés
sur des plaines alluviales et sur des noyaux ethno-démographiques majoritaires,
aux systèmes coloniaux britanniques et français et enfin à l’émergence des Etats
modernes tels qu’on les connaît maintenant. Les évolutions propres à chacun
de ces Etats sont néanmoins particulières et originales puisque le "mode de
production asiatique" qui caractérise leurs passés respectifs n’a pas donné
les mêmes résultats: si le modèle d’organisation spatiale en trois auréoles
est partagé par tous, les systèmes politiques, eux, ont emprunté aux idéologies
occidentales pour aboutir à des entités politico-territoriales radicalement
différentes. Si la Birmanie et le Laos ont été marqués par les influences communistes
et que la Thaïlande se façonna autour du capitalisme, aucun de leurs régimes
politiques n’accorde réellement de place à la démocratie (sauf pour la Thaïlande
depuis 1992, ce qui n’est pas encore très significatif). Le bouddhisme, celui
du Petit Véhicule ou Hînayâna
(3), contribue
également à faire des héritages culturels un trait commun des trois Etats puisque
90 % des habitants de la Birmanie et de la Thaïlande et 60 % de ceux du Laos
le pratiquent, la Birmanie étant le seul pays où le bouddhisme est religion
d’Etat
(4).
Mais si le Sud-Est asiatique "est moins un lieu de division
qu’un centre d’accumulation et de synthèse" (R. de Koninck, 1994, p. 86), les
contrastes et les disparités, entre les trois Etats comme en leurs seins, sont
nombreux et fondent la complexité de leurs viabilités politico-territoriales.
C’est ainsi que l’on peut concevoir l’espace du Triangle d’Or, comme un lieu
caractérisé autant par sa capacité d’accumulation et de synthèse que par ses
potentialités de division fondées sur les contrastes et les disparités qui le
constituent, la diversité fondant l’unité, le désordre issu de la confrontation
d’ordres différents s’avérant alors organisateur d’un espace particulier, d’un
complexe (de complexus, ce qui est tissé ensemble) "dont le propre
est d’assembler sans les confondre les plus grandes diversités et d’associer
les contraires de façon non séparables"; le principe dialogique, qui "signifie
que deux ou plusieurs "logiques "différentes sont liées en une unité, de façon
complexe (complémentaire, concurrente et antagoniste) sans que la dualité se
perde dans l’unité", permettant d’essayer de dépasser la difficulté qu’il y
a de penser "l’un dans le multiple, le multiple dans l’un : l’unitas multiplex."
(E. Morin, 1987, pp. 22-24).
1.3. Contrastes et disparités
aux échelles étatiques et régionale.
L’Asie du Sud-Est continentale est caractérisée par l’opposition
que l’on peut établir entre la nature de son espace et celles des deux géants
qui l’entourent, l’Inde et la Chine. Le morcellement politique de cette région
confinée à "l’angle de l’Asie", selon l’expression de Paul Mus (1977)
(1), contraste avec les deux énormes unités indienne et chinoise,
les dimensions démographiques grossissant encore les traits du tableau. Les
cinq Etats de la péninsule, la Malaysia étant rattachée au domaine insulaire,
regroupaient en 1990 environ 177 millions d’habitants sur près de 2 000 000
km2 alors que l’Inde et la Chine réunissent respectivement 845 millions et 1,2
milliard d’habitants sur des superficies de 3 166 414 et 9 600 000 de km2. On
peut donc comprendre que les influences passées et présentes aient été et soient
encore importantes dans les façonnements culturels, religieux, politiques et
territoriaux de l’Asie du Sud-Est continentale.
Mais à une échelle plus grande, celle de la sous-région constituée
par les trois Etats occidentaux que sont la Birmanie le Laos et la Thaïlande,
la diversité des situations, tant à l’intérieur des Etats qu’entre eux, est
un aspect caractéristique de l’unité régionale. George Condominas ne parle-t-il
pas d’ "une sorte d’unité dans la diversité" pour affirmer l’identité d’une
région hétérogène ?
Les contrastes entre les trois Etats sont d’abord d’ordres
démographique et territorial, le Laos présentant la plus forte disparité à cette
échelle (tableau 1).
Variable/Pays |
Laos
|
Birmanie
|
Thaïlande
|
Superficie (km2) |
236 800
|
676 552
|
514 000
|
Population (millions) |
4,7
|
45,6
|
57,6
|
Densité (h/km2) |
20
|
67,4
|
112,1
|
Croissance annuelle (%) |
3
|
2,14
|
1,27
|
Population urbaine (%) |
19
|
25
|
22
|
Si les contrastes sont flagrants entre les Etats, ils sont
tout aussi marqués aux échelles étatiques, les distributions des populations
étant très hétérogènes: il existe en effet de nettes discontinuités entre les
plaines alluviales densément peuplées et les moyennes et hautes terres périphériques
présentant de faibles densités démographiques. La région montagneuse des trois
frontières est ainsi caractérisée par les densités les plus faibles de chacun
des Etats: 28 h/km2 pour l’Etat Shan en Birmanie (1991), 59 h/km2 en moyenne
pour les provinces des hautes terres et bassins de la Thaïlande du Nord (1990)
et 12,5 h/km2 en moyenne pour les provinces frontalières du nord-ouest du Laos
(figure 8). Ces densités peuvent être corrélées avec celles des réseaux routiers
puisque ce sont les marges thaïlandaises qui sont les plus désenclavées, celles
du Laos l’étant bien moins que celles de la Birmanie.
Les disparités et les déséquilibres dans les répartitions des
populations de la région peuvent susciter de la part de ces populations et des
Etats concernés des dynamiques et des stratégies qui visent à répartir plus
homogènement les implantations humaines. En effet, ces contrastes qui sont autant
de discontinuités spatiales et de frontières génèrent des mouvements de remplissage
des marges par l’avancée de fronts pionniers, et ce d’autant plus que la croissance
démographique tend à accentuer les pressions foncières. Les marges démographiques
qui sont aussi des marges territoriales et forestières constituent ainsi des
zones de colonisation très prisées, les politiques agricoles étant plus basées
sur la mise en culture de terres nouvelles que sur des "révolutions vertes"
fondées sur l’emploi de variétés à haut rendement, d’engrais et de pesticides.
Les aspects économiques (tableau 2) accentuent également les
contrastes entre les trois pays, la Birmanie et le Laos étant bien plus isolés
que la Thaïlande sur le plan des relations politiques et économiques internationales.
Ces disparités économiques interétatiques se retrouvent au niveaux intraétatiques
où les régions montagneuses frontalières sont défavorisées, ce qui peut permettre
d’expliquer en partie les différences notées quant au développement des infrastructures
de communication, celles-ci pouvant également expliquer celles-là. Si la Birmanie
et le Laos sont en cours d’intégration aux échanges commerciaux régionaux et
mondiaux et que la Thaïlande aspire à rejoindre dans les prochaines années les
"nouveaux pays industriels" d’Asie, les hautes terres où se rencontrent leurs
frontières sont les moins intégrées aux économies étatiques et régionale. Les
degrés d’intégration économique de ces régions périphériques semblent en effet
être corrélés avec les niveaux de développement atteints par leurs pays respectifs,
la Thaïlande étant évidemment la mieux lotie.
Varaiable/Pays
|
Laos
|
Birmanie
|
Thaïlande
|
PIB (milliard de $)
|
1,2
|
43,92
|
115,7
|
PIB / Hbt ($)
|
250
|
1041
|
2035
|
Croissance annuelle (% en 1993)
|
5,2
|
4,0
|
7,8
|
Dette extérieure totale (million de
$)
|
1922
|
5326
|
39,4
|
Service de la dette / exp (%)
|
8,9
|
11,3
|
13,1
|
Taux d'inflation annuel (%)
|
7,0
|
37,1
|
3,5
|
Importations (million de $)
|
299
|
1364
|
45100
|
Exportations (million de $)
|
166
|
801
|
36300
|
Si les développements économiques sont en effet très contrastés,
ils ne sont pas directement corrélés avec ceux des domaines socio-culturels
(tableau 3), la Birmanie illustrant parfaitement ce décalage existant entre
deux aspects d’une même réalité. Car ce pays qui est l’un des plus pauvres,
où les droits de l’homme sont violemment bafoués, se caractérise par un développement
scolaire et sanitaire inhabituellement élevé par rapport à ceux des autres pays
classés parmi les dix plus pauvres du monde par la Banque mondiale. Le gouvernement
Ne Win a en effet réalisé de gros efforts pour développer les équipements sociaux,
éducatifs et sanitaires, l’enseignement secondaire technique et scientifique
étant particulièrement visé, les services médicaux gratuits étant généralisés
en ville comme à la campagne et les maladies tropicales ayant été combattues
(trachome, filariose, malaria) ( Bruneau, Taillard, 1995, p. 151).
Variable/Pays
|
Laos
|
Birmanie
|
Thaïlande
|
Mortalité infantile (0/00)
|
97
|
81
|
26
|
Analphabétisme
|
45,0
|
18,5
|
6,2
|
Scolarisation 12-17 ans (%)
|
47,8
|
25,3
|
37,0
|
Scolarisation du 3
ème
degré (%)
|
1,3
|
5,4
|
16,3
|
Dépenses de l'Etat pour l'éducation
(% PIB)
|
1,1
|
1,9
|
3,8
|
tableau 3: indicateurs sanitaires
et scolaires 1993 (source: L’état du monde 1995)
Les situations démographiques, économiques et socioculturelles
sont donc très différentes entre les trois Etats et, à l’intérieur de ceux-ci,
entre les régions centrales et périphériques. Les enjeux agricoles, directement
liés aux pressions démographiques et foncières, deviennent rapidement des enjeux
environnementaux, l’avancée des fronts pionniers aux dépens des superficies
forestières apparaissant comme l’une des seules alternatives pour des populations
majoritairement rurales. Ces dynamiques spatiales, qu’augmentent les effets
de l’urbanisation et de l’industrialisation des zones deltaïques cultivables,
transforment la nature des contacts et des relations interethniques entre les
populations majoritaires et dominantes des plaines et celles dites minoritaires
des régions collinéennes et montagneuses des hautes terres de l’éventail nord-indochinois.
Ces expansions impliquent ainsi l’intégration plus ou moins aisée de marges
territoriales altitudinales comme des populations "minoritaires" qui les peuplent,
avec les dimensions géopolitiques que cela sous-entend.
Les questions identitaires sont particulièrement présentes
dans la région et permettent des revendications fondées sur de très forts sentiments
d’appartenance. Les rapports de force qui découlent des relations interethniques
sont fonction de nombreux paramètres dont la conjugaison fonde la complexité.
Dans le cadre qui est ici le nôtre, celui de dégager les contrastes entre les
trois pays, le critère le plus opératoire car l’un des moins subjectifs reste
celui de l’évaluation proportionnelle des groupes ethnolinguistiques. Les contrastes
sont alors effectivement saisissants puisque la Birmanie ne compte que 69 %
de Birman (entendu ici en tant que groupe ethnolinguistique, la confusion étant
facile en français avec la citoyenneté birmane), le reste de la population de
l’Etat appartenant à des groupes dits "minoritaires". La Thaïlande regroupe
83 % de locuteurs tai (dont 25 % de siamois) et le Laos environ 55 % (Lao
loum ou Lao du bas). Ces diversités internes aux Etats peuvent porter, potentiellement
du moins, les germes de la remise en question de leurs légitimités respectives
et accentuer ainsi la complexité géopolitique de l’aire.
La connaissance des données naturelles et culturelles particulières
de l’Asie du Sud-Est continentale est primordiale pour la compréhension des
phénomènes et des problèmes actuels. En effet ce n’est qu’après avoir procédé
à une analyse des rapports de force historiques, aussi sommaire soit-elle, qu’il
nous est possible, en les conjuguant avec les facteurs géographiques spécifiques
de l’aire, de comprendre l’émergence d’un ensemble spatial original aux confins
territoriaux de trois Etats souverains. Cet espace particulier qu’est le Triangle
d’Or émerge ainsi en fonction des qualités, des propriétés et des contraintes
qui le caractérisent mais aussi et surtout en fonction de celles des entités
politico-territoriales qui le composent et cherchent désormais chacune à réussir
son intégration. On peut donc considérer l’émergence du Triangle d’Or comme
la résultante des conditions et situations particulières de la région dont il
fait partie. Il est le résultat des nombreuses interactions qui, se réalisant
dans la diachronie, l’ont permis sinon généré : espace montagneux de peuplement
polyethnique situé à l’intersection de domaines étatiques caractérisés par d’importants
noyaux ethno-démographiques basés dans des plaines et des vallées rizicoles,
subissant des contraintes d’ordre topographique, démographique et économique
pour les plus importantes. La superposition de cet ensemble spatial aux ensembles
spatiaux étatiques de la Birmanie, du Laos et de la Thaïlande implique de la
part de ceux-ci des réactions visant aux intégrations "nationale", territoriale,
politique et économique de ces portions de territoires leur échappant.
Deuxième partie
Le Triangle d’or, entre tradition et
modernité
"L’universel, c’est le local moins les murs."
(Miguel Torga, 1954, in Cahen, 1991, p. 141)
Si l’espace du Triangle d’Or est un lieu d’intersection, une
notion géographique constituée par les interactions entre peuples, cultures
et Etats et les interrelations entre ceux-ci et le milieu géographique proprement
dit, c’est aussi un lieu de transition, de passage, certes géographique, mais
aussi historique puisque l’on peut y observer une grande complexité de situations
caractérisées par des oppositions articulées autour des multiples références
à la tradition et à la modernité. En effet le Triangle d’Or apparaît comme un
espace dont l’unité, dont on a déjà dit qu’elle était faite de diversité, est
plurielle et contradictoire, comme le sont les représentations que l’on peut
répartir autour d’une triple opposition conceptuelle : des ethnies et des nations,
des liens politiques et des Etats, des modèles politico-territoriaux unitaires
ou non.
Tradition
(1) et modernité
désignent ici tous les deux des dynamismes et des mouvements historiques qui
transforment des systèmes d’institution et permettent d’identifier les tendances
modificatrices des structures et des organisations. Il ne s’agit donc pas d’associer
tradition et fixisme, modernité et mouvement, les deux notions étant étroitement
imbriquées et empreintes d’historicité. Ainsi "Aucune tradition ne reste fixe,
mais est réinterprétée par chaque nouvelle génération à la lumière de sa pratique."
(Lê Thành Khôi, 1992, p. 11). Georges Balandier, en dissociant tradition et
traditionalisme, distingue "trois réalisations principales : le traditionalisme
fondamental vise le maintien des valeurs, des modèles, des pratiques sociales
et culturelles les plus enracinés ; il est au service d’une permanence, de ce
qui est estimé constitutif de l’homme et du rapport social selon le codage culturel
dont il est le produit et le conservateur. Le traditionalisme formel, non exclusif
du précédent, utilise des formes maintenues dont le contenu a été modifié; il
établit une continuité des apparences, mais sert des visées nouvelles ; il accompagne
le mouvement tout en entretenant une relation au passé. Le pseudo-traditionalisme
correspond à une tradition refaçonnée, il intervient durant les périodes où
le mouvement s’accélère et engendre de grands bouleversements ; il permet de
donner sens au nouveau, à l’inattendu, au changement, et de les domestiquer
en leur imposant un aspect connu ou rassurant. Il arme l’interprétation, il
postule une continuité, il exprime un ordre naissant du désordre." (Balandier,
1998, p. 38)
C’est à partir de ces oppositions articulées autour de la relation
tradition-modernité que seront abordées, une fois réalisées les approches conceptuelles,
les situations interactionnelles mettant en relation les populations dites "minoritaires"
et souvent dominées avec celles dites majoritaires et dominantes. Trois exemples
seront ainsi avancés afin d’illustrer les natures particulières des relations
existant simultanément entre les deux catégories de populations et leurs rapports
respectifs à la tradition et à la modernité.
2. 1. Entre tradition
et modernité, la triple opposition.
2. 1. 1. Des ethnies et des nations.
Il semble nécessaire, dans le cadre d’une étude des rapports
de force et des représentations existant au sein d’un ensemble polyethnique
et interétatique, de développer une approche théorique des concepts d’ethnie
et de nation. Le simple emploi de ces appellations distinctives exige que l’on
soit en mesure de justifier la dichotomisation référentielle ainsi utilisée
en déterminant ce qui permet de différencier l’une de l’autre. Ici l’histoire
des mots peut expliquer en partie la raison du choix de leurs applications contextuelles
respectives. En effet le néologisme français "ethnie" est créé en 1896 par Vacher
de Lapouge, six siècles après que soit apparu nacion, en 1270.
Etymologiquement le terme d’ethnie provient de l’époque hellénistique où ethnos
désignait des sociétés de culture grecque auxquelles manquait l’organisation
en cités-Etats et cette définition négative se retrouve ensuite dans la tradition
ecclésiastique où les peuples païens ou "gentils", appelés nations ou peuples
en langage séculier, deviendront dès le XIX ème siècle des races et des tribus
(l’ethnologie n’apparaissant qu’à la fin du XVIII ème siècle). C’est seulement
au XX ème siècle que l’emploi du terme "ethnie" concurrence et remplace les
autres termes qui ne disparaîtront pas pour autant, ce qui complexifiera ainsi
leurs usages respectifs. L’émergence du terme semble liée aux exigences d’encadrement
administratif et intellectuel de la colonisation afin de pouvoir procéder à
des typologies et à des dénominations visant la circonscription des populations
conquises dans des définitions territoriales et culturelles statiques, l’impact
des taxonomies des sciences naturelles s’avérant très important dans les processus
de compartimentation des populations.
Selon Amselle et M’Bokolo, si les termes d’ethnie et de tribu
ont acquis un usage aussi massif, c’est qu’il s’agissait de classer à part certaines
sociétés en leur déniant une qualité spécifique que les nôtres possédaient:
l’historicité. C’est donc tout un travail de définition qui s’impose car rendre
compte de la diversité culturelle des ethnies et de leurs rapports de force
demande de les percevoir comme différentes et distinctes, donc de définir les
critères sur lesquels est basée toute entreprise de dichotomisation Nous/ Eux.
Dans leurs travaux de référence effectués sur les populations africaines, les
deux auteurs définissent l’ethnie comme une réalité sociale mouvante: "Meyer
Fortes insiste également sur le caractère relatif de la réalité ethnique qui
varie en fonction de la position sociale et géographique de l’observateur."
(Amselle et M’Bokolo, 1985, p. 16). Ainsi c’est à une analyse dynamique qu’il
faut procéder pour définir la réalité ethnique, cette optique ouvrant la voie
à une analyse des relations interethniques perçues en tant que rapports de force
et non à une analyse taxonomique ou typologique figeant les réalités sociales.
Pour Yves Conrad "l’existence d’un groupe ethnique ne tient pas à ses particularités
linguistiques et culturelles, mais aux relations qu’il entretient avec les autres
groupes pour l’accès aux ressources naturelles. Les marqueurs d’identité peuvent
alors servir les stratégies d’adaptation et varier en fonction de la conjoncture
économique et politique." (in Matras-Guin, 1992, p. 20). L’auteur, qui s’exprime
ici dans son introduction à une étude ethnogéographique de le société lisu du
nord de la Thaïlande, situe l’ethnicité (en tant que problématisation de la
consubstantialité d’une entité sociale et d’une culture par quoi on définit
habituellement le groupe ethnique) entre les théories instrumentalistes et mobilisationnistes
et les théories interactionnistes.
Les premières "ont en commun de situer l’ethnicité comme une
ressource mobilisable dans la conquête du pouvoir politique et des biens économiques...
(et voient) dans la mobilisation des identités ethniques non pas une forme d’archaïsme
mais une expression de la modernité." (Poutignat, Streiff-Fenart, 1995, pp.
105-110). Wallerstein, qui reprend les analyses marxistes des antagonismes économiques
en réfutant les plus sommaires, estime que "le groupe ethnique, comme la race
ou la caste, est une variété de "status-group" soutenant, à partir d’identités
construites sur une vision du passé, des revendications de pouvoir dans le présent.
Il constitue "un regroupement de personnes par une affinité qui précède mythiquement
la scène économique et politique présente et qui est la revendication d’une
solidarité qui outrepasse les groupes définis en termes de classes et d’idéologie"
" (ibidem, p. 119).
Les théories interactionnistes postulent que "l’ethnicité est
un processus continu de dichotomisation entre membres et outsiders, demandant
à être exprimée et validée dans l’interaction sociale." Ainsi, selon Fredrik
Barth qui fournit un apport majeur à la théorisation de l’ethnicité, ce sont
les processus d’attribution catégorielle et d’interaction qui doivent être au
centre de l’analyse. "A l’opposé de l’essentialisme des théories primordialistes
("conception qui fait de la similarité intrinsèque entre ceux qui, sans l’avoir
choisi, partagent l’héritage culturel transmis par des ancêtres communs, la
source d’attachements primaires et fondamentaux" - ibidem p. 96 -) toutes ces
études ont en commun d’articuler l’affinité intraethnique aux oppositions symboliques
et sociales entre les groupes. Les aspects ineffables de la culture du groupe,
les sentiments d’honneur ethnique et la force du lien entre co-membres n’y apparaissent
pas comme des données premières et inhérentes au groupe ethnique lui-même, mais
comme des ressources exploitées pour faire face à un environnement social hostile
ou incertain." (ibidem, p. 132). Les auteurs, Philippe Poutignat et Jocelyne
Streiff-Fenart, décident de convenir, en accord avec les théories de Barth,
que "l’ethnicité est une forme d’organisation sociale, basée sur une attribution
catégorielle qui classe les personnes en fonction de leur origine supposée,
et qui se trouve validée dans l’interaction sociale par la mise en œuvre de
signes culturels socialement différenciateurs... , les problèmes clefs... se
retrouvant de façon récurrente dans les problématiques de l’ethnicité (sont
les suivants): le problème de l’attribution catégorielle par laquelle les acteurs
s’identifient et sont identifiés par les autres, le problème des frontières
du groupe qui servent de base à la dichotomisation Nous/Eux, le problème
de la fixation des symboles identitaires qui fondent la croyance en l’origine
commune, le problème de la saillance qui recouvre l’ensemble des processus
par lesquels les traits ethniques sont mis en relief dans l’interaction
sociale." (ibidem, p. 154) (c’est ici de frontières culturelles qu’il s’agit).
Si les théories de l’ethnicité nous permettent de définir plus
précisément un groupe ethnique par rapport à un autre par la mise en évidence
des frontières qui les séparent, la réduction des différences culturelles entre
ces groupes ne mettant pas nécessairement en cause la pertinence de la limite
les séparant (Barth), elles peuvent également nous aider à préciser ce qui distingue
l’ethnie de la nation.
"Communauté stable historiquement constituée, née sur la base
d’une communauté de langage, de territoire, de vie économique et de formation
psychique qui se traduit en une communauté de culture", la nation n’est pas
loin, pour Karl Marx, de ce qu’est l’ethnie pour beaucoup d’autres. Signifiant
d’abord étymologiquement un groupe de même naissance, la nation est même encore
souvent rapprochée de la race (dictionnaire Le Robert, 1994) ou population ayant
en commun une même hérédité bio-somatique, et elle n’est souvent que très peu
clairement distinguée de l’ethnie. Ainsi , pour Wallerstein, "ce qu’il s’agit
d’analyser, c’est l’ambiguïté intrinsèque des notions de race, d’ethnie, de
nation, et leur production comme modes historiques de construction de la notion
de peuple, correspondant à des structures différentes de l’économie-monde."
(Poutignat, Streiff-Fenart, 1995, p. 119). La confusion entre l’ethnie et la
nation est en effet significative de l’ambiguïté des deux termes, Renan et Weber
fournissant eux-mêmes des exemples illustrant ce flou conceptuel. Pour le premier
"l’élément ethnique est du côté de l’objectif et de la fatalité et se trouve
opposé à la subjectivité et à la volonté, facteurs décisifs de la formation
des nations. Alors que pour Weber, l’ethnie, comme la nation est du côté de
la croyance, du sentiment et de la représentation collective, contrairement
à la race qui est du côté de la parenté biologique." (ibidem, p. 42).
Si, pour Renan, ce qui caractérise la nation réside dans la
démarche volontariste d’adhésion qui fait de son existence un "plébiscite de
tous les jours", son passé historique, auquel fait référence Marx, n’est pas
une réalité qui s’impose d’elle-même, mais une construction continue qui repose
sur l’oubli et l’erreur historique: "l’essence d’une nation est que tous les
individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié
bien des choses", et Weber le rejoint d’ailleurs sur ce point. (ibidem, p. 37).
Amselle et M’Bokolo estiment quant à eux que l’ethnie est "une
nation à caractère territorial au rabais" et insistent donc sur la gradation
de valeur qui existe dans les représentations courantes des deux notions. Mais
des considérations d’ordre identitaire peuvent permettre de faire émerger de
l’analyse les points communs liant l’ethnie et la nation qui décrivent toutes
les deux des phénomènes de la même catégorie de faits de conscience. Ce qui
les réunit c’est précisément le phénomène d’expression identitaire qui, par
recours à un passé opératoire quant à la création d’une cohésion, construit
et modifie le groupe et son identité. L’ethnie comme la nation sont donc des
faits de conscience et l’on peut se demander, comme le fait Yves Lacoste à propos
de la nation, si elles n’existent pas que comme représentations et objets de
discours. Cette distinction entre fait de conscience et réalité objective précisément
délimitable permet alors également de distinguer l’ethnie et la nation de catégories
sociales telles que la tribu, le clan, le lignage et même la classe sociale.
Cette dernière existe en effet en soi, indépendamment de la conscience qu’a
un travailleur d’en faire partie. Seul le passage à l’état de force sociale
dépend ici d’une prise de conscience, ce qui n’est pas le cas pour l’ethnie
ou la nation qui doivent être "dites" pour exister.
Pour Michel Cahen l’ethnicité est un phénomène de construction-déconstruction
et de métissages permanents, et l’ethnie, comme la nation, une idée socialement
organisée. Il rejoint en partie Amselle et M’Bokolo lorsqu’il estime que "L’existence
de deux mots différents, ethnie et nation, relève... d’une simple gradation
dans la durée et le degré de cristallisation du sentiment ethnique."
(Cahen,1994, p. 83). C’est le point que Armstrong cherche à établir lorsqu’il
suggère que les nations modernes, si elles sont "fabriquées", ne surgissent
pas du néant, mais s’inscrivent dans une histoire de longue durée. Hobsbawn,
quant à lui, estime que "le nationalisme, pour réaliser son programme, cherche
à s’identifier à l’ethnicité, car elle lui permet de fonder la nation dans une
continuité historique et de lui fournir un sens du "nous", d’une identité qui
lui manque dans l’exacte mesure où elle est une création récente: "L’ethnicité
est une des façons de remplir les vides du nationalisme." " (Poutignat, Streiff-Fenart,
1995, p. 57).
Ethnies et nations sont donc des notions proches sur certains
points, elles désignent des faits de conscience identitaires et sont ainsi plus
des représentations que des réalités objectives: elles désignent les résultats
de l’expression de consciences et de sentiments identitaires historiquement
cristallisés par recours à des mythes passéistes. L’ethnie comme la nation relèvent
de processus et ne sont pas des états, l’identité n’étant pas un état mais "une
construction dont les fondations et les superstructures sont déterminées par
les situations dans lesquelles elle est érigée, par les rapports de pouvoir
qui sont alors noués et les efforts entrepris pour la modifier." (Denis-Constant
Martin in Cahen, 1994, p. 36). La distinction état/processus doit également
servir à définir la notion d’ethnie minoritaire qui relève, selon Williams,
d’une "désignation idéologique puisqu’elle spécifie le groupe plutôt que la
relation dont ce groupe est l’un des termes... La situation d’une minorité étant
à évaluer en établissant la nature des relations existant entre les dynamiques
internes au groupe minoritaire et les contraintes émanant de la société globale."
(Williams, in Bonte & Izard, 1991,p. 245). Ainsi Razou explique que "La
dominante culturelle, économique et politique se traduit par la négation de
l’identité des ethnies minoritaires, le contrôle de leurs territoires, de leurs
ressources, voire des déplacements de leurs membres." (Razou, in Bonte
& Izard, 1991, p. 246).
Si les identités relèvent de processus et ne se limitent donc
pas à des états objectivement délimitables, ce sont les durées de cristallisation
de ces identités et leurs stabilités respectives qui différencient l’ethnie
de la nation. Ainsi, selon Cahen, "toutes les ethnies ne sont pas des nations,
mais toutes les nations sont des ethnies - des ethnies particulièrement cristallisées
et stabilisées dans le temps." (Cahen, 1994,p. 161). Ethnies et nations se trouvent
d’autant plus confrontées à la tradition et à la modernité, que le modèle de
l’Etat-nation, en tant que forme historique la plus valorisée de l’institution
politique légitime, représente l’institutionnalisation de l’identité nationale
en même temps que celle-ci soutient sa légitimité. La question des conditions
de réalisation et de construction de la nation peut se poser avec plus ou moins
d’acuité selon le substrat identitaire sur lequel se superpose le cadre territorial
de l’Etat. Ici le nationalisme, en tant qu’expression politique d’un sentiment
national, peut être produit par une nation préexistante et ne pas poser de problèmes
majeurs, une lutte de libération nationale visant à rendre la pleine expression
de la nation par sa constitution en Etat; ou bien il peut être induit et provoquer
ainsi des tensions voire même des conflits armés, la nature de ce nationalisme
étant élitaire (lutte sociale anti-coloniale menée par une élite universaliste
par exemple) et anti-démocratique dans la mesure où des caractéristiques et
une identité nationales peuvent être imposées à des peuples compris au sein
de frontières coloniales alors qu’ils ne les ressentent pas. Si l’imposition
d’un cadre territorial étatique sur une composante populationnelle pluri-ethnique
peut aviver les faits de conscience identitaire, l’allégeance citoyenne peut
compenser ces revendications de caractère centrifuge dans la mesure où le modèle
étatique et le lien politique sont perçus comme légitimes par la population
comprise au sein de frontières qui doivent également être reconnues et acceptées
comme légitimes.
2. 1. 2. Du lien politique et de
l’Etat.
Lorsque l’on considère un espace géographique fortement hétérogène
quant aux systèmes socio-politiques qu’il regroupe, il importe d’essayer de
dégager les caractéristiques particulières de leurs natures afin d’évaluer les
contradictions qui peuvent les opposer mutuellement. La compréhension des phénomènes
politiques propres à des sociétés différentes semble être indispensable pour
déterminer leurs potentiels d’association et d’opposition lorsqu’elles sont
soumises ensemble à des processus de mobilisation collective au sein d’un cadre
défini territorialement. En effet il est nécessaire de préciser, d’une part
les différents liens politiques fondant des systèmes de gouvernement différenciés
selon les sociétés concernées, d’autre part la pertinence de l’opposition entre
sociétés à Etat et sociétés sans Etat. Ici, comme pour l’opposition ethnie/nation,
les sociétés doivent composer entre des valeurs politiques issues des sphères
de la tradition et de la modernité.
Le domaine du politique a en effet toujours été analysé à travers
la relation tradition - modernité, que ce soit selon les approches philosophiques
qui opposaient l’état de nature à l’état civil, le contrat social venant remédier
à l’anarchie primitive en réalisant simultanément l’association des hommes et
la délégation du pouvoir à un tiers (Hobbes, Rousseau), ou que ce soit selon
les approches anthropologiques qui introduirent, après avoir disqualifié les
premières théories (postulant par exemple que le lien politique advenait avec
l’Etat), la distinction entre les sociétés à Etat et celles sans Etat comme
l’universalité du lien politique.
La question de la nature du lien politique, qui s’avère particulièrement
pertinente lorsque l’on considère l’importance croissante des solidarités communautaires
et des allégeances territoriales actuelles, était déjà posée par Maine (Ancient
Law, 1861) puis Morgan (Ancient Society, 1877) qui partageaient l’idée
selon laquelle l’organisation sociale moderne était apparue lorsque s’était
réalisée la substitution du cadre territorial aux liens de parenté, fondant
ainsi le système politique : "L’histoire de l’humanité n’a élaboré que deux
systèmes de gouvernement, deux systèmes organisés et bien définis de la société.
Le premier et le plus ancien a été une organisation sociale fondée sur
les gentes, les phratries et les tribus ; le second et le plus récent a été
une organisation politique fondée sur le territoire et la propriété."
(Morgan, 1961, in Abélès, 1990, p. 12). Maine propose une hypothèse qui
puisse expliquer la transition entre les deux grands stades qu’a connu, selon
lui, l’humanité : la stricte consubstantialité entre l’origine lignagère d’une
communauté et les citoyens d’une société politique étant contredite par les
faits historiques, il postule que les groupements archaïques s’organisaient
sur "le modèle ou le principe d’une association de parents" et que l’évolution
s’est faite lorsque le seul trait d’union possible entre des groupes hétéroclites
se révéla dans le principe de contiguïté territoriale. Mais, toujours selon
Maine, les sociétés modernes émergèrent lorsque l’unité sociale de base cessa
d’être la famille pour devenir l’individu. Au statut se substituait ainsi le
contrat : la place dans la famille relevait d’un statut assigné (femme, esclave,
cadet) alors que dans la société moderne la place de l’individu est issue de
la pratique d’un contrat. Maine mettait donc en lumière une triple opposition
entre territoire et parenté, individu et famille, statut et contrat et " c’est
cette discontinuité essentielle qu’a retenue la tradition anthropologique :
Maine inaugure une pensée du politique "à deux vitesses", selon laquelle une
scission fondamentale sépare archaïsme et modernité, ou selon une formulation
plus moderne, sociétés holistes et sociétés individualistes (cf. Dumont, 1983)"
(Abélès, 1990, p. 33). Ainsi est apparu le "grand partage" entre les autres
et nous, entre les sociétés traditionnelles, voire primitives, et les nôtres,
dites modernes, entre les sociétés sans Etat et celles à Etat.
M. Mauss, à la suite de B. Malinowski, affirme l’existence
du politique dans l’univers primitif mais estime la question de l’Etat dépourvue
de pertinence lors de l’étude des sociétés traditionnelles : pour lui " le concept
d’Etat s’applique à un type bien défini de formations sociales où l’on trouve
une organisation territoriale homogène, un pouvoir centralisé qui dispose des
moyens légaux de coercition." (Abélès, ibidem). La place du politique dans les
sociétés primitives s’intègre donc dans un "fait social total" ( imbrication
de tous les domaines du social au sein d’un système) où les notions de réciprocité
et de Don sont primordiales pour penser la socialisation des individus et l’association
entre les individus : "Deux groupes d’hommes qui se rencontrent, note Mauss,
ne peuvent que : ou s’écarter - et s’ils se marquent une défiance ou se lancent
un défi, se battre - ou bien traiter" (ibidem, p. 44). Pour Mauss comme pour
Malinowski il n’y a pas besoin de contrat social, le social étant toujours un
contrat et le lien politique étant toujours un donné primitif.
Au-delà des typologies traditionnelles - sociétés à ou sans
Etat - que certains contestent, P. Clastres dénonce l’ethnocentrisme dont elles
font preuve et affirme qu’il n’existe pas de sociétés sans Etat mais des sociétés
contre l’Etat et que "Toutes les sociétés, archaïques ou non, sont politiques".
(ibidem, p. 52). Son ouvrage, La société contre l’Etat, paru en 1974,
redéfini l’approche du politique selon les sociétés concernées à travers la
portée de la notion de pouvoir. Ainsi la différence majeure entre ces sociétés
réside dans la séparation ou non du pouvoir de la société comme dans la division
interne de la société qui conditionne l’exercice du pouvoir. Selon Georges Balandier
"on définira le pouvoir comme résultant, pour toute société, de la nécessité
de lutter contre l’entropie qui la menace de désordre ... Le pouvoir se renforce
avec l’accentuation des inégalités, qui sont la condition de sa manifestation
au même titre qu’il est la condition de leur maintien en état." (Balandier,
1967, pp. 43 et 45). La société contre l’Etat de Clastres est ainsi une société
qui cherche, par le maintien de l’indivision et de l’autonomie, à se prémunir
de l’aliénation et de l’inégalité qui cautionneraient la séparation du pouvoir
et de la société et l’usage de la coercition. A la différence de la société
moderne la société primitive a su endiguer le désir de soumission ou de "servitude
volontaire" que La Boétie donnait comme "l’invariant commun à toutes les sociétés".
Enfin, pour Clastres, c’est l’être-pour-la-guerre et non l’être-pour-l’échange
qui définit la société primitive puisque la guerre permet de conserver et d’opposer
l’identité et l’unité distinctive du groupe face aux autres, la réciprocité
de l’échange déterminant quant à elle la possibilité de contracter des alliances
tactiques. Ainsi, "loin que la guerre incarne un néant de société, un état misérable
où "la vie de l’homme est solitaire, besogneuse, pénible, quasi animale et brève"
(Hobbes : Léviathan), elle doit être considérée comme l’être social de
l’homme primitif, comme la figure même du lien politique. A ce point nous retrouvons
un nouvel avatar du thème de la société contre l’Etat : alors que ce dernier
est par essence unificateur, la guerre oppose à l’emprise de l’Un une logique
du multiple, du morcellement. Elle est le triomphe du pluralisme primitif contre
la logique fusionnelle et totalitaire qui prévaut sur l’autre bord." (Abélès,
ibidem, p. 58).
La référence à l’Un et au multiple comme à la dimension unificatrice
et coercitive de l’Etat soulève le problème de la pertinence du modèle de l’Etat-nation
dans des situations caractérisées par une forte hétérogénéité ethnique. Car
en effet, si, avec S. F. Nadel, l’on définit l’Etat comme un type de système
politique qui résulte de la conjonction de trois facteurs : l’existence d’une
unité politique fondée sur la souveraineté territoriale, un appareil gouvernemental
spécialisé qui détient le monopole de la violence légitime, et l’existence d’un
groupe dirigeant qui se distingue par sa formation, son recrutement et son statut
du reste de la population et monopolise l’appareil de contrôle politique, alors
la légitimité et la viabilité d’un tel modèle peuvent être fortement contredites
lorsqu’il est imposé à une population dont les composantes ne se sentent ni
origine commune ni destin commun. La question de l’adéquation ou de l’inadéquation
entre un modèle étatique unitaire et une population polyethnique est donc particulièrement
significative de la relation tradition- modernité envisagée ici dans sa dimension
socio-politique.
2. 1. 3. Des modèles politico-territoriaux.
Il est un phénomène géopolitique majeur qui prend une ampleur
particulière lorsque certaines conditions sont réunies. Lorsqu’en effet des
situations de pluralités nationale et ethnique sont réunies au sein d’un même
Etat, de mêmes frontières, nombreux sont les potentiels de recours à des conscientisations
spatiales et identitaires qui peuvent menacer le pouvoir politique d’entropie.
Ces phénomènes peuvent être fortement amplifiés si le modèle tant valorisé internationalement
de l’Etat-nation tend à être imposé en dépit de l’existence effective d’une
nation et du sentiment national qui en est le corollaire.
Il est nécessaire ici de replacer l’ethnicité dans une perspective
diachronique menant de la tradition à la modernité. Ainsi Gellner propose un
modèle théorique des séquences historiques contrastant deux types de structure,
celle de la société traditionnelle agraire et celle de la société industrielle
moderne. Dans la première société qui, complexe et stratifiée, est divisée entre
des communautés rurales atomisées et une élite gouvernante "politico-cléricale"
qui sont nettement séparées, la division sociale du travail est poussée et la
naissance constitue un critère de recrutement. Une hiérarchie de rang et de
statut héréditaire s’ajoute à la diversité des communautés rurales, et "aucun
facteur ne tend vers l’homogénéité culturelle, bien au contraire la diversité
culturelle et linguistique est utilisée pour signifier et garantir les distances
sociales." (Poutignat, Streiff-Fenart, 1995, p. 49). L’éducation et la transmission
du savoir sont ici le privilège de l’élite politico-cléricale et accentuent
le clivage entre dominants et dominés. La société moderne est caractérisée quant
à elle par une structure sociale qui "conduit au contraire des masses entières
de population appartenant à des cultures inférieures discontinues vers des hautes
cultures normalisées, homogènes, sécularisées, transmises non par les seules
élites, mais par des institutions éducatives spécialisées soutenues par le pouvoir
central." (ibidem, p. 50). Le processus d’industrialisation implique en effet
"la mobilité professionnelle, l’articulation des emplois et de compétences diverses"
et donc la diffusion d’une alphabétisation et d’une éducation qui contribue
à l’homogénéisation culturelle. C’est cette homogénéité en gestation qui permet
l’émergence d’un nationalisme . Mais celui-ci cherche à s’identifier à l’ethnicité
dans la mesure où elle lui permet de "fonder la nation dans une continuité historique
et de lui fournir un sens du "nous", d’une identité qui lui manque dans l’exacte
mesure où elle est une création récente". (ibidem, p. 57). Ainsi les inégalités
observables, selon les communautés, dans les rythmes de l’industrialisation
"créent des disparités d’autant plus sensibles qu’elles (s’appuient) sur des
différences culturelles, génétiques ou de type similaire laissées par le monde
agraire." (Gellner, in Poutignat, Streiff-Fenart, p. 52).
Ce type de situation implique des contradictions puisque l’homogénéisation
qui s’exerce aux dépens d’une diversité culturelle originelle suscite conjointement
les émergences de sentiments d’une part nationaux, d’autre part particularistes.
Gellner estime en effet que des conflits "résultent d’obstacles mis à l’homogénéisation
et à l’égalité (l’entropie) propres aux sociétés modernes ... (et que) ces conflits
d’identification proviennent de la répartition inégalitaire (contre-entropique)
d’une catégorie de la population et de son identification facile comme minorité."
(ibidem, p. 52). La difficulté d’établir un nationalisme induit, donc anti-démocratique
puisqu’imposé, est donc corrélative à celle qu’il y a de faire précéder la nation
par l’Etat et à celle d’obtenir un Etat-nation légitime et viable. En effet,
comme l’exprime M. Cahen, "la nation est profondément légitime si elle existe.
Il est profondément illégitime de vouloir en créer. La volonté d’une nation
de créer son propre Etat est un droit des peuples. La volonté d’un Etat d’imposer
la nation à ses peuples est une oppression." (Cahen, 1994, p. 102). Le modèle
de l’Etat-nation possède donc une viabilité fortement remise en question lorsque
le territoire étatique englobe des populations qui ne s’identifient pas au programme
national, la nation étant ici la mythification de l’Etat, comme le postule le
"principe des nationalités": "A chaque nation un Etat et un seul Etat pour chaque
nation." (Mazzini, in Cahen, 1994)).
Les modèles politico-territoriaux classiques fondés sur les
principes de territorialité - l’exercice d’un pouvoir en principe souverain
et reconnu sur un territoire nettement délimité par des frontières - et de stato-nationalisme
se trouvent confrontés, lorsqu’existent des revendications identitaires particularistes,
à la contradiction que posent le principe d’intangibilité des frontières et
celui du droit des peuples à l’autodétermination. Le territoire politique qui
permettait de superposer une allégeance citoyenne aux allégeances identitaires
se voit alors remis en question par le principe même de territorialité qui,
manipulé cette fois par le bas, permet la réactualisation des identités au lieu
de les transcender : "L’usage du concept de territorialité se trouve (...) inversé
: de dépassement des particularismes, le territoire en devient l’instrument
et l’exaltation..." (Badie, 1995, p. 74). L’imposition de modèles stato-nationaux
et de leurs cadres territoriaux, dans des contextes caractérisés par une pluralité
de sentiments identitaires, nationaux ou ethniques, revient à poser la citoyenneté
comme valeur commune et la territorialité politique comme territorialité fonctionnelle,
en dépit du fait que la territorialité identitaire soit contredite.
Les phénomènes identitaires peuvent donc, lorsque les sentiments
qui les activent sont suffisamment cristallisés, plonger le principe de territorialité
politique dans une logique d’échec et d’aporie qui remette en question la validité
du modèle de l’Etat-nation. Ce principe qui se donnait comme source d’ordre
peut alors porter en lui, lors de sa captation identitaire, les germes du désordre.
C’est la réactivation des sentiments et des allégeances identitaires qui peut
donc s’avérer être un vecteur d’anomie au sein d’une société politique donnée.
Hechter considère, à la manière de Gellner que, dans les sociétés industrielles,
ou du moins dans celles qui sont soumises à un processus de modernisation, l’inégalité
de la distribution des ressources et du pouvoir s’est considérablement accrue
entre un groupe central, privilégié politiquement et économiquement, et des
groupes périphériques pénalisés dans le processus de modernisation, les uns
et les autres se trouvant dans des niches écologiques distinctes. Ainsi, dans
la mesure où cette distribution inégale des ressources et du pouvoir s’appuie
sur des oppositions entre centre et périphérie et sur des différences culturelles
et communautaires, "les réactions de la périphérie sous-privilégiée à l’aliénation
auront de grandes chances de s’exprimer sur une base ethnique, le groupe désavantagé
se saisissant des différences culturelles pour en faire le support de ses revendications
politiques." (Poutignat, Streiff-Fenart, 1995, p. 114).
L’Etat, en tant qu’entité politico-territoriale réalisée par
et autour d’un noyau ethno-démographique homogène, voit sa viabilité et sa légitimité
contestées lorsque son territoire s’étend à des périphéries en intégrant des
populations diverses. L’Etat-nation au sens strict de la superposition de l’Etat
à la nation ne peut donc, dans ces conditions, qu’être l’aboutissement d’un
processus forcé d’imposition d’une identité collective qui nie les multiples
appartenances et allégeances existant originellement. Les frontières représentent
alors les limites légales à l’intérieur desquelles les pouvoirs centraux peuvent
exercer leur autorité aux dépens des minorités dont les sentiments identitaires
parfois revendiqués sont réprimés. L’Etat est ainsi soumis à des forces centripètes
(centralisation, uniformisation) et centrifuges (partition, morcellement du
territoire comme de la nation citoyenne par des allégeances territoriales et
identitaires multiples). La dynamique géopolitique de l’Etat résulte donc ici
de l’intervention d’acteurs non-étatiques ou de sous-systèmes : ethnies minoritaires
ou majoritaires, dominantes ou dominées, communautés religieuses et ou linguistiques,
clans, tribus, factions, clientèles, partis politiques minoritaires et diasporas.
"Chaque entité sociale, politique ou culturelle, poursuivant ses propres objectifs,
contribue à "l’universelle explosion des particularismes" qui affecte la majorité
des Etats, lorsqu’ils ne sont pas structurés en Etats-nations... Les Etats non
nationaux sont en effet assimilables à des systèmes politiques hétérogènes,
et, de ce fait, spatialement différenciés. Or, les tensions internes peuvent
rapidement y prendre une dimension plus large, soit que les acteurs non étatiques
soient aussi localisés en position frontalière et d’intersection, frontière-obstacle,
soit qu’ils puissent disposer d’appuis logistiques dans les pays voisins, soit
les deux." (Foucher, 1991, pp. 301-302).
Les Etats, Etats-nations et Etats pluri-nationaux ou polyethniques,
sont donc les fruits de rapports de force qui s’instaurent selon des interrelations
entre le politique, le territoire et l’identitaire. La viabilité d’une construction
politico-territoriale dépend donc d’une juste combinaison des trois facteurs
qui puisse cautionner le système et permettre sa reconnaissance et sa légitimité.
L’équilibre entre des forces centripètes et centrifuges, entre des forces d’unification
et de fragmentation, résulte de la représentation politique de l’ethnicité dans
un contexte démocratique, le problème n’étant pas tant l’ethnicité en elle-même
que le passage au politique du fait identitaire et sa traduction territoriale.
L’ethnie minoritaire ne doit pas en effet être "envisagée par la société globale
(englobante) comme porteuse de caractères qui l’éloignent de la norme qu’elle
définit en s’incarnant le plus souvent dans l’Etat-nation" (Razou, in
Bonte & Izard, 1991, p. 245), l’Etat-nation étant une symbiose ethno-politique
qui ne doit pas être imposée. "Combattre l’ethnicisme aujourd’hui, c’est conjuguer
l’expression nécessaire des identités, c’est-à-dire être soi, et l’aspiration
à des valeurs universelles telles que la démocratie dont les formes institutionnelles
doivent s’adapter aux réalités culturelles locales. (...) Il convient de souligner
avec force que l’ethnie peut être utilisée pour conquérir la nation car identité
ethnique et identité nationale se combinent dans un rapport dialectique. Les
conflits interethniques actuels appellent à un dépassement dont le moyen peut
être la démocratie à condition de lui donner un contenu transformateur visant
à éliminer les injustices sociales..." (Bourgeot, in Cahen, 1194, p.
135).
La triple opposition entre, d’une part, les ethnies et les
nations, d’autre part, les sociétés à Etat et celles sans Etat, et enfin entre
l’Etat-nation et une population aux sentiments identitaires multiples, nous
a permis de réaliser une approche conceptuelle articulée autour de la relation
dialectique tradition-modernité. Celle-ci montre que la complexité intrinsèque
que sous-tendent les identités passées et présentes lorsque leurs sont superposées
des allégeances multiples, détermine le jeu perpétuel opposant les forces dynamiques
d’homogénéisation-expansion et celles de fragmentation-résorption. Lorsque les
allégeances et les identités passées se recombinent sous l’influence de facteurs
nouveaux et donnent les structures complexes des mondes d’aujourd’hui et de
demain, on peut alors concevoir, selon l’expression d’Edgar Morin, que "le processus
schismatique est en même temps un processus morphogénétique."
La dialectique permanente opposant les opérations unificatrices
tendant à élargir les bases spatiales de l’Etat aux multiples affirmations des
particularismes cherchant à se soustraire à ce processus implique donc que l’on
développe deux types d’approches qui sont en fait indissociables et complémentaires
: "La géopolitique explique souvent par le jeu du système international comment
un pays, un territoire est devenu un Etat et a créé ensuite sa nation. L’ethnopolitique
constate plutôt que l’ethnie, ayant vocation nationale, veut se donner un Etat
et que celui-ci ne peut se concevoir que sur un territoire." (Breton, 1995,
p. 52). Si l’approche géopolitique permet d’expliquer les grandes constructions
politico-territoriales que constituent par exemple les Etats, l’ethnopolitique
éclaire quant à elle les modalités déterminant les processus de conscientisation
et de cristallisation identitaires et territoriaux ainsi que leurs expressions
respectives dans le jeu politique.
L’étude des rapports de force caractéristiques de l’espace
interétatique et polyethnique du Triangle d’Or appelle donc de telles approches
et demandait d’exprimer les distinctions théoriques opposant les référents conceptuels
afin de pouvoir observer les différentes façons dont les acteurs les utilisent
pour s’opposer entre eux. C’est bien ici de représentations dont il s’agit,
représentations qui sont rendues politiquement opérationnelles par l’activation
des multiples iconographies fondant la diversité du substrat culturel et identitaire
d’un Etat ou d’une région. Jean Gottman concevait que la carte politique du
monde et donc les rapports de force qui la génèrent, relève du jeu de deux éléments
qui sont aussi des concepts, la circulation et l’iconographie, jeu qui explique
le cloisonnement politique. La circulation est un facteur de transformation,
de changement, d’instabilité : "Dans l’ordre politique, elle déplace les hommes,
les armées et les idées; dans l’ordre économique, elle déplace les marchandises,
les techniques, les capitaux et les marchés; dans l’ordre culturel, elle déplace
les idées, brasse les hommes." (Gottman, 1952, p. 215). Cette action est limitée
par le jeu de l’autre élément, l’iconographie, qui est donc un facteur de résistance
à la circulation. L’iconographie est la somme des croyances, des symboles, des
images, des idées dont une communauté a hérité et auxquels ses membres sont
attachés. Ce lien entre les personnes et les "icônes" constitue le ciment du
groupe et conduit à la définition d’un territoire dont les membres des autres
communautés sont exclus. Ainsi l’iconographie érige des cloisons, d’abord "dans
les esprits" et ensuite sur le terrain. (Gottman, 1955, II).
La connaissance de la situation du Triangle d’Or se doit ainsi
d’être basée sur la présentation des iconographies de quelques sociétés et,
en adoptant une approche dynamiste, de replacer ces iconographies en tant que
parties d’un système dans le jeu de la circulation qui les modifie. Ainsi la
concurrence entre les iconographies des sociétés englobées et dominées et celles
des sociétés englobantes et dominantes illustre tout à fait le jeu des forces
centrifuges et centripètes qui caractérise les processus d’intégrations territoriale
et nationale d’un Etat polyethnique. La relation dialectique entre tradition
et modernité est encore ici tout à fait pertinente en ce qu’elle se traduit
par le jeu interactif des forces de la circulation et des iconographies.
2. 2. Peuples du Triangle
d’Or.
L’appellation "Peuples du Triangle d’Or", employée par Paul
et Elaine Lewis (Lewis, P. et E., 1984), permet de ne faire référence ni aux
organisations tribales, ni aux situations relatives des minorités, ni aux caractéristiques
montagnardes de populations qui vivent maintenant également en plaine. Et comme
le soulignent très justement les auteurs, les utilisations des termes de "minorité"
ou "groupe ethnique" incluraient des groupes comme les Chinois (Han), les Indiens,
et les Laotiens; "habitants des montagnes" (proche de l’appellation thaïe
chao
khao qui signifie "gens des montagnes") concernerait alors les Thaï, les
Chinois et les Laotiens qui se sont installés dans les montagnes. Néanmoins,
la désignation de ces populations en tant qu’ethnies minoritaires permet de
les situer au sein des relations qui les opposent aux sociétés englobantes et
dominantes. Les anglo-saxons usent quant à eux des termes de "hill tribes",
"tribal peoples", "tribal groups and ethnic minorities", "indigenous peoples"
et insistent ainsi sur les caractéristiques particulières de ces groupes : tribus
montagnardes minoritaires
(1). Lorsqu’ici
les qualificatifs de "minorité ethnique" ou d’ "ethnie minoritaire" seront employés,
il faudra donc les associer à un espace collinéen et montagneux et les dissocier
des Thaï, Lao, Birman ou Chinois qui peuvent également s’y installer.
La diversité ethnique des populations du Triangle d’Or est
particulièrement importante. En effet, environ quatorze ethnies appartenant
aux différents groupes ethnolinguistiques peuplent les montagnes de la région
: par exemple, les Palaung-Wa pour le groupe austro-asiatique, les Shan pour
le groupe taï, les Hmong pour le groupe miao-yao, les Akha et les Lisu pour
les tibéto-birmans et enfin les divers groupes de Karen (figure 9). Dans le
cadre présent, la classification ethnolinguistique peut être recoupée selon
un critère cultural précis, celui de la culture du pavot à opium que ne pratiquent
pas toutes les populations de l’espace considéré
(2).
En effet, les habitants des basses collines et des hautes vallées,
Karen, Lawa, Khamu et H’tin, ne cultivent pas traditionnellement le pavot. D’une
façon générale ils pratiquent une forme écologique d’agriculture itinérante
à jachère et, surtout pour les Karen et les Lawa, tendent à développer des pratiques
rizicoles humides lorsque cela est possible. Ces populations sont considérées
comme étant originaires de la région, à la différence de celles du second groupe
qui ont migré vers le Triangle d’Or beaucoup plus récemment, c’est-à-dire depuis
environ un siècle et demi. Sont inclus dans ce groupe les Hmong ( Meo, Miao),
les Mien (Yao), les Lahu, Lisu et Akha. Ce sont des agriculteurs itinérants
sur brûlis peuplant les hautes terres propices à la culture du pavot, c’est-à-dire
d’une altitude supérieure à 1000 mètres.
Ainsi, si ces groupes sont issus des mêmes origines géographiques,
sud-ouest et sud de la Chine centrale, s’ils peuplent un espace commun dont
ils sont une des caractéristiques premières, ils n’en restent pas néanmoins
fondamentalement différents et connaissent des situations d’interaction variables,
que ce soit entre minorités ou entre celles-ci et les populations majoritaires.
Trois exemples ont été choisis pour illustrer des différences et des similarités
qui puissent exprimer la pluralité des situations vécues. Les Shan, les Hmong,
les Lawa et Khamu peuvent ainsi nous permettre d’appréhender une partie de la
diversité culturelle régionale tout en la replaçant dans le cadre des dynamiques
interactionnistes communément caractérisées par la nature autoritaire de leurs
relations.
2. 2. 1. Les Shan, bouddhisme et
riziculture irriguée.
L’ethnonyme Shan est un exonyme d’origine birmane, les Shan
s’appelant eux-mêmes à l’origine des Thaïs. Ils font en effet partie, avec les
Siamois et les Lao, du groupe ethnolinguistique taï dont l’étendue est impressionnante
( figure 3). D’après E. Leach les termes géographiques anglais Assam et Siam
sont apparentés à celui de Shan (1972, p. 56). Désormais première minorité ethnique
de Birmanie avec 8,5 % de la population totale en 1983 (de Koninck, 1994, p.
214), les Shan devancent les Karen (6,2 %) qui constituaient pourtant le groupe
le plus important en 1931 (1 367 000 Karen pour 1 037 000 Shan) (Fistié, 1985,
pp. 3 et 6). Les Shan sont arrivés sur le plateau de la Birmanie orientale actuelle,
de part et d’autre du canyon de la Salween, environ un siècle avant que le royaume
de Nantchao, centre historique du dispersement thaï, ne soit détruit par les
invasions mongoles en 1253. Arrivés après les Birmans, les Shan ont emprunté
à ces derniers leurs pratiques bouddhistes ainsi que leur écriture, très distincte
de celle des Siamois et du Thaï actuel. Mais la culture et les traditions shan
n’en ont pas moins été conservées, en particulier du point de vue des organisations
politique et sociale.
La société shan possédait et possède encore dans son organisation
politico-territoriale des caractéristiques des systèmes politiques thaï, le
mode d’exploitation agricole s’articulant avec les structures socio-politiques
et fondant ainsi les modes d’exploitation et d’occupation de l’espace. Les pratiques
agricoles étaient en effet celles de la riziculture inondée dont la technique
était partagée avec les Thaï, les Birman et les Môn, technique qui supposait
donc des niveaux de civilisation équivalents et des compétitions politico-territoriales.
Si les Shan n’érigèrent pas comme leurs cousins siamois un vaste Etat agraire
centralisé, le morcellement des bassins du plateau ne favorisant pas cette orientation,
ils conservèrent néanmoins l’organisation en unités géographiques basées sur
des centres rizicoles et constituées en principautés autonomes ou Möng
(mot désignant aussi bien la capitale que le territoire, équivalent du Muang
des Siamois et du Muong des Lao) et dirigées par un Sawbwa
dont la charge est héréditaire (Fistié, ibidem, p. 7).
La caractéristique culturelle première des Shan, le marqueur
d’identité principal, est le bouddhisme, ainsi que l’affirme E. Leach : "Tous
les Shans sont bouddhistes : c’est là un critère capital de l’identité du groupe",
et le second critère d’ordre général est le suivant : " Tous les peuplements
shans sont associés à la culture irriguée du riz " (1972, p. 56). Le dernier
aspect, lorsque sont pris en considération les reliefs collinéens et montagneux
de la Birmanie septentrionale, explique le morcellement caractéristique du peuplement
shan qui se concentre dans les vallées ou dans des enclaves de collines où le
terrain est plat. En effet, chez les Shan, "la riziculture se fait presque toujours
sur des terrains plats, ce qui permet au paysan d’employer la charrue et la
herse tirées par des buffles." (ibidem, p. 58). Il est tellement rare que des
communautés shan développent des systèmes de terrasses que lorsque cela se produit
ce sont des Kachin qui y travaillent, confirmant ainsi une règle quasi immuable
de la répartition spatiale des deux populations : "Comme l’a explicitement reconnu
Eickstedt, l’essence même de la culture shan (taï) est son association avec
la culture irriguée du riz. Dans la région des collines kachin, à de rares exceptions
près, il y a des Shans partout où il y a une parcelle qui convient à la culture
irriguée ; ou alors on ne trouve personne. Ce n’est qu’exceptionnellement que
l’on découvre un peuplement "kachin" dans les plaines ou les vallées. Inversement,
dans les localités où seule convient la culture
taungya, on trouve des
Kachin, ou personne. . . Jamais un peuplement shan n’a pu élire domicile dans
les régions montagneuses." (ibidem, p. 62). Les Kachin, 1,4 % de la population
totale de l’actuelle Birmanie, sont des "gens des collines" des "montagnards"
qui peuplent la région orientale la plus septentrionale du pays. Ce sont des
agriculteurs employant trois types de techniques correspondant à trois types
d’agriculture en montagne:
taungya de mousson ou de savane selon la micro-région
concernée, et terrasses irriguées à flanc de colline. Le mot
taungya
(champ de montagne) est un terme birman qui se réfère à une technique semblable
à celle que l’on appelle
raï en thaï,
chamkar en khmer,
mir
en vietnamien,
ladang en indonésien,
kaingin en philippin, c’est-à-dire
à la technique dite de l’essartage qui est dans sa composition comme dans son
aspect une reproduction agricole de l’écosystème généralisé : association, au
milieu d’un désordre de souches avec rejets et de troncs calcinés, de plantes
variées accompagnant la culture principale, le riz sec. Les impératifs agricoles
des régions collinéennes et ou montagneuses (essarts et terrasses) font que
E. Leach estime que "la répartition géographique, le degré relativement avancé
d’évolution et les principaux traits de l’organisation économique de ce qu’aujourd’hui
nous appelons la société shan sont dans une large mesure déterminés par l’environnement.
Etant donné les impératifs d’une économie fondée sur la riziculture irriguée,
les peuplements shan pouvaient difficilement être autre chose que ce qu’ils
sont." (1972, p. 66)
(3).
La société shan possède une structure socio-politique très
hiérarchisée. En effet, au niveau supérieur, les Sawbwa et leurs apparentés
constituaient une sorte de noblesse qui tendait à occuper des fonctions officielles
à la cour du prince régnant sans que cela devienne toutefois un monopole. La
classe des paysans constituait la majeure partie de la population, celle qui
produisait des surplus constituant "le facteur essentiel de la prépondérance
économique et politique" des Shan dans la Birmanie orientale septentrionale.
La dernière classe, celles des métiers considérés comme "non-convenables" selon
les conceptions bouddhistes, regroupait les pêcheurs, bouchers, gardiens de
porcs et vendeurs d’alcool qui étaient le plus souvent soit des anciens esclaves,
soit des non-Shan récemment assimilés. (Fistié, 1985, pp. 7-8).
La société shan "traditionnelle" était donc une société hiérarchique
et héréditaire dont certains aspects n’étaient pas sans rappeler les sociétés
féodales européennes. Si le bouddhisme revêtait une importance particulière
en tant que marqueur d’identité, la riziculture irriguée en terrain plat, déterminant
la distribution et la répartition des populations shan au gré des bassins et
fonds de vallées, particularisa ce groupe ethnique par son morcellement politico-territorial
qui, même issu des systèmes politiques thaï, contrastait avec le centralisme
étatique siamois.
2. 2. 2. Les Hmong, clanisme
et culture itinérante du pavot en forêt primaire.
Les Hmong appartiennent au groupe ethnolinguistique miao-yao
et s’appellent eux-mêmes Hmong ou Mong. Les Chinois (Han) utilisent à leur égard
l’exonyme Miao dont la signification est péjorative : "pousse de riz"; les Thaï,
quant à eux, parlent des Meo, suivant ainsi les Chinois, bien que le même mot
puisse signifier "chat" lorsqu’il est prononcé avec un ton moyen en Thaï. (E.
F. Anderson, 1993, p. 25). Les Hmong sont clairement originaires de Chine où
ils sont encore au moins deux millions et demi et peut-être même quatre. Leurs
traces les plus lointaines et les plus anciennes ont été trouvées en Asie centrale,
ce qui les ferait figurer parmi les souches mongoloïdes. Ils ont connu de longs
conflits avec d’autres groupes ethniques en Chine et, progressivement, les Han,
plus puissants et plus nombreux, les ont repoussés toujours plus loin vers le
Sud. Des périodes continuelles d’hostilité et d’état de guerre les ont opposé
aux Han jusqu’en 1870, date à laquelle ils furent finalement vaincus. C’est
à la fin du XIX ème siècle qu’ils migrèrent vers le Vietnam, le Laos, la Birmanie
et la Thaïlande, le puissant désir d’indépendance qui les caractérise leur ayant
permis de continuer à résister à la domination que d’autres peuples essaient
encore de leur faire subir
(4).
Numériquement, les Hmong constituent le second groupe ethnique
montagnard de la partie thaïlandaise du Triangle d’Or, avec 243 villages regroupant
124 211 personnes disséminées dans les 13 provinces du Nord et du Centre, le
premier groupe étant celui formé par les Karen (2 132 villages pour 321 900
personnes) (Tribal Research Institute, 1995, p. 5). La population hmong augmenta
rapidement en Thaïlande à la fin du conflit vietnamien lorsqu’un grand nombre
d’entre eux fuirent le Laos où le régime communiste opérait une terrible répression.
Nombreux sont ceux qui vinrent en Thaïlande et qui se trouvent toujours dans
des camps de réfugiés, alors que d’autres immigrèrent aux Etats-Unis et en Europe
occidentale (France).
Les Hmong occupèrent les hautes terres montagnardes du Laos
dès leur arrivée au cours du XIX ème siècle. En effet les plaines et vallées
étaient déjà peuplées par les Lao qui avaient auparavant repoussé les proto-indochinois
sur les versants et plateaux. Ce peuplement hmong des sommets des montagnes
convenait par ailleurs parfaitement à la culture du pavot à opium (Papaver
somniferum) qu’ils pratiquaient déjà en tant que culture commerciale : celle-ci
demande en effet des conditions particulières, dont une altitude supérieure
à 1000 mètres. Cet impératif écologique détermine la forte dispersion du peuplement
et la faible importance des villages qui comprennent généralement entre une
dizaine et une quarantaine de maisons. Le mode d’occupation de l’espace est
ici directement lié à son mode d’exploitation, le relief et le système de production
ne laissant pas beaucoup d’alternatives différentes. Si les Hmong constituent
l’un des groupes les moins stables de Thaïlande, cela tient également à leur
système de production qui est basé sur la pratique d’une forme d’agriculture
sur brûlis qui est l’une des plus destructrices qui soient. La mise en culture
d’un essart, toujours en forêt primaire (agriculture itinérante pionnière, "pioneer
swiddening" ou "primary forest cultivation" en anglais), se fait ici jusqu’à
l’épuisement total du sol qui n’est plus ensuite capable de supporter autre
chose que des savanes monospécifiques : savanes à Imperata cylindrica et
à Saccharum spontaneum, graminées particulièrement vivaces qui interdisent
toute reconstitution forestière. Les techniques agricoles hmong déterminent
donc non seulement comme itinérante la culture mais aussi l’habitat.
Les organisations sociale et politique renforcent cette mobilité
de l’habitat. Le village hmong n’est pas une communauté solidaire, l’individu
étant intégré dans la société selon trois niveaux différents : ceux du clan,
du lignage et de la maisonnée. Celle-ci est composée d’une famille élargie patrilinéaire
et patrilocale et constitue le seul groupement de la société qui se maintienne
malgré les migrations. Le lignage, patrilinéaire, permet de structurer des réseaux
de relation entre proches parents qui coopèrent étroitement entre eux (le lignage
est l’ensemble des individus se réclamant d’un ancêtre commun connu, alors que
le clan, qui englobe le lignage, est l’ensemble des individus qui se réclament
d’un ancêtre commun mythique). Le clan est donc moins structurant que le lignage,
il est plus un groupe de dimension culturelle que parentale, la seule réelle
prérogative clanique étant celle de l’exogamie. Donc, "ce n’est qu’au niveau
du lignage que l’on retrouve une communauté d’intérêt et d’échange fondant une
véritable solidarité entre les membres." (Taillard, 1992, p. 56). Le village
étant ainsi une juxtaposition de maisonnées appartenant à différents lignages
et clans, et les migrations tendant à renforcer la cohérence des lignages, la
logique de proximité résidentielle (voisinage) est ainsi moins forte que la
logique lignagère, ce qui détermine l’existence d’inégalités entre les maisonnées.
Les pratiques religieuses hmong sont basées sur la croyance en la multiplicité
des esprits : ceux-ci animant les différents aspects de la nature et de la maison.
Chaque maison a son autel qui permet de rendre un culte aux esprits des ancêtres
patrilatéraux, la référence à la filiation étant là encore prédominante. Les
communications entre le monde des hommes et celui des esprits sont assurées
par des chamanes qui sont des pratiquants religieux et des psychothérapeutes,
les pathologies ne relevant pas des affections de l’âme étant quant à elles
traitées par des guérisseurs versés dans la connaissance des plantes et de leurs
propriétés.
L’organisation politique est caractérisée par la coexistence
de deux modes d’exercice du pouvoir dont l’un est basé sur un modèle patriarcal,
personnel et autoritaire, et l’autre, collectif et égalitaire, sur les relations
particulières qui existent entre parents d’une même génération. A l’échelle
de la maisonnée c’est le système patriarcal qui prévaut, le chef de famille
détenant l’autorité; à celle du village, c’est un pouvoir collectif qui est
exercé par l’ensemble des chefs lignagers qui prennent leurs décisions en commun.
Si à l’échelle du lignage le pouvoir est autoritaire afin de garantir la cohésion
sociale du groupe, à celle du clan, l’autorité n’est plus que morale, la perception
de l’intérêt commun étant ici beaucoup plus faible. A tous ces niveaux les chefs
sont choisis par les membres du groupe qu’ils représentent, ce qui limite ainsi
la dimension autoritaire d’une organisation très hiérarchisée.
"L’espace hmong est de nature insulaire du fait du compartimentage
du relief encore plus marqué sur les sommets des montagnes, et de la diversité
des ethnies qui les peuplent. Il a ensuite un caractère mobile puisque les unités
d’habitat qui les composent se déplacent sans cesse, caractère qui s’est encore
accentué avec la guerre. Enfin, il est ouvert, puisque le clan et l’entité ethnique
constituent un lien entre les différentes unités de peuplement hmong, un horizon
commun à l’échelle régionale qui peut déborder le cadre national, les frontières
actuelles ayant été imposées par une histoire qui n’est pas la leur." (Taillard,
1992, p. 59).
2. 2. 3. Lawa, Khamu, agriculteurs
sur brûlis en forêt secondaire.
Ces deux groupes ethniques appartiennent à la famille ethnolinguistique
môn-khmer ou austro-asiatique. Les populations montagnardes de cette famille
sont dites proto-indochinoises (néologisme formé par A. G. Haudricourt et G.
Condominas basé sur l’utilisation de "proto-malais" pour certaines des populations
insulindiennes). L’extension de cette famille est considérable puisque outre
les Viet (Kinh), les Khmer et les Môn qui sont les plus connus, de nombreux
autres peuples, aux organisations sociales et aux modes d’exploitation de l’espace
fort divers, sont disséminés de l’Inde au Vietnam, et la Chine du Sud aux montagnes
de Malaisie (figure 3). Ceux qui vivaient en montagne étaient appelés par des
noms très péjoratifs par les Vietnamiens, les Laotiens ou les Cambodgiens qui
influencèrent ainsi les dénominations scientifiques qui auront cours chez les
ethnologues. Les termes les plus courants témoignent ainsi de l’importance qu’il
y a de préciser pour chaque ethnonyme s’il s’agit d’un endo- ou d’un exonyme
: moï signifie "sauvage", kha "esclave", et seul phnong
signifie simplement "montagnard" (Condominas, 1978, p. 302).
Les Lawa ou Lua, ainsi que les appellent les Khon Muang ou
Thaï du Nord, utilisent l’endonyme Lavu’a (La-woe-a) pour se dénommer. Ils ne
sont mentionnés qu’en Thaïlande et l’on peut penser qu’ils en ont été les premiers
occupants. En 1995, ceux qui conservent une identité spécifiquement lawa ne
sont plus qu’au nombre de 15 711 et ne constituent ainsi que 2,26 % de la population
tribale totale de Thaïlande (Tribal Research Institute, 1995, p. 36). La grande
majorité vit sur le plateau de Bo Luang, au sud-ouest de Chiang Maï et dans
la région montagneuse de Umpaï, au sud-est de Mae Hong Son. L’organisation sociale
est caractérisée par la filiation patrilinéaire et une prescription matrimoniale
monogame. Animistes, ils rendent des cultes à leurs ancêtres ainsi qu’à de nombreux
esprits, et développent un syncrétisme proche de celui des Thaï en combinant
animisme et bouddhisme.
Les techniques agricoles sont celle de l’agriculture sur brûlis
à jachère, pratiquée en forêt secondaire ("cyclical or established swiddening"
ou "secondary forest cultivation" en anglais), et celle de la riziculture en
terrasses qu’ils maîtrisent de façon très habile. Leur modes d’exploitation
et de mise en valeur de l’espace sont parmi les plus écologiques qui soient,
et ils sont d’ailleurs reconnus comme les montagnards les plus respectueux de
l’environnement
(5).
Les Khamu sont l’un des plus petits groupes ethniques vivant
en Thaïlande du Nord. Ils appartiennent également à la branche des proto-indochinois
et ne sont plus, en 1995, que 10 153, c’est-à-dire seulement 1,46 % de la population
tribale nord-thaïlandaise (ibidem, p. 38). Ils sont concentrés principalement
le long la frontière laotienne dans la province de Nan. La plupart des Khamu
de Thaïlande viennent de Luang Prabang, Xieng Khoung et Vientiane au Laos. Ayant
d’abord migré en Thaïlande en tant qu’ouvriers agricoles et travaillé dans des
forêts de teck, ils décidèrent à la fin de leurs contrats de s’y établir plutôt
que de rejoindre leurs villages d’origine au Laos. On les trouve ainsi, outre
dans la province de Nan, dans celles de Lampang et de Kanchanaburi. Filiation
patrilinéaire et résidence patrilocale sont les grands traits de l’organisation
de la société khamu qui est particulièrement réputée au Laos pour les compétences
exceptionnelles de ses chamanes. Leurs techniques d’exploitation de l’espace
reposent sur la mise en valeur des pentes de montagne selon les méthodes de
l’agriculture sur brûlis à jachère en forêt secondaire. Cette agriculture de
subsistance est complétée par les produits de la chasse, de la pêche et des
échanges interethniques.
Les modes d’exploitation de l’espace que développent les populations
proto-indochinoises sont nettement moins destructeurs des écosystèmes que ne
le sont ceux des montagnards sino-tibétains. La pratique d’une agriculture sur
brûlis est ici associée au respect d’assolements particuliers et de jachères
nécessaires à la reconstitution des sols. Ce qui distingue principalement les
proto-indochinois des sino-tibétains, outre la famille linguistique, c’est que
l’essartage ne concerne que des forêts secondaires et que la culture du pavot
à opium n’est pas une activité traditionnelle et n’est jamais une culture de
rente; mais aussi que chez les premiers ce sont les champs qui caractérisent
l’agriculture comme itinérante alors que chez les seconds ce sont les villages,
et les champs bien sûr, qui se déplacent. Cette différence des modes d’exploitation
de l’espace n’est pas à négliger tant les conséquences directes et indirectes
sont particulièrement importantes. En effet une implication directe du respect
ou du non-respect de la régénération des sols par la jachère réside dans le
degré de stabilité résidentielle : la migration étant la contrepartie logique
d’un épuisement des sols et donc des terres cultivables, alors que la pratique
d’une agriculture écologique permet des implantations plus stables. Une autre
conséquence de ces différents types d‘exploitation de l’espace, moins directe,
est la représentation plus ou moins négative ou positive que les autorités politico-territoriales
des Etats concernés auront de ces populations. Car si les dimensions écologiques
de telles pratiques peuvent être dénoncées, l’existence de populations qui ne
développent pas d’implantations stables est généralement mal perçue par les
pouvoirs modernes pour lesquels le nomadisme et ses formes associées constituent
une menace d’entropie.
2. 3. Relations interethniques
: le cas des Birman, des Shan et des Kachin
Le champ d’analyse des relations interethniques implique de
garder à l’esprit que les réalités ethniques sont des "réalités sociales mouvantes"
(M. Fortes) dont l’approche doit être réalisée sur la base de rapports de force
et non selon une démarche taxonomique ou typologique qui figerait ces réalités.
D’autre part, la catégorisation minorité/majorité doit également être relativisée
en fonction de ces mêmes rapports de force, "la situation d’une minorité étant
à évaluer en établissant la nature des relations existant entre les dynamiques
internes au groupe minoritaire et les contraintes émanant de la société globale."
(Williams, in Bonte & Izard, 1991, p. 245). La diatopie, ou jeu des échelles,
permet aussi de faire passer un groupe ethnique d’un statut minoritaire à un
statut majoritaire, l’exemple des Shan de Birmanie étant ici particulièrement
explicite.
En effet, si l’on considère la population shan à l’échelle
de la Birmanie, son importance numérique en faisait la deuxième minorité ethnique
en 1931 (dernier recensement disponible sur le pays), l’ethnie birmane constituant
la majorité dominante avec 70 % de la population totale. Si l’on change d’échelle,
que l’on se place à celle des Etats shan, le rapport minorité/majorité s’inverse
à l’avantage des premiers : ils représentent ainsi 47 % de la population de
la région considérée (697 417 personnes sur 1 486 688), le groupe birman comptant
pour 190 000 et les Chinois (Han) pour 64 000, le reste se partageant entre
les Indiens et diverses ethnies "montagnardes" (Karen, Palaung-Wa, Akha, Lahu,
Lisu et Kachin). A l’intérieur du groupe birman vivant en pays shan, les Birman
proprement dits ne sont que 26 430, le reste étant composé par des Danu, Intha
et Taungyo qui peuplent les parties occidentale et méridionale des Etats shan
et parlent des dialectes qui sont des formes archaïques ou "conservatrices"
du birman (Fistié, 1985, p. 8). Ainsi, l’exemple des Shan montre bien à quel
point les notions de minorité et de majorité sont toutes relatives, et que ce
sont donc bien les rapports de force particuliers existant entre diverses populations
qui doivent d’abord être considérés afin de préciser la nature de leurs relations.
Les relations existant entre les Birman, les Shan et les Kachin
témoignent des différents processus permettant à certains individus d’une catégorie
ethnique donnée de franchir les frontières culturelles le séparant d’autres
groupes. Si, en effet, les groupes ethniques, qui sont des "catégories d’attribution
et d’identification", ne sont pas "étanches", leurs frontières ne sont néanmoins
pas franchissables selon n’importe quelles modalités ni dans n’importe quel
sens. Les tendances à l’assimilation aux Shan que montrent certains Kachin,
comme celles que certains Shan montrent vis-à-vis des Birman fournissent ainsi
d’excellents exemples des processus qui font des groupes ethniques des "réalités
sociales mouvantes".
Les Kachin constituent une des minorités montagnardes des Etats
shan et la majorité de la population de l’Etat kachin (où ils étaient 63 000
en 1931). La catégorie kachin peut être entendue selon une acception ethnolinguistique,
alors strictement associée au groupe Jinghpaw, ou, ainsi que le fait E.R. Leach
(1972), selon une acception plus culturelle englobant toutes les populations
non-bouddhistes pratiquant la culture itinérante sur brûlis et vivant dans ce
qu’il appelle "la région des collines kachins"(Etat kachin et fraction des Etats
shan du Nord). L’appellation "Kachin" regroupe alors non seulement les Jinghpaw
mais aussi les Maru qui appartiennent au groupe birman et seraient "l’arrière-garde
de la migration birmane". Ces différents groupes pratiquent l’agriculture sur
brûlis, ce que faisaient également les Birman proprement dits avant d’adopter
la riziculture inondée au contact des Môn (Fistié, 1985, p. 13). Les Kachin
sont particulièrement connus pour la dualité de leurs institutions socio-politiques
que E.R. Leach a révélé dans un livre qui l’a rendu célèbre (1972). Deux types
de structure politique existent en effet chez les Kachin, l’une étant l’organisation
gumlao, de type démocratique et à lignages patrilinéaires exogames égaux,
ne dépassant pas le stade villageois, et l’autre, l’organisation gumsa,
de type aristocratique, où une hiérarchie entre les lignages est fondée sur
la distinction faite entre les lignages donneurs de femmes (mayu) et
preneurs (dama), les premiers étant supérieurs aux seconds. L’organisation
gumsa est inscrite dans le cadre politico-territorial du mung qui est
l’équivalent du möng shan. E.R. Leach démontra l’instabilité des deux
formes d’organisation qui tendaient à s’inverser mutuellement lorsque des facteurs
externes intervenaient pour les déranger, l’oscillation entre les deux pôles
étant une caractéristique politique de la société kachin (Leach, 1972, p. 246).
Si l’on pouvait observer une certaine tendance à l’assimilation
aux Birman chez les Shan vivant en pays kachin, où ils sont minoritaires, il
était également possible d’observer le même phénomène d’assimilation de la part
de certains Kachin au profit des Shan. Mais dans ce dernier cas le passage ne
pouvait se faire que par la base des organisations socio-politiques, la transformation
du mung d’une communauté kachin gumsa en möng shan étant vouée
à l’échec, les systèmes matrimoniaux kachin et shan étant radicalement antinomiques.
En effet, le pouvoir d’un sawbwa shan était lié à la polygamie qui lui
permettait de consolider son autorité alors que celui du duwa kachin
reposait, selon le système mayu-dama, sur le nombre de filles qu’il pouvait
donner en mariage, ce nombre correspondant également à celui des gendres sur
lesquels il pouvait exercer son autorité. Le duwa kachin appartenant
à un lignage mayu ne pouvait ainsi devenir sabwa et donc Shan
sans recourir à une polygamie qui, pouvant être associée à un lignage dama
inférieur au mayu, fournissait les conditions de son renversement : "l’antinomie
radicale qui existait entre les deux systèmes faisait que le duwa kachin
ne pouvait s’identifier complètement à un sawbwa shan sans ruiner en
même temps ce qui faisait son pouvoir comme chef kachin gumsa" (Fistié,
1985, p. 44).
Une autre différence fondamentale oppose les deux systèmes,
à savoir celle dissociant les deux modes de règlement de l’héritage et de la
succession. Dans l’organisation kachin gumsa, la succession se fait en
effet du père au fils cadet, les aînés quittant d’autant plus facilement leurs
parents les premiers qu’ils subissent le contexte économique de la culture itinérante,
alors que chez les Shan, qui sont sédentaires, la succession se fait par primogéniture.
Le processus de passage permettant à un Kachin de devenir un
Shan ne pouvait donc s’effectuer que par la base de la société, le phénomène
étant dénommé "sam taï", ce qui signifie "devenir thaï", c’est-à-dire
shan. Le processus existe donc mais seulement à un niveau individuel, le montagnard
kachin devenant shan à la suite de son entrée au service d’un Shan ou à la suite
de son mariage avec une fille shan, c’est-à-dire en se convertissant au bouddhisme
et en se consacrant à la pratique de la riziculture inondée de fond de vallée.
L’intégration à la communauté shan se fait donc au niveau le plus bas de l’échelle
sociale, les couches inférieures de la minorité shan de l’Etat kachin étant
ainsi composées en majeure partie par des descendants d’esclaves ou de serfs
kachin ( appelés Kha-p’ok par les Shan, Kha signifiant esclave)
(ibidem).
Si le processus de transformation de certains Kachin en Shan
était aisément observable, celui d’une assimilation directe des Kachin aux Birman
n’a que très rarement été observé : "d’une façon générale, dans le Nord de la
Birmanie, la transformation d’une population de montagnards en Birmans (un processus
qui prenait au minimum plusieurs générations) passait toujours par le stade
préliminaire d’une acculturation aux Shans" (ibidem). En effet, un processus
de "birmanisation" permettait aux Shan de devenir Birman, et l’on a vu se développer
dans le district de Myitkyina, entre 1921 et 1931, "une nouvelle catégorie de
Shans : ceux qui se déclarent "Shans-Bamas", c’est-à-dire Shans en voie de birmanisation,
dont le nombre ne dépassait pas quelques individus en 1921 et atteignait 23
000 dix ans plus tard" (ibidem, p. 43). La perte de la domination politique
des Shan de l’Etat kachin sur les Kachin accentua le développement de ce processus,
l’identification aux Birman s’avérant particulièrement aisée puisqu’ils partageaient
avec eux les pratiques du bouddhisme et de la riziculture inondée. Ce cas précis
illustre bien la pertinence des théories mobilisationnistes qui situent "l’ethnicité
comme une ressource mobilisable dans la conquête du pouvoir politique et des
biens économiques" (Poutignat, Streiff-Fenart, 1995, p. 105) : l’assimilation
des Shan aux montagnards kachin était très peu vraisemblable, la préservation
d’une identité culturelle à laquelle n’était plus attaché aucun avantage social
ou politique particulier ne présentant plus guère d’intérêt, et pouvant donc
justifier une volonté d’assimilation aux Birman qui constituent l’ethnie majoritaire
dominante (à l’échelle étatique). "Les Shans vivant en dehors des Etats shan
donnaient donc avant guerre des signes très nets d’assimilation progressive
aux Birmans et cela même en pays kachin où les Birmans n’étaient pas majoritaires"
(Fistié, 1985, p. 43).
Les exemples des relations interethniques existant entre les
Birman, les Shan et les Kachin sont intéressants à plusieurs titres. Ils montrent
en effet que qualifier un groupe ethnique de "minoritaire" ou de "majoritaire"
implique de préciser le contexte précis de la situation observée tant le jeu
de la diatopie peut être déformant ; que les frontières ethniques ne sont pas
"étanches" puisque pouvant être franchies par un grand nombre de personnes et
selon des modalités connues des intéressés
(6);
que les théories mobilisationnistes et interactionnistes fournissent des grilles
de lecture opératoires : les processus de transformation de Kachin en Shan et
de Shan en Birman, voire de Kachin en Birman avec une "étape shan", montrant
que l’ethnicité, en tant que "processus continu de dichotomisation entre membres
et
outsiders, demandant à être exprimée et validée dans l’interaction
sociale", est, lorsqu’elle est mobilisée, "non pas une forme d’archaïsme mais
une expression de la modernité" (Poutignat, Streiff-Fenart, 1995, p. 110). Dans
un espace polyethnique où de nombreuses populations aux iconographies différentes
coexistent, le jeu des interrelations, comme celui de la circulation, peuvent
induire des processus de transformation particuliers et orientés, "les marqueurs
d’identité peuvent alors servir les stratégies d’adaptation et varier en fonction
de la conjoncture économique et politique" (Conrad,
in Matras-Guin, 1992,
p. 20).
En tant qu’espaces polyethniques caractérisés par "une diversification
culturelle qui n’a sans doute pas d’équivalent dans le monde" (G. Condominas),
l’Asie du Sud-Est continentale, et à fortiori la région du Triangle d’Or, présente
une grande complexité de situations dans lesquelles les références à la tradition
et à la modernité sont multiples. L’opposition de deux mondes, traditionnel
et moderne, est très facilement perçue à travers les dichotomisations proposées
par les référents conceptuels habituels et les valeurs qui leur sont attribuées.
En effet, l’on peut aisément se rendre compte que les référents conceptuels
comme les situations vécues s’articulent tous autour d’une opposition tradition-modernité,
faisant ainsi de celle-ci un concept majeur permettant d’appréhender des réalités
contrastées. Mais cette référence postule des "valences différentielles" entre
ce qui serait deux pôles de société, positif et négatif (valence positive et
valence négative), certaines d’entre elles étant modernes et caractérisées par
le mouvement, alors que d’autres seraient traditionnelles et caractérisées par
le fixisme. Une grille de lecture telle que celle proposée par J. Gottman a
ainsi le mérite d’associer le mouvement au jeu de la circulation, circulation
qui modifie et transforme des sociétés distinguées par leurs iconographies respectives;
il n’est donc pas opéré ici une distinction arbitraire articulée autour de l’opposition
des associations tradition-fixisme et modernité-mouvement. Car, en effet, et
ainsi que l’exprime F. Michel (1994, p. 285), "Si la tradition semble quelquefois
dépassée par certains aspects de la modernité toute puissante, il faut rappeler
que les sociétés "traditionnelles" n’existent pas ou qu’elles le sont toutes."
Ainsi, le traditionalisme "formel" des Akha de Thaïlande peut
être perçu comme la réaction d’une société cherchant à protéger ses "icônes"
du jeu d’une circulation destructrice et imposée. Dans ce cas, en effet, l’intime
association de populations indigènes ("indigenous peoples") et de leurs terres,
comme leur détermination à maintenir leurs modes de vie, sont nettement exprimées
dans leur opposition à un changement imposé et destructeur. Von Geusau, par
exemple, voit la société akha de Thaïlande modelée par des siècles de résistance
passive aux interférences extérieures, ayant créé ainsi ce qui pourrait être
appelé une culture de marginalisation. Et à travers la région, de nombreux mouvements
indigènes ("indigenous movements") trouvent leurs racines dans la résistance
aux oppressions culturelles, économiques et politiques (Colchester M., in
Barnes, 1995, p. 70).
La nature de l’espace du Triangle d’Or (espace polyethnique
et interétatique, entre tradition et modernité) sous-tend des dynamiques d’intégration
territoriale et nationale qui s’opèrent aux dépens d’une frange de la population
régionale. En effet, cette partie de population, couramment qualifiée de "minoritaire",
"tribale", "ethnique" ou encore "montagnarde", est généralement impliquée dans
la culture illicite du pavot à opium et a souvent fournit des effectifs très
appréciés dans des luttes armées, coloniales ou communistes par exemple. Les
caractéristiques géographiques et historiques de la région ont ainsi été utilisées
et mises à profit selon des objectifs parfois profondément différents : si la
culture du pavot a accentué la marginalisation de certains "Peuples du Triangle
d’Or", elle a également justifié et cautionné les politiques d’intégration développées
par les trois Etats.
Troisième partie
Le Triangle d’Or,
ensemble spatial polyethnique et interétatique
Le Triangle d’Or est le nom donné à un espace particulier d’Asie
du Sud-Est continentale dont il exprime la richesse. La particularité de cet
espace réside dans l’exploitation et la mise en valeur de ses qualités et de
ses contraintes, qu’elles soient d’ordre géographique, historique ou politique.
Le Triangle d’Or peut ainsi d’abord être défini comme un ensemble spatial collinéen
et montagneux au relief tourmenté et à l’importante densité forestière. C’est
ensuite un espace qui est longtemps resté "hors du temps", n’ayant été bouleversé
par la modernité que récemment, et restant donc en cela marqué par "l’archaïsme"
des traditions des populations "primitives" qui y demeurent. Enfin, c’est un
espace qui, en plus d’être polyethnique, est aussi interétatique puisque surimposé
aux frontières politiques de trois Etats.
Le Triangle d’Or est donc déterminé par de nombreuses discontinuités
spatiales associées les unes aux autres et révélées par la circulation et les
échanges des groupes humains. C’est en effet par le jeu des acteurs que les
discontinuités statiques contraignantes (caractéristiques topographiques et
biogéographiques surtout) ont été exploitées de façon positive, générant ainsi
des discontinuités dynamiques endogènes et exogènes (caractéristiques ethniques
et nationales, économiques, politiques et organisations politico-territoriales).
(au sujet des discontinuités spatiales, voir Gay J.C., 1995, et Brunet R., 1967).
C’est donc d’un espace qu’il s’agit ici et non d’un territoire comme on le dit
souvent : de nombreux et instables territoires sont en effet une des caractéristiques
premières du Triangle d’Or.
D’une superficie de 225 000 km2 (Boucaud et Boucaud, 1985,
p.23), la dite région englobe les hauts reliefs du Nord-Est de la Birmanie,
du Nord de la Thaïlande et du Laos. Les caractéristiques du milieu et les niveaux
de développement économique des populations qui y vivent ont permis le développement
d’activités illégales et insurrectionnelles dont les origines et les causes
sont extérieures à la région.
Cultures illicites du pavot à opium, guerres coloniales et
guérillas communistes, minorités ethniques regroupées en groupes insurrectionnels,
armées privées et régulières, milices gouvernementales, influences étrangères
multiples, tout est réuni pour faire du Triangle d’Or "un laboratoire vivant"
de la géopolitique et de la géostratégie en Asie du Sud-Est continentale.
L’espace du Triangle d’Or sera donc abordé à travers ses deux
caractéristiques majeures, opium et guérillas, avant d’observer les différentes
réactions étatiques et les mesures de lutte adoptées par les gouvernements.
3. Le Triangle d’Or, entre
contraintes et qualités.
Les acteurs de la région ont réussi à exploiter avantageusement
un espace particulier pénalisé par sa situation, du moins selon des critères
communs. En effet, c’est une région au relief très contrasté (maxima de 2 600
m) dont les complexes systèmes de pentes s’associent à une végétation très dense
que permet un climat tropical de mousson. Les conditions d’accessibilité étant
ainsi particulièrement difficiles, les réalisations d’infrastructures routières
sont très peu développées et la région reste considérablement enclavée, surtout
en saison des pluies lorsque les sols latéritiques sont détrempés. Cette déficience
des axes de communication, et le fait qu’ils ne soient utilisables que saisonnièrement,
rend le développement des économies marchandes courantes impossible sinon très
difficile, et les contrôles étatiques aléatoires dans des régions frontalières
où, de surcroît, la grande majorité des populations sont mobiles et donc plus
ou moins insaisissables.
Ces caractéristiques, qui sont autant de contraintes pour les
autorités étatiques, ont été judicieusement exploitées par différents acteurs,
qu’ils soient cultivateurs de pavot à opium, guérilleros autonomistes et/ou
communistes, ou les deux à la fois.
3.1. Un ensemble spatial
de production "illégale".
La culture du pavot à opium dans la région est la résultante
de divers facteurs, historiques, géographiques et politiques. La présence du
Papaver somniferum dans les collines et montagnes du Triangle d’Or n’est
attestée qu’au cours du XIX ème siècle, lorsque les tribus hmong et yao fuirent
la Chine du Sud en exportant leur connaissance de la culture du pavot. Mais
la plante n’est pas originaire de l’Asie orientale, loin s’en faut.
3. 1. 1. L’opium, de la Grèce ancienne au Triangle d’Or.
En effet, celle-ci était bien connue des Grecs anciens et des
civilisations du Proche-Orient qui l’utilisait à des fins religieuses et/ou
médicales. L’opium ne fut introduit en Asie qu’au VII ème siècle par les marchands
arabes, la Chine mentionnant dès lors dans de nombreux rapports les usages médicaux
qu’elle en faisait. L’Empire du Milieu connut une large consommation d’opium
après que l’Empereur ait imposé une prohibition sur le tabac qui était alors
abondamment fumé. Ainsi, au début du XIX ème siècle, des millions de Chinois
étaient de vrais opiomanes, créant par-là même un vaste marché pour la drogue
qui était jusque là fournie par les Portugais, également importateurs du tabac.
Les Anglais, qui s’annoncèrent au XVIII ème siècle comme le principal pouvoir
européen dans la région, réalisèrent rapidement l’énorme potentiel que ce marché
leur offrait, et supportèrent la mise en culture de vastes plantations de pavot
en Inde du Nord afin d’exporter l’opium en Chine (Anderson, 1993, pp. 115-116).
L’opium permettait en effet à l’Angleterre de résorber le déficit de ses échanges
avec la Chine, celle-ci exportant ses thés, soies et porcelaines mais n’important
rien du fait de son autosuffisance
(1). Lorsque
les seigneurs chinois se rendirent compte des terribles effets provoqués par
la consommation de l’opium, ils tentèrent à plusieurs reprises d’en stopper
les importations, mais les marchands anglais et chinois (Hong) ignorèrent les
décrets successifs. Ainsi les entrées d’opium indien en Chine étaient en moyenne
annuelle de 340 tonnes pour la période 1811-1821 et atteignirent 1 841 tonnes
entre 1830 et 1840, pour un nombre approximatif de deux millions d’opiomanes
à la fin des années 1830 (Boyes et Piraban, 1991, p. 13).
Les relations entre la Chine et l’Angleterre se dégradèrent
dès 1839, lorsque la première guerre de l’opium éclata à la suite de l’envoi
par l’empereur d’un commissionnaire qui confisqua et détruit 2 000 tonnes d’opium
dans le port de Canton fermé dès lors au commerce étranger (figure 10). La réaction
anglaise consista à envahir Canton puis à forcer la Chine à légaliser l’opium
sur lequel un très fort prix fut d’ailleurs imposé (Boyes et Piraban, 1991,
pp. 15 et 20). Selon des estimations, environ 15 millions ou encore un quart
des Chinois étaient opiomanes en 1886 (Boucaud et Boucaud
in Anderson,
1993, p. 116). Cette première guerre de l’opium s’acheva par la signature du
traité de Nankin qui impliquait le paiement de 21 millions de dollars d’indemnités,
la cession de l’îlot de Hong Kong et l’ouverture au commerce de cinq ports
(2) (Boyes et Piraban, 1991, p. 20).
Une seconde guerre de l’opium éclata en 1856 et déboucha sur
une nouvelle défaite chinoise en 1858, ce qui permit aux Anglais d’imposer la
légalisation des importations d’opium. C’est à ce moment là de l’histoire que
se situe le tournant décisif inaugurant la propagation de la culture du pavot
en Asie orientale et sud-orientale. En effet, réalisant qu’elle ne pourrait
jamais endiguer le flux croissant d’opium anglo-indien qui ravageait sa population
et ruinait son économie, la Chine commença à développer la culture du pavot
en particulier dans les provinces du Sichuan et du Yunnan. Les paysans de Chine
du Sud ne furent pas long à trouver leurs récoltes très intéressantes, surtout
pour ceux qui vivaient en montagne où l’opium, de faibles poids et volume mais
de haute valeur, leur fournissait un produit avantageux. Cette politique économique
initiée en 1860 eu rapidement des effets positifs puisque, dès 1875, environ
un tiers des surfaces arables du Yunnan était consacré au pavot à opium et que
les productions chinoises étaient deux fois plus importantes que les importations
en 1883 (Anderson, 1993, p. 116).
La stratégie politico-économique de la Chine a donc permis
à ses populations méridionales de s’initier à la culture du pavot à laquelle
les Hmong se trouvèrent probablement par-là même impliqués au milieu du XIX
ème siècle, avant leur fuite devant les campagnes de pacification chinoises.
En effet, lorsque les populations tribales migrèrent progressivement vers le
Sud, dans les régions actuelles de Birmanie, Thaïlande et Laos, elles emportèrent
avec elles des graines et une connaissance de la culture du pavot qu’elles diffusèrent
dans ce qui allait devenir le Triangle d’Or. La Chine ne déclara la culture
de l’opium illégale qu’en 1949, créant ainsi une situation inconfortable pour
les paysans rompus à la culture du pavot. La Thaïlande, elle ne suivi l’exemple
qu’en 1959, même si, dès 1360, la consommation autre que médicale était désapprouvée
(Anderson, 1993, p. 116). En Birmanie, si la loi interdisait la production,
la consommation et le commerce de l’opium depuis 1946, les Etats shan disposèrent
jusqu’en 1964 d’une totale liberté, la tradition de l’opium étant vieille de
plus de deux siècles à l’Est de la Salween. Depuis 1965 la loi birmane proscrit
toute activité liée à l’opium dans toute la Birmanie, Etats shan compris, mais
une réelle volonté d’application est loin d’être atteinte (Boucaud et Boucaud,
1985, pp. 25-27). Quant au Laos, les volontés politiques n’ont pas été affirmées
dans le sens d’une prohibition, que ce soit de la production ou du commerce.
Ainsi, si la Chine s’est vue imposée la consommation d’opium
et, plus indirectement la production, par les politiques économiques anglaises,
elle en a, malgré elle, exporté la culture chez ses voisins méridionaux. C’est,
paradoxalement, en cherchant à inverser le sens de l’évolution (campagnes de
suppression de l’opium dès 1906, poursuivies par le Kuomintang (République de
Chine), puis par les communistes en 1949 (République populaire de Chine)), que
la culture de l’opium s’est répandue vers le Sud, dans les montagnes d’Asie
du Sud-Est continentale, comme en Thaïlande par exemple.
L’exemple de la Thaïlande
La première interdiction portant sur le commerce et la consommation
d’opium remonte en 1811 sous Rama II, prohibition réitérée en 1839 par Rama
III qui décréta la peine de mort pour les trafiquants majeurs. C’est malgré
cet état de fait que les négociants britanniques continuèrent leur commerce
fructueux mais illégal sous la protection de la toute puissante Angleterre.
Celle-ci poussa même jusqu’à forcer Rama IV à accepter ses volontés en établissant
une franchise royale sur l’opium, laquelle profitait largement aux riches et
nombreux commerçants chinois de Thaïlande par qui était importée la précieuse
marchandise. La difficulté, pour le monopole royal, de s’approvisionner en quantités
suffisantes d’opium pendant et après la seconde guerre mondiale, impliqua pour
la première fois en 1947, l’autorisation de la culture du pavot dans les montagnes
du Nord. C’est ainsi qu’afflua un nombre croissant de Hmong dans la région et
que la production thaïlandaise d’opium augmenta considérablement, suivie rapidement
par celle des Etats shan de Birmanie. La politique inaugurée en 1947 eut donc
des effets considérables sur la transformation de l’espace montagneux thaïlandais
et sur les conditions d’émergence du Triangle d’Or.
Le coup d’Etat réussi de 1957 amena au pouvoir un gouvernement
qui, en 1959, rendit illégales la culture du pavot comme la production, l’importation
et l’exportation de l’opium de toutes les drogues en Thaïlande, ligne politique
qui a depuis été suivie par tous les gouvernements (Boyes et Piraban, 1991,pp.
30-32).
Le rôle de la France et des Etats-Unis
dans la diffusion de l’opium
Si l’Angleterre porte réellement une lourde responsabilité
quant à la diffusion de cette culture et de cette consommation en Asie, d’autres
acteurs ont également joué des rôles primordiaux dans les processus menant à
l’émergence du Triangle d’Or. En effet, la France et les Etats-Unis ont été
directement impliqués dans les activités gravitant autour du commerce de l’opium.
Ainsi la consommation de l’opium se serait d’abord répandue
de la Chine du Sud au Nord du Vietnam durant les premières années des échanges
sino-britanniques, ce qui semble logique étant données les dimensions chinoises
que revêt la culture vietnamienne. A l’instar des pratiques britanniques, les
Français utilisèrent l’opium pour financer et rentabiliser leurs entreprises
coloniales en instaurant un monopole à leur avantage. Ce monopole des importations
et des ventes fournissait ainsi au début des années 1900 un tiers des recettes
coloniales d’Indochine. Mais, avec le déclenchement de la seconde guerre mondiale
et la grande difficulté que cela impliquait dans le maintien des échanges avec
les principaux pays fournisseurs (Iran, Turquie et Yunnan chinois), le développement
local de la culture du pavot devenait l’unique recours possible pour satisfaire
la demande des quelques 100 000 opiomanes d’Indochine. Les minorités ethniques
les plus versées dans la culture du pavot furent donc considérablement encouragées
à augmenter leurs productions, les Hmong devenant par-là même les principaux
fournisseurs des autorités coloniales françaises. L’accroissement de la production
atteignit ainsi 800 % en l’espace de quatre ans, avec 7,5 tonnes en 1940 et
60,6 en 1944. L’engagement des autorités coloniales dans la production et le
commerce de l’opium finit néanmoins par être officiellement stoppé, l’opinion
publique défavorable prenant de plus en plus d’importance après la guerre.
Mais l’émergence du mouvement nationaliste indépendantiste
viet-minh dès la fin du conflit mondial impliqua rapidement la France dans un
type de conflit non conventionnel (une guérilla de stratégie asiatique qui prend
très vite les proportions d’une véritable guerre) dans lequel les opérations
clandestines des services de renseignement s’avéraient primordiales. L’utilisation
par ces services des minorités ethniques du Laos et du Nord du Vietnam d’une
part et, d’autre part, la faible valeur des financements gouvernementaux qui
leur étaient alloués, firent que l’opium devint la ressource financière majeure
des opérations militaires clandestines françaises. Le financement par l’opium
n’était d’ailleurs pas le seul avantage dont bénéficiaient les services français,
l’achat de la drogue aux populations tribales productrices permettant également
de s’assurer leur loyauté contre les Vietnamiens nationalistes, d’autant plus
que ceux-ci étaient perçus par ceux-là comme des oppresseurs et des colonisateurs.
Lorsque la France perdit la bataille de Dien Bien Phu, en 1954, les services
spéciaux dirigeaient 40 000 hommes de troupe d’origine montagnarde dont la plupart
étaient des Hmong (Boyes et Piraban, 1991, pp. 26-30).
Le développement de la culture du pavot par la France au Laos
et au Nord-Vietnam, au sein de populations montagnardes semi-nomades, contribua
grandement à sa diffusion dans les montagnes de l’éventail nord-indochinois
et donc à l’émergence de l’espace du Triangle d’Or.
L’intervention des Etats-Unis dans la région et leur prise
en main du gouvernement de la République du Vietnam (Sud) au milieu des années
1950, les confronta rapidement aux réalités de la guerre non conventionnelle
menée par le Viet-Minh, laquelle appelait en réaction des méthodes tout aussi
peu conventionnelles. Ainsi, les Etats-Unis et la CIA tout particulièrement,
commencèrent à suivre la direction déjà prise auparavant par les Français, le
développement de liens étroits avec les minorités ethniques par la CIA en 1959
permettant ainsi de lancer des guérillas dans le Nord du Laos avec les Hmong.
C’est parmi eux que le général Vang Pao fut choisi pour diriger les 30 000 hommes
formés et utilisés par la CIA. En 1965, les conditions liées à la guerre ayant
obéré de nombreux problèmes économiques dans les populations de cultivateurs
de pavot, la CIA commença à effectuer le transport de l’opium par sa propre
compagnie aérienne, Air America, afin de faciliter les conditions de vie des
Hmong et de s’assurer de leur attachement par la même occasion. Si ce type d’opération
de soutien du trafic d’opium par les Etats-Unis leur a permis de lutter contre
le Viet-Minh, il y eut également des répercussions néfastes, une partie de l’opium
transformé en héroïne étant consommé par 25 000 à 37 000 GI’s du Vietnam (Boyes
et Piraban, 1991, pp. 32-34).
Après la défaite des Etats-Unis, la République populaire démocratique
du Laos légalisa la culture du pavot à opium lors de sa prise du pouvoir en
1975, mais cet aspect de l’économie laotienne a toujours été gardé secret.
Les opérations menées successivement par la France et les Etats-Unis
ont donc permis le développement de la culture du pavot dans les hautes terres
de l’éventail nord-indochinois et favorisé l’émergence de l’espace de production
illégale du Triangle d’Or. Le succès qu’a connu la culture du pavot à opium
dans la région est impressionnant par son ampleur, l’augmentation de la production
prenant vite des proportions considérables, passant de 80 tonnes dans les années
1940 à 1200 en 1988 et 2400 en 1990. (voir tableau 4, et figure 10). La Birmanie
est ainsi devenue le plus gros producteur d’opium mondial, avec un peu moins
de 3000 tonnes pour la seule année 1994, c’est-à-dire plus que la production
totale du Triangle d’Or tout entier en 1990 ! (Labrousse A., 1994, p. 141).
Année / Pays
|
Laos
|
Birmanie
|
Thaïlande
|
1940
|
30
|
40
|
7
|
1960
|
150
|
400
|
100
|
1988
|
250
|
900
|
30
|
1990
|
350
|
2000
|
30
|
3. 1. 2. La culture de l’opium
: des équilibres complexes menacés.
La diffusion du pavot à opium dans l’espace collinéen et montagneux
s’est faite certes selon des conjonctures historiques bien précises mais également
en fonction de facteurs écologiques. En effet, si la culture du pavot dans une
région tropicale ou subtropicale exige une altitude minimum requise de 850 mètres,
les meilleures conditions sont trouvées sur les sols alcalins de plus de 950
ou 1 000 mètres (Anderson, 1993, p. 119), hauteurs à partir desquelles l’humidité
et la fraîcheur adéquates permettent des productions optimales. Les préférences
lors du choix de situation des essarts de pavot vont aux crêtes ou aux pentes
les plus aérées, la brise et la fraîcheur étant des facteurs importants car
ils contribuent à figer la résine s’écoulant des bulbes incisés, résine qui,
autrement, risque d’être en partie perdue.
Mais, en rendant l’accessibilité particulièrement difficile,
le relief tourmenté du Triangle d’Or donne à la région un caractère géographique
marginal convenant parfaitement au développement de ce type d’économie marchande
illégale. En effet, l’on peut observer, avec M. Gutelman, que "l’opium, de par
ses qualités intrinsèques est une marchandise particulièrement bien adaptée
aux régions éloignées, au relief compliqué et qui ne disposent pas des moyens
et des réseaux de communication nécessaires au développement d’une économie
marchande courante." (Etudes Rurales, 1974, p. 514). L’opium permet de concentrer
une grande valeur marchande sous un faible poids et un petit volume et, atout
supplémentaire exceptionnel sous ce type de climat, permet une conservation
de l’ordre de plusieurs années sans altération.
Les producteurs (Wa, Shan, Hmong, Yao, Lisu, Akha, etc.), essarteurs
semi-nomades, cultivent deux sortes d’essarts : ceux de la culture pluviale
du riz de montagne (situés le plus souvent dans des fonds de vallons humides)
et ceux de la culture associée de pavot et de maïs (situés sur les crêtes ou
les pentes aérées). L’épuisement des sols, qui ne sont ni enrichis par des apports
extérieurs de matière organique, ni soumis à jachère, est ici quasi-systématique;
les parcelles sont alors abandonnées (plus ou moins rapidement selon les disponibilités
et les pressions foncières, fonctions des pressions démographiques importantes)
et recouvertes par des savanes improductives à
Imperata cylindrica ou,
dans le meilleur des cas, recolonisées par des forêts secondaires qui redeviendront
primaires si les conditions sont favorables. Ce phénomène implique la migration
des villages (qui se fait progressivement par familles nucléaires ou étendues)
et l’ouverture de nouveaux essarts en forêt primaire. Cette technique de production
s’avérait viable lorsque la croissance démographique était moindre que l’actuelle
: ces sociétés connaissaient un équilibre technique, économique et social satisfaisant
(3), le riz étant destiné à l’alimentation humaine, le maïs
cultivé en rotation avec le pavot servant à l’élevage de quelques porcs (souvent
réservés aux cérémonies et fêtes rituelles, la chasse fournissant la viande
des repas ordinaires), et le pavot fournissant les ressources monétaires nécessaires
à l’obtention de biens de consommation souvent d’origine industrielle.
Le fragile équilibre de ces populations s’est vu très sérieusement
menacé par leur expansion démographique que l’on peut attribuer à deux facteurs
essentiels. Le taux de croissance naturelle est effectivement élevé, généralement
de l’ordre de 3 %, mais ce sont surtout les incessants flux migratoires qui
sont à l’origine de la majeure partie de l’augmentation. La Thaïlande est en
effet une destination privilégiée pour les réfugiés de Birmanie qui y affluent
depuis 1948, alors que le Yunnan fournit lui des migrants à destination de la
même Birmanie (plusieurs milliers d’Akha et de Wa en 1972 par exemple). Mais
l’expansion de la demande d’opium à partir de 1965, avec celle de l’héroïnomanie
dans les grandes métropoles d’Asie et chez les soldats américains du Vietnam,
associée à la forte croissance démographique des sociétés productrices, a très
vite provoqué un rétrécissement des possibilités de production dans le cadre
de l’essartage traditionnel.
La déforestation intensive dans le Triangle d’Or fut donc le
corollaire de la recherche de nouvelles terres à cultiver, les conséquences
s’avérant alors particulièrement graves, écologiquement, socialement et économiquement.
En effet, le manque de terres et la perte des potentiels pédologiques implique
une diminution généralisée de la productivité du travail et des rendements agricoles
qui incite les cultivateurs à se tourner vers des terres "nouvelles". Les sommets
des vallées sont ainsi de plus en plus mis en culture, générant des dynamiques
érosives complexes : "disparition des terres, lessivages, envahissement par
l’Imperata cylindrica, diminution du pouvoir des sols de rétention des
eaux, perturbations des systèmes hydrologiques des vallées avec variations très
brutales du niveau des eaux dans les rizières des plaines au moment de la saison
des pluies, etc." (Gutelman, Etudes Rurales, 1974, p. 519). La déforestation
du Nord de la Thaïlande (1/5 ème du pays, 100 000 km 2) est en effet poussée
particulièrement loin : il est estimé que plus de 75 % de la région était recouvert
de forêts au début du XX ème siècle et que le taux annuel de déforestation atteignait
3 % pendant la première moitié du siècle. De 1961 à 1965 les forêts du Nord
furent réduites de plus de 8 %, de 10 % pour les sept années suivantes (équivalent
à 10 978 km 2), et entre 1972 et 1978 environ 28,5 % du total restant disparut
! Ainsi, en 1988, 47,39 % de la superficie forestière originelle subsistait
encore en Thaïlande du Nord (forêts primaires et secondaires ou replantées)
mais seulement 30 % de celle située au-dessus de 800 mètres, 208 000 hectares
étant couramment déforestés chaque année ! (Anderson, 1993, pp. 42-45).
Cette crise environnementale aiguë est évidemment ressentie
par les sociétés qui, en la générant partiellement par leurs modes d’exploitation
de l’espace, remettent en question leurs propres modes de subsistance : la forêt
joue en effet un rôle essentiel pour la survie des hommes et des bêtes, fournissant
le bois de construction, de chauffage, les plantes médicinales, l’opium servant
d’ailleurs de panacée dans les montagnes, les plantes comestibles et la réserve
de chasse. Mais pour ces sociétés, les forêts ne procurent pas seulement nourriture
et autres produits nécessaires à leur survie, mais elles sont aussi des sources
de réjouissance et un lien important avec le passé à travers le culte des ancêtres
et des esprits qui résident dans les espaces forestiers conservés autour des
villages
(4). Ainsi, compte tenu de la grande
importance que tient la forêt dans les modes de vies et les représentations
de ces populations, il est évident que la dégradation des écosystèmes ne peut
pas leur être totalement imputée. En effet, certaines recherches menées dans
le Nord de la Thaïlande ont indiqué que les nombreuses constructions de routes
à flancs de collines, sur des pentes abruptes, causeraient beaucoup plus de
problèmes d’érosion et de sédimentation que l’agriculture itinérante, d’autant
plus qu’il n’y a environ que 4 % des régions montagneuses du Nord qui soient
soumises à culture (ibidem). De plus, Lewis et Lewis indiquent qu’il n’y avait,
d’après McKinnon, que quatre millions de personnes qui dépendaient plus ou moins
de l’agriculture sur brûlis en 1977 en Thaïlande, et donc que, si cette estimation
est exacte, cela signifierait que la population tribale ne composerait que 10
% des cultivateurs sur brûlis du pays (Lewis et Lewis, 1988, p. 15). Les responsabilités
vis-à-vis de la déforestation sont donc partagées, ainsi que le montre F. Durand
lorsqu’il observe les dimensions prises par l’exploitation forestière des périodes
coloniales et postcoloniales : en 1912, un quart de la superficie forestière
thaïlandaise avait déjà disparu, soit bien avant les grosses vagues migratoires
du Yunnan et de Birmanie, et, avant la seconde guerre mondiale, la production
de teck était de 200 000 m3 par an et celle des grumes d’autres bois de 500
000 m3, soit "seulement" 25 à 30 % de ce que sera la production des années 60
! (Durand, 1994, pp. 89-172).
Aux désastres causés à l’économie et à l’écologie de la région
sont venus s’ajouter d’autres éléments qui ont consacré le Triangle d’Or comme
un espace aux équilibres précaires. En effet, si le caractère géographiquement
marginal de la région a fournit un avantage d’ordre stratégique pour la production
d’une denrée illégale, les contrôles étatiques y étant très faibles sur tous
les plans, militaire, politique et administratif, il a aussi permis à de nombreux
acteurs non-étatiques d’intervenir dans une zone interétatique qui est aussi
zone de passage. Ainsi, chaque minorité, ethnique, religieuse ou politique,
"poursuivant ses propres objectifs, contribue à "l’universelle explosion des
particularismes" qui affecte la majorité des Etats lorsqu’ils ne sont pas structurés
en Etats-nations... (et) les tensions internes peuvent rapidement y prendre
une dimension plus large, soit que les acteurs non-étatiques soient aussi localisés
en position frontalière et d’intersection, frontière-obstacle, soit qu’ils puissent
disposer d’appuis logistiques dans les pays voisins, soit les deux." (Foucher
M., 1991, p. 301).
3. 2. Le Triangle d’Or
des guérillas.
Si le Triangle d’Or est caractérisé par la manne de l’opium, il l’est également
par les guérillas qui vivent de son commerce. Les mouvements armés, issus
de divers horizons, y sont en effet très nombreux et ce sont cette diversité
et cette multitude qui fondent vraiment l’extrême complexité géopolitique
de la région. La guérilla, qui a longtemps été associée au mythe de la guerre
héroïque, est désormais définie comme un conflit de basse intensité (Low intensity
conflict selon la formule du Pentagone en 1986) qui diffère d’une guerre par
son ampleur mais aussi et surtout par son substrat idéologique. La propagande
est le moteur de la guérilla, ses causes sont justes puisqu’il lui faut défendre
souvent l’opprimé. Mais la réalité est beaucoup plus amère, la guérilla dépendant
quasi systématiquement d’un ou de plusieurs pays de soutien qui la manipule
en fonction de ses propres intérêts inavoués. L’Asie du Sud-Est continentale,
de par les héritages laissés par une géohistoire complexe, fournit un terrain
de prédilection au développement des guérillas dont la majeure partie ont
su exploiter les potentiels offerts par les montagnes du Triangle d’Or.
Guérillas communistes, guérillas sécessionnistes et guérillas
de la drogue, selon les termes de M. Dassé, sont apparues au cours de la seconde
guerre mondiale et se sont multipliées depuis en prenant parfois des dimensions
considérables (figure 11). Si la plupart de ces mouvements émergèrent par souci
de revendication, politique, nationaliste ou encore religieuse, beaucoup d’entre
eux firent ensuite de ce qui était à l’origine un simple moyen de financement
leur motivation principale. La culture du pavot à opium qui se développa un
moment afin de permettre des financements autonomes augmenta brutalement lorsque
le commerce de la drogue devint une finalité en soi. L’espace altitudinal, polyethnique
et interétatique du Triangle d’Or devenait ainsi réellement illégal et marginal,
ses nombreuses contraintes étant judicieusement tournées en avantages
3. 2. 1. Les guérillas communistes.
L’apparition des guérillas en Asie du Sud-Est se fait durant
la seconde guerre mondiale lorsque l’URSS et la Chine demandent aux PC asiatiques
de lutter contre le "fascisme japonais" (la Chine est attaquée par le Japon
depuis juillet 1937). Des alliances sont contractées entre les Britanniques
et les communistes en Malaysia, au Sarawak et en Birmanie, les premiers fournissant
l’entraînement et les armes
(1) et les seconds
les hommes et la connaissance du terrain. Ainsi, même si les luttes effectives
contre les armées nippones seront très limitées, elles permettront de préparer
les guérillas d’après-guerre. Le conflit mondial aura montré en effet que l’Occident
n’était pas invincible et qu’il était affaibli par l’effort de guerre, offrant
ainsi de bonnes conditions pour mettre fin au colonialisme.
Si la conquête du pouvoir en Asie du Sud-Est est un objectif
que partageaient l’URSS et la Chine, leurs approches respectives différaient
quant aux tactiques à adopter. Pour les uns c’était à la classe ouvrière de
demeurer l’élément essentiel de la révolution alors que les autres c’était à
la paysannerie, plus nombreuse, de jouer ce rôle fondamental. L’idée de promouvoir
des insurrections armées germe lors du Festival international de la jeunesse
de Prague en août 1947, et sera entérinée la même année par le Cominform. Le
Viet-Minh fournit le modèle du terrorisme urbain et de la guérilla rurale, les
moyens politiques démocratiques étant éliminés. La discorde sino-soviétique
apparaît dès 1949 lorsque la République populaire de Chine de Mao cherche à
imposer sa tactique de "l’encerclement des villes par les campagnes" et du "Front
unifié"
(2). L’application du modèle insurrectionnel
chinois prôné par Mao implique de déterminer les conditions locales optimales
qui permettront son développement. Mao puise ses principes fondamentaux parmi
les grands classiques chinois
(3), chez Sun
Tse (Sun Tze, 1993), le théoricien de "l‘Art de la guerre" et dans les Trois
royaumes, roman de chevalerie historique
(4)
: "Ce qui est extraordinairement frappant est que Mao a suivi tous les principes
de Sun Zi et des Trois royaumes, mais tout en les "marxisant" et bien entendu
les adaptant aux conditions modernes, en ce qui concerne la stratégie directe."
(Dassé, 1993, p. 133).
Les conditions optimales d’implantation d’un mouvement insurrectionnel
dépendant entre autres des facteurs géographiques, sociaux, économiques et politiques,
c’est sur une région montagneuse à l’accessibilité difficile, donc plus ou moins
isolée, pauvre et sous-administrée, que le choix sera porté en Thaïlande comme
en Birmanie. Les montagnes de l’éventail nord-indochinois réunissaient ces conditions
ainsi qu’un autre paramètre important du point de vue stratégique : elles étaient
habitées par des populations minoritaires dominées qui pouvaient se considérer
opprimées et même colonisées par les ethnies des plaines. Si l’on considère,
qu’ "une autre grande caractéristique (héritée des stratèges impériaux chinois)
est de toujours rechercher à légitimer la guerre en lui conférant comme but
de "restaurer la paix"... , qu’il faut démontrer qu’on est contraint à la guerre,
qu’on ne l’accepte que parce que c’est l’autre qui la provoque ( le fameux "fauteur
de guerre" du marxisme) et qu’en tout cas elle a toujours un but noble ..."
la présence des minorités ethniques du Triangle d’Or constitue alors un avantage
stratégique certain (ibidem, p. 135).
La région montagneuse du Triangle d’Or offrait donc les deux
conditions primordiales au lancement de mouvements de guérillas. L’édification
de refuges qui seront ensuite transformés en places fortes est l’élément prépondérant,
ces zones sûres étant appelées bases d’appui par Mao, bases arrières par le
général vietnamien Giap et bases libérées par les mouvements communistes contemporains,
tels ceux de Birmanie et de Thaïlande par exemple (ibidem, p.53). Mao estime
ainsi que le choix d’une région montagneuse permettant de s’y dissimuler aisément
est à privilégier, d’autant plus que l’utilisation à grande échelle du matériel
motorisé et moderne faisant la supériorité de l’ennemi n’en sera que plus problématique.
La nécessité de conquérir pacifiquement les populations des territoires choisis
apparaît également comme fondamentale, leur appui s’avérant précieux dans une
guerre de partisans. Mais il ne s’agit pas ici de faire de la propagande communiste
qui ne serait pas comprise par les populations montagnardes, il faut plutôt,
selon le général Giap, "aborder les problèmes qui leur tiennent à cœur en des
termes qu’elles puissent comprendre" afin non de "faire changer l’adhésion à
une doctrine, mais d’engager irrationnellement dans un processus actif. Ce n’est
plus d’amener un choix, mais de déclencher des réflexes. Ce n’est plus de transformer
une opinion, mais d’obtenir une croyance active et mythique." (ibidem, p. 55).
C’est après l’échec des insurrections de 1948, initiées surtout
par l’URSS, que seront adoptés les principes révolutionnaires chinois. Suite
aux actions françaises et américaines en Indochine (grave échec du Viet-Minh
en 1951 à Vin Yen, par exemple), à la mort de Staline en 1953 (auquel succède
Krouchtchev dont le militantisme est nettement moins accentué) et à la signature,
le 8 septembre 1954 à Manille, du pacte portant création de l’Organisation du
Traité de l’Asie du Sud-Est, les Soviétiques renoncent à leurs aspirations en
Asie du Sud-Est alors que la Chine se retire pour se donner une apparence pacifique
lors de la Conférence de Bandoeng en avril 1955. Mais dès la première Conférence
des PC à Moscou en septembre 1957, Mao annonce la position militante que la
Chine adoptera à partir de 1958 : "Le vent d’est l’emporte sur le vent d’ouest"
(ibidem, p. 36).
Le parti communiste de Thaïlande.
Le Communist Party of Thailand (CPT), créé le 1er décembre
1942 pour lutter contre les Japonais, reçoit sa première aide en armement de
la Chine en 1960, et dissémine ses "bases libérées" dans le Nord du pays, le
Nord-Ouest étant montagneux et le Nord-Est, particulièrement pauvre et sous-administré,
se trouvant proche du Laos où le Vietnam ouvre des centres de formation destinés
aux cadres du CPT. Le véritable déclenchement de l’insurrection communiste en
Thaïlande se fera à la suite de l’installation de l’armée de l’air américaine
en Thaïlande dès le 7 février 1965. La réaction du Vietnam réside alors dans
la création, au Nord Laos, du Quartier Général 30 dont les deux "écoles anti-américaines"
où seront formés militairement les Hmong. A cette époque les services de sécurité
thaïlandais estiment les guérilleros armés et non armés à environ 400 ou 500,
dont seulement 200 dans le Nord (la base du Sud, Surat Thani, comptant 200 à
300 hommes). Le soutien du Vietnam au CPT s’explique par l’importance de la
minorité vietnamienne du Nord-Est (plus de 50 000 réfugiés du Tonkin ayant fui
les Français en 1946), par la volonté de prendre la Chine de vitesse dans leurs
luttes d’influence respectives et d’intimider une Thaïlande qui sert de base
arrière américaine. La Chine, voyant les velléités vietnamiennes d’un mauvais
œil, décide alors de privilégier leur blocage au détriment de la progression
du CPT, érigeant dès 1969 une Armée de défense de la frontière ou 11 ème armée,
composée à 80 % de Hmong et à 20 % de Yao et de Wa, et chargée de contrer en
douceur le Vietnam dans le Nord de la Thaïlande. Ainsi, à partir de 1970, la
Chine s’implique concrètement en prenant en main la guérilla sur le terrain.
C’est dans le Nord que la nouvelle stratégie chinoise sera
la plus efficiente, les aides matérielles y étant aisément acheminées dans des
bases de montagnes quasi imprenables et où la culture sur brûlis pouvait être
pratiquée avec l’aide des Hmong. En janvier 1979, lorsque le CPT est expulsé
du Laos, quelques 10 000 guérilleros communistes sont disséminés en Thaïlande.
Un retournement de situation se produit cette même année lorsque le CPT propose
ses services au gouvernement thaïlandais pour lutter contre l’agresseur vietnamien
avant que la Chine ne l’abandonne pour s’allier avec la Thaïlande contre le
Vietnam : "les conflits nationaux sont devenus plus importants que les conflits
de classe" (Dassé, 1993, p. 95). Dès lors les effectifs du CPT s’effondrent
: 9 000 guérilleros en 1980, 7 000 en 1981, 3 300 en 1982, les 800 Hmong de
la Province de Tak se rendent et, en 1984, les combattants communistes ne sont
plus que 920.
Mais, néanmoins, malgré cet échec cuisant et un grave affaiblissement,
le CPT a montré depuis 1989 des signes de réorganisation. Ainsi il subsisterait,
au Nord, quelques 120 guérilleros à Nan, 50 à 60 à Mae Hongson, 150 dans le
Nord-Est et environ 50 à 100 le long de la frontière birmane, au Sud de Kanchanaburi,
ces derniers collaborant avec la petite centaine de membres du PC de Birmanie
qui subsistent dans le Tenasserim (ibidem, p. 96). La guérilla communiste en
Thaïlande n’est donc pas totalement éteinte et pourrait se réactiver si la Chine
amorçait un nouveau revirement dans les objectifs de sa politique extérieure,
ce qui est peu probable étant donné le rapprochement presque forcé qu’elle a
opéré vers les pays d’Asie du Sud-Est lors de son isolement international après
les événements de juin 1989.
Le parti communiste de Birmanie.
Le Communist Party of Burma (CPB) est créé le 15 août 1939
à Rangoon par six intellectuels marxistes dont Aung San, futur héros nationaliste
de l’indépendance, et U Nu, futur Premier ministre. La déclaration d’indépendance
de la Birmanie le 1er août 1942, durant l’occupation japonaise, réjouit les
Anglais qui fourniront, début 1945, armes et entraînement aux guérilleros du
CPB par l’intermédiaire de la Force 136. Dès la défaite nippone, l’Anti-fascist
People’s Freedom League (AFPFL), dont le président est Aung San, définit son
nouvel objectif, la lutte contre l’Angleterre. Aung San rompt ainsi avec le
marxisme pour devenir nationaliste alors que des dissensions éclatent au sein
du CPB qui se scinde en deux (1946) : le Drapeau Rouge (DR), d’obédience soviétique,
entame rapidement une guérilla (2 000 hommes), alors que le Drapeau Blanc (DB)
préfère fomenter des mouvements de grève.
Si le DB se caractérise par ses refus d’obéissance à la Chine,
celle-ci élabore néanmoins les stratégies du parti birman, initiant par exemple
en 1950 l’implantation d’un gouvernement de Front populaire dans l’Etat kachin
afin de permettre une invasion de la plaine centrale puis de Rangoon et de prendre
ainsi le pouvoir. La situation se complique lorsque des troupes du Kuomintang
(KMT), basées en Birmanie et soutenues par la CIA (30 000 hommes engagés dont
des Shan, Kachin et Chinois de Birmanie dont seulement 6 000 survivront), partent
à la vaine reconquête de la Chine qui, elle, engage une guerre contre la Birmanie.
Le conflit sino-birman éclata à la suite de rumeurs postulant la volonté chinoise
de créer un Grand Etat kachin à cheval sur les deux pays, les cartes chinoises
de 1951 montrant le Nord de la Birmanie comme un territoire chinois. Les pressions
de ces derniers aboutirent, en 1960, à l’expulsion des troupes du KMT de Birmanie
qui se réfugient au Laos et en Birmanie ou ont déjà été rapatriées sur Taïwan,
et à un accord frontalier sino-birman.
Après l’offre d’amnistie du général Ne Win en 1963, les dernières
offensives des guérilleros du DB se soldent par des échecs cuisants dont la
grande débâcle de 1968. Si en 1975 le communisme birman est presque éteint,
les guérillas demeurent néanmoins en Birmanie, car, de 1968 à 1975, la Chine
crée, sur sa frontière et avec des populations tribales, ce qui sera rapidement
appelé le faux CPB.
Dès 1966, la Chine lance dans le Nord de la Birmanie des actions
visant à établir des bases arrières pour permettre au CPB de prendre le pouvoir.
Une alliance est contractée avec les trafiquants de drogue du Kokang (pointe
Nord-Est de l’Etat shan), des Chinois à 90 %, qui acceptent de former une force
armée "révolutionnaire" en échange d’un soutien dans leur trafic. L’Etat de
Kokang est rapidement et totalement annexé et le CPB chinois se dissémine dans
l’Etat kachin affrontant les troupes régulières birmanes qui révèlent dès 1969
la présence des Chinois. En effet, en 1967, la Kachin Independence Army (KIA)
qui était liée à Taïwan, à la CIA et la à Thaïlande, accepte de collaborer avec
le CPB en échange d’armes, de formation militaire et d’une aide pour la culture
du pavot. Les Wa, également enrôlés, constituent ainsi 90 % des effectifs du
CPB-Nord. Une fois le faux CPB structuré militairement, la Chine retire ses
troupes et se contente de ne fournir que des armes légères aux guérilleros "communistes"
(ce ne sont en fait que des montagnards intéressés) qui ne seront jamais capables
de sortir des 20 000 km 2 de "zones libérées" de la frontière sino-birmane.
Avec l’invasion vietnamienne du Cambodge, la Chine réduit fortement
son aide au CPB qui s’implique de plus en plus dans des alliances avec des minorités
qu’il soutient dans leur recherche d’autonomie. En 1980, l’aide financière annuelle
chinoise tombe de 7,5 à 5 millions de dollars, ce qui implique une réorientation
du CPB dans le trafic de drogue et les guérillas du banditisme.
Le massacre des étudiants de 1989 à Pékin mit définitivement
fin aux aides accordées aux PC asiatiques, les relations avec les Etats du Sud-Est
asiatique devenant primordiales dans le contexte d’un isolement international.
L’alliance avec la Birmanie primait dès lors sur le soutien au CPB, le riz,
le bois, le jade, les pierres précieuses et les minerais birmans importés par
la Chine, qui exporte quant à elle de nombreux produits manufacturés, déterminant
la prépondérance des échanges commerciaux sur la propagation de l’idéologie
communiste. la valeurs des échanges commerciaux sino-birmans s’élevait en effet
à trois ou quatre milliards de dollars en 1991.
3. 2. 2. Les guérillas "ethniques",
les Karen.
A la différence des guérillas communistes, celles des "minorités"
ethniques et, ou religieuses, ne reposent pas sur des revendications idéologiques
mais sur l’activation de sentiments identitaires exacerbés lors des histoires
respectives des populations concernées. L’introduction des concepts occidentaux
d’Etat-nation, de droit et de démocratie bouleversait ainsi les systèmes asiatiques
basés sur le concept de soumission du plus faible au plus fort, soumission accordée
dans le cadre d’un échange contractuel, le maître offrant sa protection contre
des services rendus. Le modèle d’organisation spatiale en "galaxie" ou à "emboîtement",
avec les relations dialectiques autonomie-dépendance (les relations soumission-protection
peuvent en effet varier selon l’évolution des rapports de force, le soumis recherchant
une meilleure protection pouvant changer de protecteur), est donc remis en question
avec l’apparition du modèle occidental de l’Etat-nation. Ainsi, après les indépendances,
les populations majoritaires, ou plutôt dominantes, voulurent intégrer les minorités
(souvent marginales sur plusieurs plans : linguistique, religieux, technico-économique,
géographique, démographique) dans le cadre de l’Etat-nation, alors que celles-ci
étaient en droit d’espérer créer leur propres organisations politico-territoriales
selon les mêmes principes. Les modalités des décolonisations peuvent donc être
perçues comme iniques par des populations minoritaires dominées qui se voient
soumises successivement à deux autorités coloniales différentes, l’autorité
birmane succédant par exemple à l’autorité britannique. Ce type de situation
renferme un potentiel de recours à la force armée lorsque des héritages historiques
particuliers ont exacerbé les conscientisations identitaires.
"With the establishment of colonial rule by the British in
Burma and the French in Indochina, legally drawn boundaries were substituted
for shifting frontiers. Such boundaries were also improved on the Siamese by
the colonial power. Fixed territorial boundaries deprived local tribal chiefs
of any role in determining relationships on the frontiers. ... In short, colonial
rules redefined tribal peoples as subjects of particular states by virtue of
their relation to a territorial boundary and not because of special relationships
they had with one or another court." (Keyes C.F., in Cutural Survival Report,
1987, p. 20).
La guérilla karen de Birmanie constitue un exemple explicite
des aspirations de certaines minorités à vouloir accéder à une autonomie sinon
à une indépendance. L’histoire des Karen, dont les origines sont pour le moins
incertaines voire inconnues, permet de saisir en partie les mécanismes qui ont
joué dans l’émergence d’un sentiment identitaire qui a été assez fort pour mener
à une cristallisation elle-même génératrice de conflits armés particulièrement
violents.
Population animiste à l’origine, les Karen, qui, en Birmanie,
peuplaient massivement les plaines (Salween et en moindre mesure Irrawady),
adhérèrent massivement au bouddhisme (84 %). Mais les 16 % restant furent convertis
au christianisme à la suite des efforts d’un missionnaire baptiste américain
arrivé en 1813 en Birmanie (Fistié, 1985, pp. 41 et 76). L’évangélisation des
Karen bénéficiait d’un terrain particulièrement favorable étant donné les mythes
et croyances qu’ils entretenaient depuis des temps immémoriaux
(5). La prise en main des Karen christianisés par les églises
(baptiste, catholique et anglicane), surtout des Sgaw, permit de leur dispenser
une éducation particulière qui allait en faire une classe dirigeante par rapport
aux autres Karen (les Pwo par exemple qui étaient restés animistes ou bouddhistes)
et les mettre sur la voie d’un nationalisme karen
(6)
opposé à celui des Birman, comme en témoigne la création en 1881 de la Karen
National Association (de direction Sgaw et chrétienne), dont les objectifs étaient
d’ériger une nation karen protégée d’une restauration de la domination birmane
par le développement d’une coopération avec les Britanniques.
La colonisation britannique permit en effet aux Karen de se
trouver libérés de la domination birmane et de coopérer avec les premiers pour
leur faciliter le contrôle de la Birmanie (révolte birmane après l’annexion
de la Haute Birmanie en 1886). Les Karen servirent en effet les Britanniques
(comme d’ailleurs les kachin et les Chin) lorsque l’armée des Indes procéda
au recrutement de troupes autochtones après 1886, s’assurant ainsi de l’appui
de minorités historiquement dominées par les Birman et mettant en pratique la
politique du "diviser pour mieux régner". Ce n’est qu’à partir de l’autonomie
interne de 1937 que des Birman et des Shan furent recrutés dans les forces armées
et de police, jusqu’à ce que l’intervention japonaise de 1942 y mette fin prématurément.
La deuxième guerre mondiale aggrava considérablement les sentiments particularistes
déjà bien présents en Birmanie, les Karen et les Birman choisissant des camps
diamétralement opposés. En effet il était logique pour les Birman de soutenir
les Japonais qui déstabilisaient et repoussaient le colonisateur britannique,
alors que pour les Karen, le soutien de l’Angleterre se justifiait par des motivations
anti-birmanes évidentes
(7). Les aspirations
nationalistes et indépendantistes des Karen furent dûment encouragées par les
Britanniques qui s’assuraient ainsi de leur soutien contre les Japonais et les
Birman, mais les promesses faites ne seront pas tenues et la Birmanie accédera
alors à l’indépendance en 1948 avec des corps d’armée séparés et ethniquement
homogènes, et une structure étatique problématique.
Le mouvement séparatiste karen existe en Birmanie depuis 1949
et se compose d’une organisation politique, la Karen National Union (KNU), et
de sa branche armée, la Karen National Liberation Army (KNLA). Le but de la
KNU est l’instauration d’un Etat indépendant karen (Kawthoolei)
(8), ce qu’elle cherche à réaliser, sous la présidence du
général Saw Bo Mya, en occupant une portion du territoire de Birmanie qu’ils
revendiquent comme étant leur Etat
de facto. La situation des rebelles
karen le long de la frontière birmano-thaïlandaise leur permet de lever des
taxes et des impôts sur les biens provenant des trafics entre les deux pays
(trois millions de $ US en 1978, non compris l’énorme profit fait sur l’exploitation
des essences rares, principalement le teck, et des mines de tungstène, antimoine
et surtout étain, ainsi que la contrebande de jade : Boucaud et Boucaud, 1985,
p. 61). Les revenus tirés du prélèvement de ces taxes sont utilisés pour financer
les opérations militaires menées contre l’armée birmane régulière. Il est nécessaire
de préciser ici que ces revenus ne proviennent pas du commerce de l’opium qui
est puni de la peine de mort chez les Karen.
La situation frontalière de la guérilla karen révèle une signification
hautement stratégique. En effet, la nature particulièrement collinéenne des
régions frontalières permet à la KNLA de s’y aménager de véritables sanctuaires
d’accès difficiles (figure 11). La population, majoritairement karen du côté
birman, offre des appuis non négligeables dans le cadre d’entreprises aussi
marginales que celles des guérilleros. Mais l’aspect le plus significativement
stratégique de cette localisation frontalière est l’exploitation des avantages
offerts par les deux Etats souverains lors de mouvements de retrait par exemple.
Les intégrités territoriales des deux Etats doivent en effet être respectées
de part et d’autre de la frontière. Les interventions de l’armée birmane en
mai 1989 sur le sol thaïlandais illustrent ainsi les difficultés thaïlandaises
de préserver leur intégrité territoriale : le 21 mai 1989, le Bangkok Post
indiquait que 400 hommes de troupe birmans avaient traversé la frontière (Mae
Sot, province de Tak) afin de prendre à revers un camp de rebelles karen (Rajah,
ibidem, p. 106).
"The point I wish to stress here is that, whatever the origins
of Karen nationalism may be, whether Christian or otherwise, the KNU and KNLA
like any other insurgent movement understand very well the language, as it were,
of nation-states and (even if not explicitly) also the symbolic value and strategic
importance of borders." (ibidem, p. 116).
Le fait que les Karen se répartissent de part et d’autre de
la frontière, dans deux Etats différents, affecte considérablement les phénomènes
de conscience identitaire dans le sens où les Karen de Thaïlande se sentent
différents de ceux de Birmanie et sont moins enclins à apporter un soutien concret
à la cause "nationale". C’est en effet une identification déterminée par rapport
à la communauté locale qui prime sur une affiliation ethnique large, et ceci
implique de dissocier trois situations d’identification qui peuvent en fait
être résumées à deux. Ananda Rajah estime ainsi que, là où le Kawthoolei est
concerné, les frontières étatiques sont "imaginées" pour coïncider avec des
frontières ethniques également "imaginaires" qui tendent à gommer les différences
intra-ethniques, telles que celles existant par exemple entre les Sgaw et les
Pwo, comme les différences religieuses, par exemple celles entre Karen chrétiens
et animistes. Mais là où ce sont les Etats de Thaïlande et de Birmanie qui sont
concernés, les communautés étatiques "imaginées" affectent la connaissance des
différences existant entre les divers groupes ethniques, les divisions ethniques
et culturelles étant subordonnées aux divisions géopolitiques. Ainsi, aux deux
niveaux d’analyse, l’importance des différences existant au sein des groupes
considérés est niée ou diminuée afin de parvenir à la constitution de communautés
"imaginaires" qui puissent soit servir les aspirations à la reproduction d’un
Etat soit à celle de se création.
Mais si ces communautés sont imaginairement construites, c’est-à-dire
qu’elles désignent des faits de conscience identitaires et sont donc plus des
représentations que des réalités objectives (Lacoste, Cahen, Anderson B.), elles
sont alors modifiables, sécables : l’identité étant "une construction dont les
fondations et les superstructures sont déterminées par les situations dans lesquelles
elle est érigée, par les rapports de pouvoir qui sont alors noués et les efforts
entrepris pour la modifier." (Denis-Constant Martin, in Cahen, 1994, p.36).
L’évolution de la guérilla karen illustre ce type de phénomène par lequel une
communauté constituée par un dépassement des particularismes peut être soumise
ensuite au jeu de ces mêmes particularismes.
En effet les combats qui éclatèrent en décembre 1994 sur les
berges de la rivière Salween n’opposaient plus seulement l’armée birmane aux
Karen, mais également des Karen à d’autres Karen. La rupture au sein de la nation
karen débuta progressivement mais prit rapidement des proportions inquiétantes,
se nourrissant des iniquités sociales évidentes existant entre les Karen de
confessions différentes et de la corruption des leaders principalement chrétiens.
Les militaires birmans ne furent pas long à comprendre les avantages certains
qu’il y avait à exploiter cette fissure dans la cohésion karen, et finirent
par obtenir le ralliement des Karen bouddhistes à leurs côtés. La Democratic
Karen Buddhist Army (DKBA) naissait ainsi en 1994 et lançait ses premières attaques
contre la KNU avec le soutien de la junte militaire birmane. Les contentieux
frontaliers birmano-thaïlandais se sont aggravés depuis, les membres de la DKBA
s’étant introduits en territoire thaïlandais plusieurs fois pour y attaquer
des camps de réfugiés karen où se rendent des hommes de la KNU. Ainsi, durant
le mois de janvier 1996, plusieurs raids de la DKBA furent lancés dans la province
thaïlandaise de Tak ( district de Mae Sot) faisant plusieurs morts tant parmi
les réfugiés karen que parmi les forces de la police frontalière. La DKBA a
même menacé d’intensifier ses attaques si la Thaïlande continuait de protéger
la KNU, ce qui, en fait n’est plus le cas depuis 1988. Les menaces ont été prises
très au sérieux du côté thaïlandais où de nombreux renforts militaires ont été
envoyés dans la région de Tak, l’avertissement ayant été donné par le commandant
de la troisième armée étant particulièrement clair : "We will be merciless and
violent if they (DKBA) continue cross-border, attacks and harm us first" (09/02/96,
Bangkok Post). Des mesures draconiennes ont également été prises dans
les camps de réfugiés menacés, des mines ayant été disposées autour des camps
et des couvre-feux établis. Le lendemain, de 2 000 à 3 000 réfugiés karen entraient
en Thaïlande, suite aux combats qui opposaient La DKBA et les forces armées
birmanes aux soldats de la KNU (Bangkok Post, 11 et 12/02/96).
L’exemple des Karen montre à quel point la région du Triangle
d’Or est encore soumise à des guérillas qui peuvent utiliser à leur avantage
une position frontalière entre deux Etats souverains. Mais il montre également
que si les soutiens externes de certains Etats peuvent brusquement cesser et
même se renverser (la Thaïlande encourageait le maintien d’une zone-tampon non
birmane sur son flanc ouest jusqu’en 1988 lorsque les intérêts économiques primèrent
sur une sécurité territoriale désormais renforcée), la cohésion interne d’une
communauté de définition ethnique peut être remise en question par l’activation
de sentiments particularistes jusqu’alors dépassés (ici des sentiments religieux
différents). La scission interne de la "nation karen" illustre alors dans quelle
mesure les communautés identitaires sont des communautés "imaginaires" que l’on
peut dépasser dans un sens ou dans l’autre (homogénéisation ou hétérogénéisation).
L’ethnicité se situe donc ici entre les théories mobilisationnistes et interactionnistes,
les Karen ayant utilisé eux-mêmes l’ethnicité karen comme "ressource mobilisable
dans la conquête du pouvoir politique", comme "une des façons de remplir les
vides du nationalisme" et également en tant que "processus continu de dichotomisation
entre membres et outsiders, demandant à être validée dans l’interaction
sociale"(Poutignat et Streiff-Fenart, 1995, pp. 105-110 et 96).
3. 2. 3. Les guérillas de la
drogue, Khun Sa.
Le problème des guérillas ethniques ou nationalistes dans le
Triangle d’Or cache dans bien des cas le problème majeur qu’est celui du trafic
de l’opium et de l’héroïne. En effet, nombreux sont les mouvements armés qui
utilisent comme prétextes des revendications identitaires et territoriales (nationalismes,
indépendances, autonomies) pour se livrer au commerce lucratif de la drogue.
Si les revenus tirés de ce type de ressources permettent de financer certains
groupes politiques et militaires démunis, ils peuvent également motiver et générer
des entreprises purement commerciales et opportunistes qui s’arment pour protéger
et développer leurs activités. L’espace birman du Triangle d’Or est ainsi constitué
de nombreux domaines territoriaux sur lesquels règnent des "seigneurs de l’opium"
qui possèdent leurs propres armées privées. Le cas de Khun Sa est particulièrement
significatif, tant le parcours de ce "roi de l’opium", de ce "seigneur de la
guerre" des Etats shan est exemplaire et inégalé dans le Triangle d’Or (figure
11).
Les Etats shan de Birmanie ayant bénéficié jusqu’en 1966 d’une
situation particulière leur permettant de produire et de consommer de l’opium
(pratiques interdites dans le reste de la Birmanie depuis 1948), un tiers au
moins de la population vivant à l’Est de la Salween en 1970 ne disposait que
de l’opium comme ressource commerciale, proportion qui atteignait même 90 %
dans certains districts. Si les producteurs d’opium étaient en majorité des
agriculteurs sur brûlis (Lahu, Akha, Lisu, Wa) les Shan se contentaient, jusqu’en
1960 environ, de taxer les caravanes d’opium (5 %) et d’héroïne (10%) pour financer
les achats d’armes et de munitions nécessaires à leurs combats sécessionnistes.
Le trafic de l’opium s’intensifia pendant les années 60 lorsque l’arrêt de l’aide
financière taïwannaise aux forces armées chinoises et nationalistes du Kuomintang
(KMT), réfugiées dix ans plus tôt dans la région, contraint celles-ci à se tourner
vers le commerce de la drogue pour se procurer des revenus (Fistié P., 1985,
pp. 293-302).
Un autre facteur allait intensifier la production d’opium en
Birmanie : en 1965, le général Ne Win, confronté à de nombreuses rébellions
(rébellions shan, communistes, kachin, karen, surtout), permit l’organisation
de milices privées baptisées groupes d’autodéfense (Kha Kwe Yei, ou KKY) qui
lutteraient contre les rebelles en échange de l’autorisation donnée de se livrer
à tous les trafics. Parmi la soixantaine de ces KKY qui se sont rapidement constitués,
deux des plus importants étaient respectivement dirigés par deux métis sino-shan,
Lo Hsing-han et Shang Shi-fu, le dernier étant plus connu sous le nom de Khun
Sa
(9). Ne Win, en démettant les Sawbwas
de leurs pouvoirs politiques et administratifs (1958-1960), avait rendu inutiles
les milices privées qu’ils entretenaient, milices qui s’abandonnaient au brigandage
afin de se procurer des revenus. Shan Shi-fu, ancien chef de milice, profita
de l’opportunité qui lui était offerte avec la création des KKY pour recycler
sa bande. Engagé dans le commerce de l’opium, il fut trahi par les nationalistes
shan avec lesquels il avait négocié un contrat de passage et se mit alors effectivement
à les combattre en 1966, ce qu’il aurait été censé faire dès le début en tant
que chef de KKY au service de Ne Win (ibidem).
Le commerce de l’opium restait néanmoins son activité prépondérante
et, en juillet 1967, après avoir décidé de livrer sa cargaison au général laotien
Ouane Rattikoune et non plus à Tuan Shi-wen (le chef de la 5 ème armée du KMT),
il perdit toute sa marchandise dans ce qu’on a appelé la "guerre de l’opium".
Mais malgré ces pertes importantes, la puissance de Shan Shi-fu prenait de telles
proportions que Ne Win, estimant l’autorité gouvernementale menacée, le fit
arrêter en 1969, sans pour autant démanteler son organisation qui fut reprise
par son lieutenant et rebaptisée Shan United Army, affichant ainsi un label
nationaliste (ibidem). Libéré en 1973 après l’enlèvement par les siens de deux
médecins soviétiques, Shan Shi-fu change son nom pour celui de Khun Sa, reprend
sa place à la tête de ce qui est désormais la SUA et rallie à lui l’Armée nationale
lahu avant d’aider à la formation de l’Armée nationale wa qui escortera ses
caravanes (Dassé M., 1993, pp. 199-200). En 1976, le quartier général de la
SUA est établi à Ban hin Taek, en Thaïlande (50 km au Nord-Ouest de Chiang Raï,
à 2 km de la frontière), et en 1977 l’armée régulière birmane viole la souveraineté
territoriale thaïlandaise en tentant de défaire Khun Sa qui est sommé de quitter
le royaume. En 1978 un second ultimatum reste sans effets et, en 1982, l’armée
thaïlandaise lance une attaque réussie contre Ban Hin Taek suite à la pression
des Etats-Unis. Khun Sa et son armée se replient alors en Birmanie et exercent
leurs représailles contre la ville frontalière de Mae Saï qu’ils razzient (Boyes
J. et Piraban S., 1991,p. 47). La puissance de Khun Sa était alors considérable,
lui et ses 2 500 à 4 000 hommes de la SUA contrôlant 75 % du trafic de l’opium
du Triangle d’Or à cette époque (Fistié, ibidem).
Les motivations américaines dans la lutte contre Khun Sa sont
multiples. En effet, les Etats-Unis, cherchant à contenir les avancées du communisme
dans la région, soutenaient d’abord le KMT par le biais de la CIA et voulaient
donc l’aider dans le conflit l’opposant à la SUA grandissante. Le développement
de la toxicomanie aux Etats-Unis motivait également le soutien du régime du
général Ne Win, lequel voulait pratiquer une politique d’ouverture et rechercher
une aide économique extérieure. Le rapprochement de Washington et de Rangoon
s’opérait ainsi dès 1972, l’aide économique américaine étant accordée à la Birmanie
en échange de la lutte affirmée de celle-ci contre le trafic d’opium et donc
contre Khun Sa. En mai 1973 un accord était passé entre les deux Etats pour
la livraison d’hélicoptères de combats américains, ce qui sera chose faite en
1974 (Fistié, ibidem).
Khun Sa, cherchant à contracter des alliances opposées, rallie
à lui l’Armée pour l’indépendance kachin et le PCB, et détient bientôt une vingtaine
de raffineries d’opium en héroïne. Au milieu des années 1980, il crée la Mong
Tai Army (MTA) en s’alliant à Moh Heng, le chef de la Shan United Revolutionary
Army (SURA, nationaliste), et devient bel et bien le "roi de l’opium" et le
"seigneur de la guerre" des Etats shan où ne subsistent plus de mouvements nationalistes
(Dassé M., 1993, p. 201).
Au début des années 1990, les attaques de l’armée birmane contre
la MTA ne semblaient pas très virulentes et la motivation des dirigeants du
SLORC laissait à désirer. Ainsi les barrages birmans établis sur la Salween
et les pistes de contrebande n’empêchaient pas le jade et l’opium, principales
sources de revenus de la MTA, de transiter quasi normalement. Le 11 décembre
1993, Khun Sa proclamait l’indépendance de l’Etat shan, la réactivation d’une
ligne politique nationaliste lui semblant peut-être opportune après la signature
de la paix birmano-kachin le 1er octobre de la même année et l’étroite collaboration
suivie entre le SLORC et la KIA depuis le cessez-le-feu de 1989 (Labrousse A.,
1994, pp. 147-152).
Le 7 janvier 1996, Khun Sa rendait les armes dans son camp
de Ho Mong et des milliers de soldats de la MTA se rendaient avec lui. Mais
quelques factions, particulièrement celles qui revendiquent un label nationaliste
shan, ont fui et déclarent vouloir continuer le combat contre Rangoon pour l’autonomie
de l’Etat shan. Les autorités birmanes ont déclaré vouloir traduire Khun Sa
en justice mais selon la MTA, leur chef serait toujours à Ho Mong, gardé par
ses propres hommes et des soldats gouvernementaux. Bien que les services de
lutte contre les narcotiques thaïlandais aient évalué la responsabilité de Khun
Sa dans la production d’opium à la moitié de la récolte annuelle de l’Etat shan
(soit 1 000 à 1 500 tonnes), ce dernier a toujours déclaré n’avoir combattu
que pour l’indépendance et n’avoir que taxé les caravanes d’opium, n’ayant jamais
été un trafiquant de drogue. (Bangkok Post, 31/01/96).
La reddition de Khun Sa a d’ores et déjà eu des conséquences
sur le trafic d’opium et d’héroïne, les Wa et leur Wa national Army (WNA) ayant
de ce fait étendu leur champ d’opération vers le Sud des Etats shan après avoir
aidé les forces armées du SLORC à vaincre la SUA. Les Wa constituent maintenant
le plus important et le plus redoutable des groupes armés du Nord-Est de la
Birmanie, voire de la Birmanie toute entière. Le pays wa, sur le Sud de la frontière
sino-birmane, est toujours resté sous-administré, que ce soit par l’Angleterre
ou par la Birmanie, les Wa étant resté jusqu’à il y a une vingtaine d’années
de féroces chasseurs de têtes et des combattants hors pair. Leur entrée dans
le commerce de l’opium s’est faite sous l’aile du KMT qu’ils ont ensuite quitté
pour se rallier au CPB pour lequel leurs guérilleros constituaient un apport
non négligeable. Mais en 1989, avec la dissolution du CPB, la WNA gagna son
autonomie et se lança dans le commerce des opiacés à grande échelle, étendant
un domaine de plus en plus vaste. C’est également en 1989 que le SLORC passa
des accords avec la WNA, une coopération étant définies dans les termes suivants
: les Wa bénéficiaient du support militaire de Rangoon et de l’utilisation des
routes sous contrôle birman afin de s’approprier la plus grande part de marché
possible dans le commerce de l’opium. Cet accord portait ainsi un préjudice
certain à Khun Sa d’autant plus que ses filières d’exportation via la Thaïlande
devenaient de plus en plus dangereuses.
Les filières d’exportation des Wa utilisent la frontière sino-birmane
et leurs multiples relations avec des membres du Chinese Communist Party (CCP)
et des forces armées chinoises (police, patrouilles frontalières et armée) et
leur héroïne raffinée au Yunnan est ainsi livrée à des agents de syndicats chinois
qui l’acheminent, via Kunming, vers Hong-Kong et les ports de la Chine orientale
où la drogue est réexportée vers l’occident. Le commerce des Wa et de la filière
chinoise se développe extrêmement rapidement et s’est trouvé involontairement
facilité par la politique commerciale chinoise menée depuis 1988 dans le Yunnan
: les contrôles douaniers avec la Birmanie avaient été réduits et une liberté
économique accordée aux quelques vingt minorités du Yunnan qui purent ainsi
aisément traiter avec leurs "cousins" de Birmanie (Chinois du Kokang par exemple).
Quant aux infrastructures de communication, de très importants travaux ont été
réalisés pour désenclaver la région du Yunnan et l’associer au développement
économique du reste de la Chine, ce qui a bien entendu permit d’augmenter significativement
le trafic de drogue (Newsweek, 29/01/96).
Le commerce de l’opium ne déclinera donc pas avec le reddition
de Khun Sa dont on ne sait même pas dans quelle mesure il cessera ses activités
économiques, ses rapports avec les généraux de SLORC ne semblant pas être des
plus mauvais, ceux-ci ayant d’ailleurs refusé son extradition vers les Etats-Unis.
L’opportunité est grande en effet pour de nouveaux seigneurs de l’opium de profiter
de la retraite de Khun Sa et de prendre part au trafic lucratif des opiacés.
Le Triangle d’Or des guérillas, qui se dispersait sur les régions
montagneuses et frontalières des trois pays, ne concerne plus désormais que
la Birmanie dont la partie Nord-Est abrite encore des mouvements armés indépendantistes
ou autonomistes, ainsi que des milices privées au service de seigneurs de l’opium.
Mais l’intégration du Yunnan chinois dans l’espace du Triangle d’Or devient
de plus en plus effective, les filières thaïlandaises étant particulièrement
dangereuses et, la diaspora chinoise étant très bien implantée en Asie du Sud-Est,
ses réseaux financiers et commerciaux offrent de nouveaux et formidables potentiels
pour le trafic de drogue. Les guérillas du Triangle d’Or, qu’elles soient communistes,
ethniques, nationalistes ou spécifiquement liées à la drogue, ont toutes en
commun la nature de leur composition. En effet, en Birmanie, au Laos, ou en
Thaïlande, si les guérilleros sont certes des acteurs non-étatiques ce sont
surtout des acteurs non-nationaux, et ce sont toujours des membres des minorités
périphériques des différents Etats. La guérilla dans le Triangle d’Or vit donc
de l’état de non-intégration, territoriale, nationale et économique, que connaissent
les populations qui y vivent. La validité du modèle de l’Etat-nation et les
politiques d’intégration qui sont développées pour parvenir à sa réalisation
deviennent donc des problèmes fondamentaux.
3. 3. Géopolitiques
de l’intégration, les réactions étatiques.
Les trois Etats aux frontières desquels s’est constitué l’espace
du Triangle d’Or
stricto sensu (1),
sont confrontés à des problèmes similaires mais dont les dimensions et les proportions
diffèrent. La Birmanie est en effet, et de loin, le pays le plus atteint par
les guérillas et le trafic des opiacés, alors que la Thaïlande et le Laos apparaissent
nettement moins menacés même s’ils ont toutefois à faire face à des situations
difficiles. Ce qui différencie principalement ces trois Etats, c’est le comportement
qu’ils ont adopté en réponse à l’organisation d’un espace dont le développement
s’est fait précisément en fonction de l’anomie caractéristique de régions marginales.
Les réactions étatiques ont toutes les trois visé au maintien de l’intégrité
territoriale au sein de frontières internationalement reconnues; elles ont également
cherché et cherchent encore à réaliser une unité nationale qui corresponde à
un cadre territorial étatique. Le modèle de l’Etat-nation et le concept de nation
qui le sous-tend sont donc ici des valeurs auxquelles aspirent les trois Etats,
mais elles tendent à être imposées par les nationalismes élitaires des populations
ethniquement majoritaires et politiquement dominantes. Leurs volontés d’intégration
nationale et territoriale se heurtent donc aux forces centrifuges constituées
par les nationalismes "minoritaires" qui peuvent plus ou moins exacerbés et
virulents selon les situations considérées.
L’Etat, en tant qu’entité politico-territoriale réalisée par
et autour d’un noyau ethno-démographique homogène, voit ainsi sa viabilité et
sa légitimité contestées dès lors que son territoire s’étend à des périphéries
en intégrant des populations diverses, et dans ce cas, l’Etat-nation ne peut
qu’être l’aboutissement d’un processus forcé d’imposition d’une identité collective
qui nie les multiples appartenances et allégeances existant originellement.
De plus, si l’on considère qu’une inégale distribution des richesses et des
revenus caractérise des relations de domination-soumission qui s’appuient elles-mêmes
sur des oppositions centre-périphérie et sur des différences culturelles et
communautaires, alors "les réactions de la périphérie sous-privilégiée à l’aliénation
auront de grandes chances de s’exprimer sur une base ethnique, le groupe désavantagé
se saisissant des différences culturelles pour en faire le support des ses revendications
politiques." (Poutignat, Streiff-Fenart, 1995, p. 114)
C’est précisément à ce type de situations que sont confrontés
les trois Etats dont les réactions et les mesures de luttes adoptées varient
selon leurs substrats politico-économiques (idéologies et théories politiques,
niveaux de développement). L’espace du Triangle d’Or, dont l’organisation est
rendue possible par les anomies étatiques, est donc soumis, en tant qu’espace
interétatique, international et même polyethnique, à des géopolitiques de l’intégration
(nationale, territoriale et économique) différentes dont les résultats sont
contrastés. Ainsi, l’intégration thaïlandaise peut être succinctement caractérisée
d’économique, alors que celle ayant cours en Birmanie est nettement militaire
et que la politique laotienne suivrait plus une voie culturelle "traditionnelle".
3. 3. 1. La Thaïlande et la voie
économique.
Les régions montagneuses du Nord de la Thaïlande sont restées
sous-administrées jusqu’au début des années 50, les populations montagnardes
existant à peine pour l’Etat qui ne les considérait ni comme résidents ni comme
citoyens thaïlandais. Cette faiblesse du contrôle étatique favorisa d’ailleurs
grandement l’immigration de groupes semi-nomades recherchant une relative autonomie
et indépendance. Mais dès 1950, avec l’avènement récent de la Chine communiste
en 1949 et les guérillas communistes, puis avec le conflit indochinois et le
trafic de drogue dans les années 60, les menaces frontalières se firent de plus
en plus fortes et l’intérêt porté aux montagnards s’accrut considérablement,
l’Etat thaïlandais, les grandes puissances impérialistes et les organisations
internationales se préoccupant soudainement de l’encadrement de ces populations
mal connues et quasi incontrôlées.
Ainsi, la Border Patrol Police (BPP), qui fut créée en 1951
à l’initiative et avec l’aide des Etats-Unis, avait et a toujours pour mission
première d’assurer la présence de l’Etat dans ces régions, les patrouilles recueillant
des informations sur les groupes ethniques et devant les aider dans les domaines
socio-économiques (écoles, dispensaires, agriculture). En 1958, avec la prohibition
de la culture du pavot, le gouvernement créa une division spéciale (Hill Tribe
Division) au sein du Department of Public Welfare avec pour principaux objectifs
d’assurer le contrôle des frontières, d’éradiquer la culture du pavot, de mettre
un terme à la déforestation croissante, et d’apporter un développement économique
aux montagnards. Des tentatives de sédentarisation ont également été menées
à partir de 1961 avec la création des Nikom qui étaient des centres de rassemblement
des divers groupes ethniques semi-nomades et dispersés. L’attribution de lopins
de terres, les constructions d’infrastructures et d’équipements ainsi que le
développement de cultures de substitution caractérisaient la "politique des
Nikom", politique qui s’avéra inadaptée, les montagnards dédaignant les Nikom.
C’est à cette même époque que fut réalisée la première étude socio-économique
sur les montagnards qui mena à la création, en 1964, du Tribal Research Center
de Chiang Maï.
Si, en 1968, des milices de montagnards ont été constituées
et entraînées à la défense des frontières, la politique thaïlandaise menée vis-à-vis
des minorités montagnardes ne leur accordait toujours pas de citoyenneté ni
de droit d’occupation des terres et encore moins de propriété. Les agricultures
sur brûlis étaient théoriquement proscrites d’autant plus que toutes les forêts
étaient considérées comme propriété de l’Etat. Ces conditions, ajoutées à la
raréfaction des terres cultivables et à l’augmentation de la pression démographique,
renforcèrent les volontés de revendication de populations de plus en plus pauvres
et contribuèrent à déclencher des tensions et des conflits importants. Les insurrections
ou guérillas communistes, soutenues par les pays communistes voisins, se sont
ainsi déclenchées à partir de 1967 en exploitant et en manipulant les frustrations
ressenties en particulier par les Hmong et les Mien. Les autorités développèrent
très tôt une stratégie de contre-insurrection basée sur les niveaux économique,
psychologique, politique et diplomatique
(2),
mais l’ajout d’un volet strictement militaire s’avéra nécessaire après les premières
insurrections de 1965. La répression thaïlandaise fut particulièrement violente
et artillerie, napalm et bombardements ravagèrent de nombreux villages, forçant
quelques 12 414 personnes à se réfugier dans les basses terres en 1972 (Bruneau,
1980, p. 993)
Les volontés thaïlandaises d’intégrer les populations montagnardes
à la société thaï se renforcèrent alors, les populations qui restaient éloignées
et non intégrées représentant une menace pour la "nation" en demeurant vulnérables
à la propagande communiste. L’intégration à l’économie marchande et la "thaïsation"
de ces populations prônées par le Communist Suppression Operations Commmand
(1965) devaient ainsi permettre une intégration qui soit nationale et territoriale,
mais les programmes de regroupement et de réinstallation des montagnards ont
toujours été menés sous la direction et le contrôle de Thaï sans que les groupes
ethniques concernés soient consultés.
Les années 1970 ont vu les programmes de développement et d’intégration,
donc d’assimilation, voire d’aliénation, se multiplier et s’intensifier avec
le problème grandissant de la culture du pavot et de ses nombreuses implications.
C’est le roi de Thaïlande qui lança le premier d’une longue liste de projets
basés sur les cultures de substitution qui s’avérèrent peu intéressantes, un
raï de pavot revenant à 202 bahts et permettant un profit de 459 bahts en 1976,
alors qu’un raï de riz correspond respectivement à 139 et 75 bahts (Bruneau,
1980, p. 999). Si les cultures de substitution (arbres fruitiers, légumes tempérés)
ont connu un succès très limité, les profits étant faibles et les infrastructures
permettant une commercialisation faisant souvent défaut, la fixation systématique
sur le problème de l’opium fit que les montagnards qui ne cultivaient pas de
pavot (Karen par exemple) furent délaissés et que près de 70 % d’entre eux se
sont considérablement appauvris.
A la suite d’une étude menée en 1974, le développement des
hautes terres de la Thaïlande du Nord ne concerne plus les minorités ethniques
montagnardes mais des zones écologiques ou économiques qu’il faut protéger ou
mettre en valeur, les problèmes techniques passant avant les problèmes sociaux
et permettant d’occulter ceux-ci (ibidem, p. 1 002). La création par le Royal
Forest Department depuis 1961 de 52 parcs, 28 réserves et 41 aires interdites
à la chasse, soit plus de 40 000 km 2 de terrains protégés, a accentué le problème
des populations montagnardes qui voient les terres exploitables se réduire de
plus en plus. En effet la réduction des superficies forestières (208 000 ha
par an dans le Nord), et donc des potentiels essartables, et la dégradation
rapide des sols place les agriculteurs des hautes terres dans des positions
critiques alors que ce ne sont que 4 % des montagnes qui sont actuellement cultivées
(Anderson, 1993, pp. 44-46). Mais les dommages environnementaux sont effectivement
multiples (déforestation, sols lessivés, érosion, savanisation, inondations,
sédimentation accélérée dans les réserves d’eau) et font que les populations
des plaines tiennent les montagnards pour responsables
(3)
alors que les opérations de développement menées par l’Etat contribuent souvent,
sinon aggravent, les problèmes : les nombreuses routes qui découpent les pentes
très raides des collines et montagnes provoquent des mouvements de terrains
et des ravinements impressionnants qui sont autrement plus dévastateurs que
le peu de culture sur brûlis pratiqué sur les hautes terres.
Les politiques thaïlandaises de développement et d’intégration
des montagnes et de leurs populations exploitent également une autre voie dont
le succès s’amplifie sans cesse et présente divers avantages. En effet, l’importance
considérable du tourisme en Thaïlande (plus de sept millions en 1993 : Michel,
1995 p.129) et l’essor de sa variante "ethnique" ou culturelle font que la région
mythique du Triangle d’Or est parcourue en long et en large par les vagues de
voyageurs, asiatiques et occidentaux. Les "authentiques villages traditionnels"
et leurs habitants sont particulièrement attrayant pour les touristes en mal
d’exotisme et ils représentent par-là même une manne financière pour l’industrie
touristique qui les exploite. Ainsi un village "traditionnel" susceptible d’être
choisi par des tours-opérateurs devra être sédentarisé, relativement isolé et
connaître un faible niveau de développement économique, les deux derniers critères
témoignant de l’authenticité recherchée. Ainsi Jean Michaud estime que "la stimulation
du développement touristique peut s’inscrire pleinement dans une stratégie étatique
visant l’occupation territoriale permanente, le contrôle des populations tant
au plan de leur circulation que de leur fonctionnement politique, et leur intégration
nationale par la dépendance au marché" (Michaud, 1994, p. 205).
Le tourisme "ethnique" ou culturel permet donc à l’Etat thaïlandais
d’assimiler les populations minoritaires tout en en rentabilisant le processus,
mais non à les intégrer : en effet, si les profits à court terme sont importants
(troisième source de devises du pays, 123 milliards de bahts (1 franc = 5 bahts)
en 1993 avec 5 millions de touristes : Michel, 1995, p. 188), les conséquences
à moyen et à long terme posent bien des problèmes. La sédentarisation de sociétés
montagnardes, non converties aux techniques modernes d’exploitation et d’occupation
de l’espace, et l’irruption d’une modernité aux vertus des plus contestables,
ont des effets plus néfastes que bénéfiques, que ce soit pour les minorités
ou pour l’Etat : épuisement accéléré des terres des régions surpeuplées et surexploitées
(non adéquation d’un mode d’exploitation avec le mode d’occupation et de résidence),
utilisation abusive d’engrais, de pesticides et d’herbicides qui polluent sols
et cours d’eau, dépendance alimentaire créée par le remplacement des cultures
vivrières par des cultures commerciales, loi du marché défavorable et importance
croissante de l’argent qui achève de déstructurer des sociétés déjà considérablement
atteintes dans leur "authenticité" (la drogue et la prostitution sont ici particulièrement
présentes
(4)).
L’authenticité tant recherchée par les tours-opérateurs et
les touristes est ainsi vite dissipée par leur propre fréquentation, et ceux-ci
se mettent alors à la recherche d’un autre "dernier village traditionnel" (le
fait d’être l’un des derniers leur donnant encore de cette valeur éphémère)
qui soit attractif. Si l’exploitation touristique fuit ses propres effets, l’Etat
thaïlandais, lui, y a trouvé un moyen rentable d’intégrer ses périphéries en
sous-traitant subtilement l’assimilation accélérée des populations minoritaires.
C’est bien ici d’assimilation et d’acculturation qu’il s’agit,
et non d’intégration, puisque les populations engagées dans les processus touristiques
finissent généralement par en être écartées et se retrouvent dans des conditions
de précarité extrêmes : une fois opérées l’acculturation et la déstructuration,
l’intégration nationale, citoyenne ou même économique est loin d’être réalisée.
Les tentatives thaïlandaises d’imposition de la langue thaïe et du bouddhisme
(5) n’en deviennent alors que plus aisées, et la politique
autoritaire d’assimilation atteint alors ses objectifs, la superposition de
l’Etat à la nation se réalisant ainsi progressivement. Mais les relations plaines-montagnes
restent malgré tout profondément conflictuelles, les "montagnards" n’étant toujours
pas perçus comme des "nationaux", F. Michel rapportant cette conception Thaïe
courante : "Si un Thaïlandais dit qu’il se promène en forêt c’est qu’il est
à l’étranger" (1995, p. 233).
La situation des minorités de Thaïlande est directement liée
aux conceptions des habitants des plaines qui estiment le plus souvent que "les
problèmes existent car les gens sont là, alors il suffit de les expulser", comme
il est communément admis dans le pays que les minorités ethniques "doivent être
assimilées ou expulsées" (ibidem, p.223). Ainsi, de nombreux projets voient
le jour afin de tenter de résoudre simultanément le mal-développement des populations
rurales et la dégradation de l’environnement. L’un des plus récents et controversés,
celui du
Khor jor kor, prévoyait de déplacer plus de dix millions de
personnes des régions forestières vers les plaines en leur accordant des lopins
de terre et de consacrer les espaces "libérés" à la reforestation à partir d’espèces
industrielles à croissance rapide ! Si celui-ci a été abandonné, d’autres sont
tout aussi arbitraires et témoignent de la violence des politiques d’intégration
thaïlandaises. En mars 1994, par exemple, 167 familles d’ethnies différentes
de Doi Luang National park ont ainsi été relogées à Chiang Raï, Phayao et Lampang,
afin d’assurer la protection de l’environnement (ibidem, p. 224)
(6).
C’est la recherche de droits civiques particulièrement difficiles
à obtenir qui motivent les populations minoritaires à accepter les contraintes
qui leur sont imposées par l’Etat (ibidem, p. 230)
(7).
En effet, comme le remarque F. Michel, "les droits civiques difficilement accordés
aux peuples minoritaires vivant sur le sol thaïlandais ne le sont que pour mieux
les administrer c’est-à-dire les soumettre à l’ordre dominant" (ibidem, p. 227).
La politique thaïlandaise d’intégration territoriale et nationale
utilise ainsi des alibis environnementaux et des stratégies touristiques afin
de "mettre la main sur des régions reculées et injustement qualifiées d’instables,
c’est-à-dire non-inscrites dans le cadre restreint de l’Etat-nation ou autrement
dit n’appartenant pas encore à leur sphère d’influence" (ibidem, p. 220). Mais
cette volonté d’intégration qui se traduit en fait par des processus d’assimilation
forcée emprunte la voie du développement économique qui, au lieu de gommer les
clivages existants, accentue les différences culturelles par l’inégalité de
la distribution et de la répartition des richesses et des revenus. L’industrialisation
et le développement économique que connaît le Thaïlande contemporaine ont de
graves conséquences, les crises sociale et environnementale actuelles devant
logiquement s’amplifier dans un avenir proche. Sanitsuda Ekachai estime ainsi
qu’ "en dépit de la rapide croissance économique du pays, 16,8 millions de personnes,
ou un cinquième de la population totale, vivent encore dans un état de pauvreté
absolue." (ibidem, p. 236). En Thaïlande, il s’avère que l’inégalité de la distribution
des ressources et du pouvoir s’appuie sur des oppositions entre centre et périphérie
(plaines et montagnes, rizières et forêts) comme sur des différences culturelles
et communautaires. Mais, lorsque les identités ethniques se voient corrélées
à un système de stratification socio-économique, les frontières ethniques et
sociales peuvent se renforcer mutuellement, et la dissonance ainsi obtenue entre
catégorisations sociale et ethnique rendra le franchissement de frontières ethniques
et donc les processus d’intégration nationale encore plus difficiles.
L’intégration nationale et territoriale en Thaïlande se base
sur des stratégies de développement économique, et c’est précisément sur les
inégalités sociales que les efforts de l’Etat doivent être portés afin que les
revendications socio-économiques ne s’expriment pas sur des bases ethniques
d’où germent facilement des tensions et des conflits difficilement maîtrisables.
3. 3. 2. La Birmanie
et la dictature militaire.
En Birmanie, "la quête de l’unité" (Fistié, 1985), territoriale
et nationale, remonte à l’époque pré-coloniale lorsque les Birman, migrant du
Nord vers le Sud, cherchèrent à assimiler les Môn durant quatre siècles, finissant
par briser la résistance à l’assimilation forcée à la suite de nombreux massacres.
Les efforts contemporains menés par les Birman contre les minorités ethniques
s’expriment dans une opposition géographique du centre aux périphéries et témoignent
de la volonté centralisatrice et assimilatrice du gouvernement de Rangoon qui
poursuit ainsi un processus séculaire.
Ainsi les relations difficiles qu’entretiennent les différents
groupes ethniques avec le pouvoir central sont connues pour être particulièrement
violentes, les répressions, les processus d’assimilation forcée et les conflits
militarisés composant le quotidien de la vie politique interne de la Birmanie
depuis l’indépendance de 1948. L’accord Aung-San-Atlee (1947) et la conférence
de Panglong avaient préparé l’accès à l’indépendance en définissant une constitution
qui instituait l’Union birmane sur la base d’une structure pseudo-fédérale dans
laquelle l’autorité administrative des différents Etats (la Birmanie proprement
dite et les Etats shan, kachin, karenni (kayah) et, en 1951, un Etat karen et
une division administrative chin) était garantie par l’existence d’une Chambre
des nationalités et d’une Chambre des députés à majorité birmane, la seule en
fait à avoir un pouvoir réel.
En 1960 le gouvernement U Nu espérait, en faisant du bouddhisme
la religion d’Etat, apporter un facteur d’unification qui faisait défaut jusqu’ici,
mais il déclencha en fait des réactions violentes de rejet chez la plupart des
minorités. Les menaces d’éclatement ou de fédéralisme que représentaient les
revendications et les rebellions des Shan et des Kachin (conférence de Taunggy
en 1961 : solution fédérale réclamée par les Etats avec possibilité de faire
sécession) amenèrent le coup d’Etat militaire du général Ne Win en 1962. Celui-ci
élabora un pouvoir partagé entre l’armée (la Tatmadaw) et le régime unique du
parti du programme socialiste birman, lesquels devaient garantir les unités
territoriale et nationale contre les actions des guérillas du CPB et des minorités
ethniques. L’armée devenait le principal agent de l’unité mais aussi le véritable
dépositaire du sentiment national en s’identifiant totalement à l’Etat, et le
système politique monolithique apparaissait plus comme la "réponse pragmatique
au problème central de la Birmanie qui est celui de la cohésion nationale" que
comme "le résultat d’un choix idéologique" (Fistié, 1985, p. 393)
(8).
N’accordant aucune validité aux revendications autonomistes
des minorités, le régime institué en 1962, dont la constitution de 1974 ne sera
que la consécration juridique (ibidem, p. 207), voulut rechercher le consensus
national à travers la réalisation d’une société d’économie socialiste dont le
développement aurait permis de favoriser le ralliement au gouvernement en apportant
un bien-être à l’ensemble de la population et ce, sans distinction. Mais dès
le milieu des années 1970, expansion démographique et stagnation de la production
agricole firent disparaître tout surplus exportable et les nécessaires importations
d’équipement ne pouvant alors être assurées, c’est tout le développement qui
se trouva arrêté.
Dès lors, face au gouvernement, c’est-à-dire à l’armée, la
régression économique et l’imposition d’une conception unitaire et centralisée
de la Birmanie (consacrée par la constitution de 1974) exacerbent les particularismes
ethniques qui se coalisent dans la National Democratic Front dont l’objectif
est d’obtenir un système confédéral comportant le maximum d’autonomie pour ses
membres. Cette situation devient particulière à la Birmanie puisqu’en Thaïlande,
le développement des mouvements étudiants (coup d’Etat d’octobre 1973) donne
aux oppositions des bases économiques et intellectuelles plutôt qu’ethnoculturelles,
alors que la Birmanie se trouve de plus en plus en proie au jeu des forces centrifuges
des particularismes ethniques.
A la fin des années 1970 et au début des années 1980, la Tatmadaw
multipliait ses offensives afin d’éliminer les résistances et les rebellions
sur la frontière birmano-thaïlandaise, et les rapports de force géopolitiques
se transformaient dans la région. Avec l’invasion vietnamienne du Cambodge,
la Chine se voyait menacée ou du moins concurrencée par l’élargissement de l’influence
soviétique en Asie (Mongolie, Vietnam, Laos, Cambodge, Afghanistan, relations
avec l’Inde d’Indira Gandhi), et l’évolution du régime birman devenait donc
importante aux yeux du pouvoir chinois. Les deux pays engagèrent de bonnes relations
lorsque, le 22 octobre 1977, la Birmanie s’engageait avec 97 autres pays en
faveur de la conférence destinée à négocier le retrait des troupes étrangères
du Cambodge. La Thaïlande, qui jusque-là redoutait les velléités conquérantes
de son voisin occidental, changea sa politique en décidant de développer le
commerce frontalier (bois de teck, pierres précieuses/riz, biens de consommation)
et donc de renoncer au maintien d’une zone-tampon tenue par les minorités rebelles
de Birmanie (ibidem, pp. 398-399). Mais à l’Ouest de la Birmanie, l’Inde, qui
s’inquiétait du rapprochement sino-birman et voulait disposer de moyens de pression
sur Rangoon, apportait son soutien aux Chin dont l’Armée nationale s’est constituée
avec l’aide des Kachin qui, eux, renforçaient ainsi leur flanc sud. L’Armée
nationale chin dispose ainsi d’un quartier général à Calcutta alors que l’Inde
a aussi noué des liens avec les Kachin de la KIA (Dassé, 1993, p.193).
La Birmanie pouvait dès lors intensifier ses attaques contre
les mouvements de guérilla, communistes ou ethniques, la Chine et la Thaïlande
ayant revu leurs positions respectives et donnant leur aval au régime militaire.
Celui-ci s’engagea alors de plus en plus dans la méthode de contre-guérilla
dite "search and kill" qui pouvait paraître adaptée à la lutte contre des groupes
armés motivés plus par le banditisme que par des revendications politiques ou
économiques. Les guérilleros communistes, qui avaient été jusqu’ici présentés
au peuple comme porteurs de tous les défauts (anti-bouddhistes, prochinoises
et anti-nationalistes, fauteurs de guerre civile et parasites par les taxes
qu’ils prélevaient), furent donc réduits au rang de terroristes rejetés même
par leur pays de soutien et finirent par succomber sous la puissance militaire
birmane. Le choix unique de l’utilisation de la force armée et non pas de la
médiation politique s’explique par le fait que Ne Win se refusait à toute forme
de fédéralisme et que la Tatmadaw est "une véritable armée de terre, la meilleure
d’Asie du Sud-Est, à égalité, pour le moins, avec celle du Vietnam" (Dassé,
1993, p. 159). Selon M. Bruneau, la part du budget militaire dans le budget
national serait passée de 30 % en 1988 à 50% et peut-être même 60 % en 1991,
et les effectifs de l’armée ne cessent d’augmenter, passant de 190 000 en 1988
à 300 000 en 1991, les fournitures en armement étant exportées massivement par
la Chine (in Lacoste, 1994, p. 295).
En 1988, de violentes répressions ont été menées contre les
manifestations de mécontentement et les aspirations démocratiques des étudiants
et des moines bouddhistes, et le pouvoir militaire instaura le State Law and
Order Restoration Council (SLORC) qui institutionnalisait la junte au pouvoir.
Après la victoire de la National League for Democracy de Aung San Suu Kyi (la
fille du héros de l’indépendance) en mai 1990
(9),
la junte refusa d’avaliser les résultats et procéda à des arrestations massives
qui firent fuir de nombreux étudiants à Manerplaw, le quartier général des Karen
insurgés aujourd’hui détruit. Des cessez-le-feu et des armistices plus ou moins
partielles ont été signés entre le SLORC et les différents groupes ethniques
en rébellion, Khun Sa s’étant également rendu début janvier 1996. La stratégie
du gouvernement était durant ces deux dernières années d’isoler les groupes
les plus acharnés en négociant avec d’autres populations et les pays voisins
(Chine et Thaïlande. Mais si les moyens offerts par exemple aux kachin en échange
de leur reddition leur permettent de se développer , ils permettent également
à l’armée birmane d’asseoir son emprise territoriale sur des périphéries jusqu’alors
difficilement accessibles (routes et écoles facilitant les communications et
donc l’assimilation).
La politique strictement militaire menée par la Birmanie pour
intégrer ses marges et les populations qui les peuplent rend la situation géopolitique
régionale précaire tant les problèmes frontaliers avec la Thaïlande sont nombreux
(fortes tensions de début 1996) et le nombre des réfugiés important. De plus,
la Tatmadaw n’hésite pas à s’infiltrer derrière la frontière afin de prendre
les guérillas à revers et viole ainsi l’intégrité territoriale thaïlandaise,
ce qui a pour conséquence de mobiliser des effectifs militaires importants et
de rendre la région particulièrement sensible. Ainsi, depuis la mi-décembre
1994, les offensives, majeures, ont été reprises contre les Karen après trois
ans de calme relatif, le schisme au sein de la KNU et la scission qui en résulta
ayant été manipulés par le SLORC. Manerplaw tombait le 27 janvier 1995 après
que l’attaque de la Tatmadaw ait été conseillée par les mutins karen du DBKA,
et le 20 février des obus tombaient délibérément en Thaïlande sur un camp de
réfugiés karen alors que la KNU abandonnait Kawmoora (en face de Mae Sot) attaquée
par 3500 soldats de la Tatmadaw (Burma Issues, vol. 5, N° 3, p. 5).
Les opérations militaires récemment menées par le SLORC peuvent
s’expliquer en partie par le fait le gazoduc devant relier la Birmanie à la
Thaïlande prochainement (Thong Pha Phum - Kanchanaburi) soit menacé par la présence
des troupes karen dont les sanctuaires se situent dans la région, ceux-ci ayant
refusé le compromis, offert par la junte (3 décembre 1994), de partager les
profits que dégagerait une telle réalisation (The Irrawaddy, vol. 3 N°
26, le 15/12/95). En effet, le 31 août 1995, vingt-quatre compagnies étrangères
avaient investi dans le pétrole et le gaz birman une somme totale de 1 435 millions
de dollars U.S. - Unocal et Total sont ainsi très critiquées pour leurs projets
dont les fonds d’investissement fournissent des revenus à la junte qui en use
pour développer son armement et recycler l’argent de la drogue. Les travaux
liés au gazoduc auraient également incité le SLORC à user d’une main d’œuvre
locale forcée, aucune des deux compagnies (Unocal et Total) ne permettant d’ailleurs
à des observateurs des droits de l’homme de visiter la région à leurs côtés.
Le rapprochement birmano-thaïlandais de 1988 a ainsi permis des échanges commerciaux
qui fournissent à la junte de se procurer d’autant plus de revenus investis
directement dans le financement des conflits internes, l’exemple des exportations
de riz birman bon marché vers la Thaïlande exprimant à lui seul les motivations
du SLORC (la Birmanie n’est en effet pas autosuffisante en riz ...) (Burma
Issues, vol. 5, N° 10, pp. 5-8).
Le commerce frontalier sino-birman bénéficie également du rapprochement
de la Chine et du SLORC (7 millions de dollars U.S. en 1984 et 192 en 1990),
le débouché commercial yunnanais sur l’Océan Indien motivant le soutien chinois
à la junte (vente et acheminement d’armes et de matériel) qui a contraint plusieurs
minorités à des compromis et à des cessez-le-feu et a provoqué l’afflux de plus
de 67 000 réfugiés en Thaïlande (Le Mékong, octobre 1993). Mais les conséquences
se sont avérées moins bénéfiques sur la frontière birmano-thaïlandaise, l’attaque
des minorités ethniques par le SLORC début 1995 ayant considérablement augmenté
l’insécurité frontalière, l’afflux de réfugiés en Thaïlande, et ayant durement
touché le commerce local, les produits thaïlandais étant par exemple boycottés
en Birmanie. Plus récemment, en août 1995, c’est toute la frontière qui s’est
vue fermée au commerce et à la circulation (après un conflit de pêcheurs), et,
avec la reddition de Khun Sa début janvier 1996, les troupes birmanes tentent
d’interdire la consommation de produits thaïlandais : le baht thaïlandais circulait
en effet plus que le kyat birman dans les zones tenues par Khun Sa et le SLORC
veut maintenant reprendre le contrôle économique d’une région qu’il avait perdue
depuis plusieurs décennies.
La Birmanie est donc toujours, depuis 1948, en train de tenter
de réaliser son unité territoriale et nationale par des stratégies d’intégration
particulièrement violentes. Ainsi en janvier 1990, le général Saw Maung reconnaissait,
dans une des très rares allégations publiques du SLORC, que le nombre de morts
liés aux insurrections depuis 1948 serait de plusieurs millions, et la KIO déclarait
que plus de 33 000 civils placés sous leur protection avaient été tués par les
troupes gouvernementales entre 1961 et 1986 (Smith, in Barnes, 1995, p. 225).
Smith estime que l’on peut expliquer la situation de la Birmanie à partir de
trois facteurs prépondérants : la guerre civile continue, le dilemme de l’unité
nationale et l’héritage du régime militaire instauré par Ne Win. Ainsi le résultat
cumulé de plus de quarante ans de négligence politique et économique a été la
marginalisation continue des minorités qui ont été considérablement désavantagées
dans tous les domaines - politique, économique, linguistique, culturel, éducatif
- et ont de ce fait plus été repoussées aux franges de la société birmane (Burmese)
qu’intégrées dans le courant de la vie "nationale". C’est cet isolement des
mouvements rebelles qui constitue l’un de leurs caractères actuels les plus
importants, ainsi que leurs revendications qui expriment leurs volontés d’être
reconnus non comme des minorités mais comme des nationalités, accusant les Birman
(Burmans) de pratiquer ce que la KNU appelle les "three A’s" : "annihilation,
absorption, and assimilation. The karens are much more than a national minority.
We are a nation." (ibidem, p.237).
Depuis 1988 l’idée d’une union fédérale
(10)
de Birmanie se fait de plus en plus présente au sein du mouvement d’alliance
ethnique du National Democratic Front (NDF) qui revendique plus de 25 000 soldats
mobilisables. En effet les idées séparatistes sont généralement abandonnées
puisqu’inapplicables et celles d’un système fédéral qui emprunterait à l’Allemagne,
la Suisse et l’Inde les remplacent désormais. La seconde idée et proposition
du NDF tient en une amnistie totale, dans la relaxe des prisonniers politiques
et dans la tenue de dialogues pacifiques. La rencontre la plus récente, celle
de 1981 avait une fois de plus échouée, Ne Win exigeant les redditions des groupes
armés sans garanties politiques aucune. L’échec du processus démocratique de
1990 témoigne également de l’immobilisme du système politique monolithique birman,
la National League for Democracy de Aung San Suu Kyi ayant été violemment réprimée
après sa victoire aux élections. Ainsi certains estiment à juste titre : "While
SLORC continues to reject the election result and detains the NLD leaders, every
agreement it reaches with any section of the population can be seen to enhance
its authority as
de facto government of the country." (ibidem, p. 244).
En fait, le résultat principal obtenu avec l’avènement du SLORC
est l’affirmation que la Tatmadaw reste la seule force d’union reconnue en Birmanie
même si l’expérience des dernières décennies montre que l’armée n’est pas en
mesure de résoudre à elle seule tous les problèmes du pays. Si les investissements
étrangers ont permis à la Birmanie de se dégager quelque peu de sa grave crise
économique, la situation générale reste toujours désespérée, comme en témoigne
le fermeture des universités depuis 1988 (ibidem, p. 228). Ici aussi, mais bien
plus amplement qu’en Thaïlande, les contrastes économiques exacerbent les différences
culturelles et les "réactions de la périphérie sous-privilégiée à l’aliénation"
s’expriment sur des bases ethniques, "le groupe désavantagé se saisissant des
différences culturelles pour en faire le support de ses revendications politiques."
(Poutignat et Streiff-Fenart, 1995, p. 114). Il apparaît donc que la centralisation
actuelle du pouvoir en Birmanie est en contradiction fondamentale avec la complexe
hétérogénéité du substratum ethno-culturel qui caractérise le peuplement. Un
tel système centraliste implique en effet, pour s’avérer viable, de parvenir
à un certain degré d’uniformisation de la population, uniformisation obtenue
par une progressive intégration des minorités à la société et à la nation birmane.
Mais l’histoire du pays depuis 1948 témoigne de l’échec des politiques d’intégration
nationale et territoriale, qui se sont caractérisées par leur violence extrême,
et laisse ainsi le champ libre aux aspirations fédéralistes des différentes
composantes de la population, l’érection de la citoyenneté comme valeur commune
et de la territorialité politique comme territorialité fonctionnelle pouvant
alors peut-être dépasser les particularismes identitaires qui promeuvent autant
de stato-nationalismes destructeurs.
3. 3. 3. Le Laos et la ligne
culturelle.
La République Démocratique Populaire Lao, fondée le 2 décembre
1975, vingt-deux ans après l’indépendance, permit la réunification du pouvoir
central longtemps divisé (tripartition de l’espace à l’époque du Lane Xang,
puis bipartition à l’époque post-coloniale), alors que la société et le territoire
devenaient les enjeux de l’intégration.
Ainsi, c’est par l’adoption du modèle politique marxiste-léniniste
que la réorganisation territoriale a été envisagée puis planifiée dès 1976.
Basée sur "un centralisme démocratique et sur un double réseau de commandement
constitué autour de l’appareil d’Etat et du parti, monopolisant tous les pouvoirs"
(Taillard, 1992, p. 417), le processus de collectivisation maoïste visait à
"remodeler la société en éliminant les héritages du passé." (Taillard, 1989,
p. 53). Les articulations entre les réseaux locaux et les réseaux étatiques
étaient particulièrement visées par les politiques de remodèlement "puisqu’elles
conditionnent l’intégration de ces sociétés à définition locale dans les Etats-nations
en cours de consolidation" (Taillard, 1992, p. 416), les systèmes politiques
thaï combinant les dimensions horizontale et verticale aux deux échelles et
supposant par là l’inscription d’une relative autonomie (des espaces, à tous
les niveaux d’emboîtement) dans "une dialectique où les relations de dépendance
assurent la cohésion du système..." (ibidem, p. 417).
La maîtrise de la production agricole par l’étatisation du
commerce intérieur et extérieur, dès 1976, s’avéra rapidement être un échec,
la chute des prix payés aux paysans entraînant une baisse de la production et
aggravant les disparités entre les villes et les campagnes. Les pénuries alimentaires,
surtout ressenties dans les espaces urbains, commencèrent à pousser une partie
de la population à émigrer, phénomène qui s’est ensuite gravement accentué avec
les impositions agricoles de 1977, impôts survenant après trois années de sécheresse
et d’inondations. Avec l’intensification de la collectivisation des terres en
1978, c’est "une véritable hémorragie des forces vives du pays" qui se déclara
"avec le départ, cette fois, de 5 % de la population paysanne" (Taillard, 1989,
p. 54).
La réforme territoriale qui accompagnait cette gestion centralisée
de l’économie porta sur l’échelle provinciale, voulant par là éliminer la rupture
qui existait entre le pouvoir central et les pouvoirs locaux. A l’échelle villageoise,
là où le pouvoir local s’exerçait réellement, le village étant le "conservatoire
du système politique thaï et de sa tradition d’autonomie pour la gestion des
affaires locales" (ibidem, p. 56), la collectivisation représentait un moyen
d’atteindre la prise de contrôle de l’organisation villageoise en tentant d’y
imposer la présence de cadres du parti et une nouvelle structure d’encadrement.
Mais l’échec de la centralisation et de la collectivisation
déboucha dès 1980 sur une décollectivisation et une réorganisation de l’administration
provinciale. La dégradation des situations économique, politique et sociale
était en effet telle que les réfugiés se faisaient de plus en plus nombreux
et que le 7ème plénum du Comité Central décréta "l’arrêt immédiat et absolu
de la mobilisation des paysans pour la collectivisation et la création de coopératives
agricoles" (ibidem, p. 57). La restauration des économies familiales concernait
alors toutes les productions agricoles sauf la riziculture de plaine et les
cultures commerciales des plateaux, les productions d’opium, du bois et du café
qui étaient considérés comme des produits stratégiques ne pouvant également
être vendues sur le marché libre. La priorité était donc donnée à la construction
économique, la recherche de la sécurité par celle de l’unité territoriale s’effaçant
devant les volontés de rétablir le commerce et la production du pays.
L’Etat accordant une autonomie croissante aux provinces après
1980, c’est, selon l’expression de Christian Taillard, à une véritable "provincialisation
de la gestion territoriale" que l’on assiste alors, chacune des provinces bénéficiant
d’une autonomie économique, par exemple de la moitié des devises produites par
leurs exportations d’opium, de bois et de café, qui font l’objet d’un monopole
étatique, pour leur permettre d’auto-financer les importations entrant dans
leurs plans de développement. L’autonomie économique est telle que l’autonomie
politique des provinces s’est également amplifiée, les visas de circulation
inter-provinciaux étant délivrés à l’échelon provincial comme sont définies
les modalités d’échanges commerciaux avec l’étranger.
Mais l’autonomie politico-économique accordée dans le cadre
la provincialisation de la gestion territoriale n’est pas sans dangers pour
l’intégration nationale car, si elle permet, par sa souplesse, d’éviter les
risques d’atomisation toujours présents dans un pays caractérisé par ses partitions
successives et sa forte hétérogénéité ethnique, elle menace également l’intégrité
territoriale et l’intégration nationale puisque les échelles provinciales sont
privilégiées sur de nombreux plans. "La cohésion nationale se fonde donc autour
de trois sous-ensembles emboîtés, dotés d’une relative autonomie et reproduisant
chacun le modèle en auréoles défini à partir du centre : les villages autour
du chef-lieu de district, les districts autour des capitales provinciales, les
provinces autour de la capitale nationale." (Taillard, 1992, p. 341).
Les politiques de l’intégration au Laos ne se sont donc écartées
du modèle des systèmes politiques thaï que très temporairement, de 1976 à 1979,
la réactualisation du modèle à auréoles ou à emboîtement en 1980 renouant ainsi
avec des héritages historico-culturels séculaires et démontrant la prodigieuse
flexibilité de ces systèmes qui ont su s’adapter à toutes sortes de régimes.
Mais d’un autre point de vue, si la permanence du système politique thaï s’est
affirmée à travers les différentes époques et leurs bouleversements respectifs,
la population, elle, a énormément souffert des luttes d’influences qui accompagnaient
les mutations sociales, politiques et économiques.
En effet, depuis la seconde guerre mondiale, les conflits et
tensions, internes et/ou externes, ont généré "leur cortège de victimes des
combats, de populations déplacées entre les deux zones de domination politique,
d’hémorragie de réfugiés quittant leur pays, de déportations intérieures dans
les camps de rééducation." (Taillard, 1989, p.95). Ainsi, en 1973, le flot des
personnes déplacées était de 730 000, 550 000 d’entre elles étant réinstallées
par le HCR entre 1976 et 1979, soit 15 % de la population du pays en quatre
ans, les 180 000 personnes restantes ayant probablement regagné leurs villages
par leurs propres moyens (ibidem, p. 96). Mais avec l’avènement du régime communiste
en 1975, les flux de réfugiés se poursuivirent et, en 1987, c’est-à-dire en
douze ans, 413 600 Laotiens ont quitté le pays, soit 11 % de la population totale
de 1986. Les réfugiés lao comptent environ pour les deux-tiers des réfugiés
laotiens , et les montagnards pour un tiers, particulièrement des Hmong qui
représentent 30 % de la population hmong du Laos (ibidem, p. 97). Les Hmong,
qui avaient été directement impliqués lors des conflits indochinois par leur
association avec les Français puis avec les Américains, connurent en effet des
répressions violentes avec les autorités du régime communiste de 1975. Les populations
hmong, qui subissaient toujours en 1987 les représailles des autorités pour
leurs exactions commises trente ans auparavant, ont souvent été les victimes
de rapatriements forcés.
"Moreover, similar measures of enforced repatriation have been
effected against political refugees from Laos, who are also members of ethnic
minorities, particularly the Hmong. Thirty-three Hmong villagers were reported
shot by Lao troops in November 1987 after the forcible repatriation to Laos,
and there have been a number of similar incidents. In one case, in 1987, a group
of Hmong forcibly repatriated to Laos re-entered Thailand for a second time
because the living conditions in Laos were impossible, owing to the Lao policy
of integration and Laoization of the Hmong by encouraging them to move into
the lowlands." (Tapp, in Wijeyewardene, 1990, p. 161).
La République Populaire Démocratique du Laos a procédé en 1979-1980
à une ouverture économique, politique, sociale et culturelle afin de conserver
une intégrité territoriale et une unité, sinon nationale, du moins citoyenne,
qui étaient menacées par les nombreuses défections au sein de la population
lao comme des ethnies minoritaires. Abandonnant en 1980 le projet de remplacement
de l’influence traditionnelle du bouddhisme sur la société par celle du parti
et de ses organisations de masse, le gouvernement a dû accepter la religion
bouddhiste comme partie intégrante de l’identité lao, d’autant plus que la légitimité
de l’exercice du pouvoir est traditionnellement garantie par les pratiques religieuses.
Les mêmes comportements ont été adoptés vis-à-vis des minorités qui avaient
jusqu’alors subi une ségrégation intense, leurs pratiques et croyances étant
combattues et décriées. L’enseignement des techniques agricoles modernes ainsi
que du Lao sont les deux principaux aspects pris par la politique d’intégration
territoriale et nationale menée par les autorités laotiennes. L’intégration
des minorités est en effet nécessaire dans un pays dont la vulnérabilité est
déterminée par son système politico-territorial qui résulte d’une provincialisation
de la gestion territoriale. En effet, en 1982, les minorités ethniques ne représentaient
que 17 % des membres du Comité Central, leur rôle au niveau central ne cessant
de diminuer (16 % en 1989) alors qu’il progresse à l’échelle provinciale (Taillard,
1989, p. 161).
On peut donc résolument dire que le Laos d’après 1975 a renoué
avec son passé culturel en fondant son unité territoriale et nationale, d’une
part sur la réactualisation des systèmes politiques thaï, et d’autre part sur
la reconnaissance du bouddhisme qui tout en constituant un ciment national procure
également une légitimité au pouvoir en place. Les questions relatives aux minorités
ethniques, qui restent non abordables tant les sources sont déficientes, apparaissent
quant à elles peut-être plus problématiques qu’en Thaïlande (les héritages historiques
étant radicalement différents) mais nettement moins qu’en Birmanie, et l’avenir
du Laos semble tout au moins promettre une situation meilleure que celle qu’il
a connu par le passé.
Le Triangle d’Or est un ensemble spatial dont les caractéristiques
majeures sont autant de contraintes et, ou, de qualités. C’est-à-dire que les
différents acteurs, qui sont une partie du système et font partie à ce titre
des contraintes et, ou, des qualités, exploitent ou subissent les caractéristiques
fondamentales d’un espace qu’ils contribuent à faire émerger. En effet l’émergence
de cet espace résulte de la conjonction de multiples facteurs, l’histoire et
la géographie si particulières de la région ayant permis son organisation à
partir de la désorganisation des Etats englobants. On peut ainsi se demander,
à l’instar de Michel Bruneau, si l’on se trouve en présence d’une organisation
ou d’une désorganisation de l’espace (1980, p. 968) (figure 12).
L’espace du Triangle d’Or apparaît comme le résultat de la
superposition de plusieurs ensembles spatiaux qu’une histoire mouvementée a
réuni, et l’on peut ainsi dégager trois trames spatiales superposées dont ni
le maillage ni la durée ne peuvent se recouvrir, sauf au niveau du mythe. L’étude
des chorogenèses, des ethnogenèses et des politogenèses permet en effet de définir
et de comprendre le Triangle d’Or en tant qu’espace altitudinal, polyethnique
et interétatique.
La superposition de ces différents ensembles spatiaux, et leur
rencontre de part et d’autre des discontinuités spatiales qu’ils supposent,
génère des phénomènes qui font du Triangle d’Or un espace marginal et illégal
: culture intensive du pavot, commerce de l’opium et de l’héroïne et guérillas
diverses. Mais ces phénomènes en induisent d’autres, les Etats territorialement
amputés ou déstructurés par l’émergence du Triangle d’Or cherchant à reprendre
le contrôle des régions concernées et des populations qui les peuplent. Les
différentes politiques menées par la Thaïlande, la Birmanie et le Laos définissent
alors de nouveaux ensembles spatiaux et des discontinuités, voire des fronts,
qui alimentent un certain "désordre organisateur".
Les contraintes et qualités premières du Triangle d’Or, que
l’on peut situer au niveau des trois trames, ont donc permis, par le jeu des
acteurs, de générer deux manifestations majeures, des réalités phénoménales,
qui peuvent être également perçues comme des contraintes et,ou, des qualités
selon la place de l’observateur. En effet, si l’opium représente une contrainte
pour les Etats d’un point de vue international, il est, à l’échelle étatique,
une qualité pour la Birmanie, l’armée l’utilisant comme ressources et en tirant
ses revenus. Pour les acteurs non-étatiques qui produisent cette denrée, les
avantages économiques sont certains et justifient leur situation. Quant aux
guérillas, si elles contredisent l’exercice des pouvoirs centraux sur l’intégrité
de leurs territoires étatiques, elles peuvent également servir indirectement
l’équilibre géopolitique régional : la Thaïlande a ainsi largement profité et
entretenu les zones-tampons que créaient les guérilleros sur ses frontières
(Karen, Khmer rouges).
Les géopolitiques de l’intégration menées par les trois Etats
peuvent donc être perçues comme motivées par la situation du Triangle d’Or mais
aussi comme la motivant, les acteurs étatiques et non-étatiques étant engagés
dans un processus complexe de rétroaction, processus dont les conséquences les
plus fâcheuses concernent surtout les minorités qui le subissent à travers assimilation
et aliénation. Il apparaît donc que les trois Etats ont consciemment développé
des politiques qui traduisent concrètement leurs volontés de réaction sur le
terrain tout en cherchant à conserver certains avantages directement liés aux
contraintes ou aux qualités qui ont fait le Triangle d’Or.
CONCLUSION GENERALE
Si l’on devait définir le Triangle d’Or par ses caractéristiques
majeures, celui-ci apparaîtrait comme un espace altitudinal et marginal, polyethnique
et interétatique, ensemble spatial où les réalités phénoménales les plus importantes
sont celles du trafic de drogue et des guérillas comme des réactions étatiques
qu’elles impliquent .
Les hautes terres de l’éventail nord-indochinois n’étaient,
jusqu’à la seconde guerre mondiale, qu’une sorte de no man’s land entre la Birmanie,
le Laos, la Thaïlande et la Chine, et les allégeances provisoires des populations
locales n’allaient pas à un Etat particulier mais aux pouvoirs politico-territoriaux
des régions où ils se trouvaient. La compréhension des systèmes politiques thaï
et de leur traduction territoriale dans les modèles en galaxie ou à emboîtement
est ici prépondérante, l’émergence du Triangle d’Or étant le résultat de nombreuses
interactions qui, se réalisant dans la diachronie, l’ont permis sinon généré
: espace montagneux de peuplement polyethnique situé à l’intersection de domaines
étatiques caractérisés par d’importants noyaux ethno-démographiques basés dans
des plaines et des vallées rizicoles, subissant des contraintes d’ordre topographique,
démographique et économique pour les plus importantes.
Ici, l’Etat, en tant qu’entité politico-territoriale réalisée
autour d’un noyau ethno-démographique homogène, voit sa viabilité et sa légitimité
contestées lorsque son territoire s’étend à des périphéries en intégrant des
populations diverses. L’Etat-nation au sens strict de la superposition de l’Etat
à la nation ne peut donc, dans ces conditions, qu’être l’aboutissement d’un
processus forcé d’imposition d’une identité collective qui nie les multiples
appartenances et allégeances existant originellement. Les frontières représentent
alors les limites légales à l’intérieur desquelles les pouvoirs centraux peuvent
exercer leur autorité aux dépens des minorités dont les sentiments identitaires
parfois revendiqués sont souvent réprimés.
En effet, les modèles politico-territoriaux classiques fondés
sur les principes de territorialité - l’exercice d’un pouvoir en principe souverain
et reconnu sur un territoire nettement délimité par des frontières - et de stato-nationalisme
se trouvent confrontés, lorsqu’existent des revendications identitaires particularistes,
à la contradiction que posent le principe d’intangibilité des frontières et
celui du droit des peuples à l’autodétermination. Ainsi, l’imposition de modèles
stato-nationaux et de leurs cadres territoriaux, dans des contextes caractérisés
par une pluralité de sentiments identitaires, nationaux ou ethniques, revient
à poser la citoyenneté comme valeur commune et la territorialité politique comme
territorialité fonctionnelle, en dépit du fait que la territorialité identitaire
soit contredite.
Les phénomènes identitaires peuvent donc, lorsque les sentiments
qui les activent sont suffisamment cristallisés, plonger le principe de territorialité
politique dans une logique d’échec et d’aporie qui remette en question la validité
du modèle de l’Etat-nation. Ce principe qui se donnait comme source d’ordre
peut alors porter en lui, lors de sa captation identitaire, les germes du désordre
(Badie, 1995). C’est la réactivation des sentiments et des allégeances identitaires
qui peut donc s’avérer être un vecteur d’anomie au sein de la société donnée.
La complexité des situations géopolitiques de la région du
Triangle d’Or, et leur dynamisme, vient ainsi en grande partie de la diversité
des sentiments identitaires et politiques que les relations à l’espace et au
territoire sous-tendent et de leur corrélation avec la stratification socio-économique,
les contrastes économiques exacerbant les différences ethniques et culturelles.
La caractéristique de l’aire considérée, l’imbrication d’espaces sociaux variés
dans une véritable mosaïque ethnique, amplifie les effets de l’intersection
d’ensembles spatiaux multiples à différentes échelles : autant de discontinuités
spatiales, de fronts, de frontières. Le Triangle d’Or constitue un exemple explicite
de surimposition d’un ensemble spatial à d’autres ensembles : plusieurs Etats
voient leurs frontières transgressées, l’éclosion de fronts de rébellion, les
manifestations d’influences étrangères.
Cette situation alimente par-là même des potentiels d’opposition,
souvent séculaires, entre "minorités montagnardes" et majorités dominantes des
plaines, d’autant plus que les premières peuvent être nomades et les secondes
sédentaires, ce qui justifie les volontés étatiques de maîtrise des populations
afin de parvenir au contrôle des frontières et des poches d’instabilité qu’elles
abritent : le nomadisme reste perçu par les dirigeants étatiques comme une menace
d’entropie pour les pouvoirs modernes et les efforts de sédentarisation et d’intégration
(le plus souvent assimilatrice voire aliénante), sont alors autant d’efforts
de consolidation de l’autorité politico-territoriale des Etats.
L’évolution très rapide du Sud-Est asiatique, touchant les
zones urbaines mais aussi les zones rurales isolées jusqu’ici plus ou moins
abritées, n’épargne pas les minorités qui se trouvent atteintes par la puissance
et le rythme des mutations socio-économiques. Ces dynamiques rendent donc encore
plus fragiles les équilibres de sociétés déjà bouleversées en raison de leurs
statuts de minorités. Leurs situations sont la conséquence directe des intégrations
de leurs espaces socio-économiques restreints dans des systèmes socio-économiques
élargis dont les manifestations sont nombreuses : surimposition d’un système
monétaire à leurs économies de troc, primauté des droits officiels "nationaux"
ou "internationaux" sur les droits coutumiers (conflits fonciers, spéculations...),
imposition de cadres administratifs hiérarchisés spécifiques et diffusion de
religions et d’idéologies englobantes (christianisme, bouddhisme, communisme...).
Ici, "l’ethnie "minoritaire" est donc envisagée par la société
globale comme porteuse de caractères qui l’éloignent de la norme qu’elle définit
en s’incarnant le plus souvent dans l’Etat-nation" (Williams, in Bonte et Izard,
1991), et "la dominante culturelle, économique et politique se traduit par la
négation de l’identité des ethnies minoritaires, le contrôle de leurs territoires,
de leurs ressources, voire des déplacements de leurs membres" (Razou, ibidem).
Les Etats aux dépens, voire aux profits desquels, s’est constitué
le Triangle d’Or compte tenu de leur faible emprise et de leur faible contrôle
sur ces régions périphériques, génèrent maintenant depuis cinquante ans des
dynamiques spatiales et politiques, dont les natures, les caractères et les
modalités de réalisation varient, afin d’intégrer et de contrôler ces marges
instables. Les volontés d’intégration de l’espace du Triangle d’Or par les Etats
ont connu des succès contrastés, des héritages géohistoriques différents ayant
déterminé des géopolitiques de l’intégration toutes aussi différentes. Mais
au-delà de ces contrastes, il apparaît que les minorités comme les Etats ont
un impératif commun donné par la situation géopolitique mondiale, celui de s’intégrer
dans des structures, politiques et, ou économiques. L’intégration des minorités
dans une structure étatique ou une autre est en effet indispensable à la réalisation,
dans les hautes terres attenantes à la Birmanie, au Laos, à la Thaïlande et
à la Chine, du projet dit du Quadrilatère d’Or, destiné à accroître les échanges
économiques interétatiques et à saper ainsi à la base la logique de fonctionnement
du Triangle d’Or. L’intégration de la Birmanie, et pourquoi pas du Laos, dans
l’ASEAN et par là dans le système politique et économique mondial est également
un projet qui accentue considérablement l’importance et la pertinence des géopolitiques
de l’intégration dans le Triangle d’Or et en Asie du Sud-Est continentale.
ANNEXES
Notes
Première partie
1. Milieux naturels et milieux culturels,
des données essentielles
(1) "Hundreds of different plants grow in the forest
of northern Thailand, and most are used in one way or another by the tribal
people. Many of them are medicinal plants. The bamboos, an important component
of most Thai forests, are of indispensable value to the hill tribes. Some tribal
people still gather natural fibers and dye plants from the forest. Many of the
trees are an essential source of timber for construction. In addition to these
numerous plants, there are many wild sources of food and other necessary plants
that yield important household products." (Anderson, 1993, p. 84)
Retour
(2) " Les densités de population relativement faibles,
en dehors des grandes vallées de peuplement, et surtout la quasi-omniprésence
de la forêt à date ancienne, semblent (cependant) avoir permis à ces deux types
de sociétés de coexister sans grave problème, et même parfois d’être complémentaires,
notamment pour le commerce des produits forestiers. Si la dépendance des chasseurs-cueilleurs
ou des essarteurs vis-à-vis des forêts paraît assez évidente, elle est également
loin d’être négligeable pour les populations sédentaires, à tel point que Pierre
Gourou a été amené à parler de la civilisation de l’Extrême-Orient, comme
de la "civilisation du végétal" où l’alimentation, l’habitat, les vêtements,
comme l’outillage sont essentiellement végétaux. En la pluralisant, cette expression
de "civilisations du végétal" semble donc s’appliquer à l’ensemble des populations
d’Asie du Sud-Est." (Durand, 1994, p. 98)
Retour
(3) "D’emblée, il faut revenir sur
la distinction entre, d’une part les peuples ayant été en contact avec la civilisation
indienne ou chinoise et qui avaient développé des activités commerciales importantes
ou une agriculture permanente essentiellement dans les plaines et d’autre part
les agriculteurs itinérants qui pouvaient participer aux activités commerciales,
mais qui étaient généralement méprisés. Cette opposition semble ancienne puisqu’une
ambassade chinoise au Cambodge en 1296 notait déjà que "ceux qui ne se plient
pas à la civilisation errent dans les montagnes" et que c’est essentiellement
parmi ces "hommes des solitudes montagneuses" que les Khmers trouvaient leurs
esclaves." (Durand, 1994, p. 97)
Retour
1. 2. Constructions politico-territoriales
(1) "Au cours du premier millénaire,
l’ensemble de l’Asie du Sud-Est, à l’exception des Philippines et du Centre
et Nord Viêt-nam, connaîtra une influence hindoue plus ou moins marquée avec
la création de nombreux royaumes de taille généralement relativement réduite
qui devaient s’apparenter à des enclaves dans la forêt avec alentour de vastes
territoires non contrôlés où vivaient des populations considérées comme "non-civilisées".
(Durand, 1994, p. 95)
Retour
(2) "Globalement, l’Asie du Sud-Est apparaît à date
ancienne comme nettement plus morcelée qu’elle ne l’est actuellement, avec des
phases d’unification et de désagrégation de royaumes ou de sultanats et des
systèmes de dépendance plus ou moins forts. La colonisation occidentale aura
tendance à réduire le nombre d’Etats et surtout à "cristalliser" une situation
dans les rapports de forces mouvants des puissances de la région." (Durand,
1994, p. 92)
Retour
(3) "De 100 à 250 EC (ère commune), se développe une
nouvelle forme de bouddhisme qui a la conscience de former un moyen de libération
supérieur aux doctrines du passé. C’est pourquoi il se proclame lui-même
Mahàyàna,
"Grand Véhicule", par contraste avec le bouddhisme antérieur, qui reçoit le
titre de
Hinayàna ou Petit Véhicule." (Eliade, 1990, p. 76)
Retour
(4) " Il est intéressant qu’en Birmanie, en Thaïlande,
au Laos, au Cambodge et au Vietnam le Bouddha ne soit pas envisagé comme le
cakravartin, celui qui tourne la roue du Dharma, le Souverain, d’où la
symbiose entre bouddhisme et pouvoir politique." (Eliade, 1990, p. 82)
Retour
1. 3. Contrastes et disparités aux échelles
étatiques et régionale
(1) "Une gigantesque pince est partie du Nord-Ouest
du demi-continent indien et du Nord-Ouest du demi-continent chinois, à l’impact,
dans les deux cas, de l’Asie à cheval, nomade, clairsemée et conquérante, sur
une Asie sédentaire, derrière ses buffles et avec ses masses humaines profondes,
enserrées dans divers carroyages hydrauliques, digues et canaux. L’Inde et la
Chine se sont alors construites, chemin faisant, avec les matériaux ethniques
trouvés sur place et dans un équilibre civilisateur développé par une élite
lettrée, auprès du pouvoir, partout, donc, au contact des faits et formalisant
cette synthèse à une échelle, des deux côtés, quasi planétaire. Une division
s’est ordonnée, dans les deux cas, entre des zones montagneuses surtout en cultures
sèches, sur brûlis, nourrissant, au plus, quelques vingt habitants au kilomètre
carré, et la culture irriguée, couvrant certains versants, et dans les plaines,
qui en admet plusieurs centaines - jusqu’à cinq ou six cents, par endroits plus.
Les excédents de cette dernière production permettent alors les concentrations
urbaines; des réseaux de communication s’établissent : la grande histoire, dont
il demeurera trace, comme telle, dans les écrits et notamment les inscriptions,
est commencée." (Mus, 1977, p. 220)
Retour
Deuxième partie
2. Le Triangle d’Or, entre tradition et modernité
(1) "Ce paradoxe* renvoie à celui de
la tradition elle-même : elle ne vit qu’ignorée de ceux qui la suivent ... D’une
tradition vivante on ne parle pas. Inconsciente mais opérante, elle n’apparaît
qu’à l’étranger et ensuite seulement alors à soi-même et grâce à lui quand il
vous interroge sur les raisons de ce qu’on fait sans y penser. La tradition
dont on a conscience, c’est celle qu’on ne respecte plus, ou du moins dont on
est près de se détacher."
Retour
*celui de l’écriture qui "est ainsi de rendre simultanément
possibles la rigidité de la tradition et la plus apparente capacité de changement
: pour vouloir se transformer autant que pour s’y refuser, il faut avoir conservé
le passé, et c’est l’écriture qui le permet le mieux." (J. Pouillon, in Bonte
et Izard, 1991, p. 712)
2. 2. Peuples du Triangle d’Or
(1) "The inhabitants of these communities
are called the "ethnic minorities" by some people, while others refer to them
as "highlanders" or "hill tribes". I prefer the latter term, which in Thai is
chao khao " (Anderson, 1993, p.19)
Mais ce dernier terme (
chao khao, "les gens des montagnes")
a été changé par le gouvernement thaïlandais pour celui de
chao thai pu khao,
c’est-à-dire "les Thaï des montagnes". (
Le Mékong, N° 20, décembre 1994,
p. 9)
Retour
(2) "It can be said that highlanders belong to the peasantry.
In terms of their cultivation practices, they can be divided into three groups
: dry rice cultivators, wet or irrigated rice cultivators, and combinations
of these. There are also three principal forms of land use :
1. Pioneer or primary swiddening, shifting cultivation in the
real meaning where farmers move from place to place.
2. Land rotation of cultivable fields, sometimes called cyclical
bush fallow. This system is based on permanent residence and can be said to
be a stable or permanent form of agriculture.
3. Wet rice cultivation.
"To sum up, on the one hand, the non-opium poppy-growing people
practise a relatively stable system of agriculture and grow mainly rice and
a variety of other crops, primarily for home consumption with a little surplus
for sale. On the other hand, the pioneer and poppy growers rely heavily on their
earnings from opium to purchase their daily necessities." (Tribal Research Institute,
1995, pp. 6-7)
Retour
(3) "Les gens des vallées, à savoir
les Birmans et les shan, produisent, pour la plupart, du riz par culture irriguée.
Leurs rendements, très moyens suffisent pourtant à leurs besoins, ce qui leur
a permis d’instaurer un système de culture et de peuplement permanent, même
dans les régions où la pluviosité annuelle est faible... Sur le plan économique,
leur organisation est bien plus "avancée" que celle des montagnards alentour.
Chez les montagnards, en effet, les techniques habituelles de culture itinérante
n’apportent de surplus que lorsque la population est clairsemée et le terrain
particulièrement favorable. Ces conditions sont exceptionnelles? Partout où
cette technique s’avère inadéquate, les peuples des collines se livrent, par
nécessité, à divers expédients (
transactions par exemple)... Toutes ces
transactions s’expliquent par le fait que les gens des vallées produisent, en
règle générale, des excédents de riz, alors que les montagnards en manquent
et qu’il leur faut bien trouver un complément à l’extérieur. J’insiste sur ces
données économiques car elles sont capitales pour qui veut comprendre l’évolution
sociale à long terme de toute la région birmane..." (Leach, 1972, pp. 45-46)
Il est intéressant d’introduire ici une comparaison de l’efficacité
des différents systèmes de production : en effet, "le diagramme ... nous livre
une série de calculs de l’efficacité énergétique qui est la division
de la valeur énergétique de la production obtenue par la somme correspondante
des investissements énergétiques directs (travail, combustibles ...) et indirects
(engrais, pesticides, matériels divers ...). On y voit que si l’agriculture
capitaliste moderne produit des quantités de denrées sans commune mesure avec
les sociétés traditionnelles, c’est au prix d’une baisse de son efficacité globale...
Le diagramme montre en outre que non seulement cette "baisse tendancielle du
taux de profit énergétique" est très sensible sur les deux derniers siècles
pour toutes les activités montrées ... mais aussi la chute est beaucoup plus
spectaculaire pour les productions animales que pour les denrées végétales."
(Guille-Escuret, 1989, pp. 55-56)
Le diagramme montre ainsi où se situent la culture itinérante,
la chasse et la cueillette et la riziculture (Chine, Indonésie, Birmanie, Thaïlande)
dans l’échelle comparative de l’efficacité des différents systèmes de production
: celles-ci sont les plus efficaces qui soient, ce qui corrobore la thèse de
Marshall selon laquelle les sociétés "primitives" ne sont pas des sociétés de
subsistance mais d’abondance.
"... si en des temps courts à intensité faible, la machine
de production primitive assure la satisfaction des besoins matériels des gens,
écrit Sahlins, qu’elle fonctionne en deçà de ses possibilités objectives, c’est
qu’elle pourrait, si elle le voulait, fonctionner plus longtemps et plus vite,
produire des surplus, constituer des stocks. Que si, par conséquent, le pouvant,
la société primitive n’en fait rien, c’est qu’elle ne veut pas le faire." et
plus loin, "Le mode de production domestique assure ainsi à la société primitive
une abondance mesurée par l’égalisation de la production aux besoins, il fonctionne
en vue de leur totale satisfaction en refusant d’aller au-delà. Les Sauvages
produisent pour vivre, ils ne vivent pas pour produire : "le M.P.D. est une
production de consommation dont l’action tend à freiner les rendements et les
immobiliser à un niveau relativement bas." " (Clastres, Préface d’
Age de
pierre, âge d’abondance, Sahlins, 1976, p. 14 et p. 18)
Retour
(4) "Les légendes hmong racontent comment leurs ancêtres
vivaient dans un pays glacé où les hivers étaient sévères et les nuits longues.
On peut donc supposer qu’ils étaient arrivés en Chine par les hautes steppes
du Tibet, de Sibérie et de Mongolie. Les annales chinoises indiquent que les
ancêtres des Hmong pourraient avoir vécu sur les bords du Fleuve Jaune il y
a quelques 3 000 ans." (Lewis et Lewis, 1984, p. 102)
Retour
(5) "For generations tribal people have practiced slash-and-burn
agriculture; it has become a significant or integral part of their tradition,
and techniques have been passed down from their ancestors. Many even believe
that if they were to abandon this form of agriculture, they would be punished
by the spirits of their ancestors, as well as the spirits of the mountains.
As Terry B. Grandstaff states : Swiddening is their primary occupation, receives
the majority of their labour, and is the basis for countless discussions, legends,
and stories, and problem-solving. Such groups do not simply
do swiddening,
they
are swiddeners." (Anderson, 1993, pp. 48-49)
Retour
(6) "Les yao décrits par Kandre (1976) sont l’un des
nombreux peuples des montagnes sur la frange sud de l’aire chinoise. Les yao
sont organisés pour leur production dans des groupes domestiques composés de
familles étendues, alignés en clans et en villages. Le statut du chef du groupe
domestique est très clair, tandis que la communauté et la région sont acéphales
selon l’organisation autochtone et reliées par des liens divers
aux domaines politiques polyethniques. L’identité et les distinctions sont exprimées
dans des idiomes rituels complexes, au premier plan desquels se trouve le culte
des ancêtres. Cependant on trouve dans ce groupe le chiffre radical de 10 %
pour le taux d’incorporation des non-Yao qui deviennent Yao à chaque génération."
(Barth, 1969, pp. 223-224)
Troisième partie
3. 1. Un ensemble spatial de production "illégale".
(1) "Opium Came from the English": "
The history of opium is very long. It involves the English and the Chinese having
a business together. the English gave the Chinese the idea. In the past Chinese
people didn’t know anything about business. Normally they spent their lives
working in the fields and growing Chinese tea. The English took the first opium
to China and gave it us to smoke. When we smoked it we liked it and asked for
more. The English wanted Chinese tea. If we gave the tea, they would give us
opium. If we didn’t give them enough tea, they were not happy. In the past all
Chinese people smoked English opium. It was very good quality opium ; every
family had opium to smoke." "Pai Chi-Sha, a Chinese opium addict now living
in northern Thailand" (Boyes et Piraban, 1991, p. 12)
Retour
(2) "The treaty demanded the payment of a twenty-one
million dollar indemnity to the British - a third of which was to compensate
the traders for their lost opium - the surrendering to the British of a barren,
almost deserted rock off the Chinese coast - this being Hong-Kong - and the
opening up to trade of five Chinese ports; Canton, Amoy, Foochow, Ningpo, and
Shangai." (Boyes et Piraban, 1991, p. 20)
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(3) "The Akha have a legend about the origin of the
opium. There was once a girl so beautiful that men came from all over the world
to court her. Of these many men, only seven gained her affection and became
her lovers. One day all seven arrived at her house at the same time. She decided
to make love with all of them, even though she knew it would make her die, because
it was better than choosing only one man, thus making the others bitter and
causing conflict. The girl asked her people to care for her grave, promising
to send up a beautiful flower (opium) that would grow from her heart. She also
said that anyone who tasted the fruits of this flower would want to taste them
again and again. Finally, she warned them to be very careful, for the fruits
bore both good and evil." (Ajopho, in Anderson, 1993, p. 117)
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(4) "En effet, pour les Karen comme
pour la majorité des autres groupes ethniques, la forêt représente la vie. Couper
un immense arbre peut porter atteinte à la vie d’un membre de la communauté
villageoise. Lors d’une naissance, un arbre précis est directement lié au nouveau-né,
et le placenta y est déposé ; la bonne santé de cet arbre influera sur celle
de l’habitant qui lui est lié. On voit les dégâts qu’entraînent chez les Karen,
poussés à quitter leur traditionnel habitat forestier, les ruptures brutales
avec les habitudes du milieu naturel et le délaissement de la terre de leurs
ancêtres. Une coutume akha indique que tout chasseur qui tue un gibbon ou un
tapir, même par erreur, mourra en punition de cet acte impardonnable." (Michel,
1995, p. 225)
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3. 2. Le Triangle d’Or des guérillas.
(1) La Force 136 est une organisation
militaire britannique chargée d’organiser la résistance dans les pays occupés
par le Japon et de préparer les offensives des Alliés ; c’est par ce moyen que
l’Angleterre permettra aux PC (Malaisie et Birmanie par exemple) de former les
guérillas anti-japonaises qui se retourneront d’ailleurs contre eux ensuite.
Retour
(2) Un Front unifié est un principe fondamental de la
lutte politique qui constitue la contre partie de la lutte armée, la guérilla.
"La lutte politique peut être légale, par l’intermédiaire de syndicats, associations
ou même d’un parti, mais aussi illégale. Le principe est celui du Front unifié
dans lequel il s’agit de rassembler non pas tous les sympathisants communistes,
mais tous les ennemis de l’objectif visé même s’ils sont anti-communistes. L’exemple
le plus caractéristique est celui d’une guérilla recherchant l’alliance avec
des religieux totalement anti-communistes, mais tellement révoltés contre une
dictature qu’ils acceptent de collaborer." (Dassé, 1993, p. 51)
Retour
(3) Les lectures de Sun Tze et des Trois Royaumes influencent
toute l’Asie par le biais des diasporas chinoises. Le roman de chevalerie historique
des Trois Royaumes est connu dans toute l’Asie du Sud-Est et plus particulièrement
en Thaïlande où tout le monde rêve d’être Chukio Liang, le roman étant étudié
au lycée pour former les étudiants aux ruses nécessaires pour gagner les combats
de la vie.
"C’est l’histoire du Prince Liu Pei qui veut restaurer la dynastie
des Han, soutenu par trois chevaliers dont le plus illustre est Chukio Liang,
le stratège militaire... Lorsque le Prince Liu Pei, après avoir guerroyé contre
les divers rebelles qui sévissent dans le royaume décide de réunifier la Chine
et restaurer les Han, que lui conseille Chukio Liang ? Il lui conseille tout
simplement de s’établir d’abord dans un territoire présentant des caractéristiques
géographiques permettant une défense facile et riche en nourriture en même temps."
(Dassé, 1993, p. 133)
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(4) Le guérillero doit offrir une image
de combattant juste et intègre, celle d’un héros "pur". Mao Zedong puise dans
l’ "Art de la guerre" de Sun Tze les principes à respecter qui permettent de
conquérir le cœur des populations : il s’agit de trois règles de discipline
et de huit points importants.
Les trois règles : 1. Obéir aux ordres dans toutes ses actions
; 2. Ne s’emparer ni d’une aiguille ni d’un bout de fil appartenant aux masses
; 3. Rendre tout ce qui a été saisi.
Les huit points : 1. Parler poliment ; 2. Rendre tout ce qui
a été emprunté ; 3. Payer tout dommage ; 4. Payer le juste prix de tout ce qui
est acheté ; 5. Ne pas frapper ni insulter le peuple ; 6. Ne pas détruire les
récoltes ; 7. Ne pas prendre de libertés avec les femmes ; 8. Ne pas maltraiter
les prisonniers. (Dassé, 1993, p. 47)
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(5) "The first myth, which bears certain resemblances
to the story of the Garden of Eden in the Old Testament, tells the story of
the creation of the first ancestral couple by a cosmogonic deity, Y’wa. According
to the myth, Y’wa forbade them to eat a certain fruit but a serpent, Mu kaw
li, feminine in its conception, persuades them to do so and the couple then
become subject to the processes of ageing, disease, and death. The second myth
relates that Y’wa gave each of his children, amongst whom numbered the Karen,
a book of knowledge. The Karen, however, lose their book through their negligence
and it is destroyed. Y’wa, nevertheless, promises them that some day "foreign
brothers" would bring a "golden book" for them." (Rajah A., in Wijeyewardene
G., 1990, p. 112)
Ces mythes impressionnèrent grandement les missionnaires tant
le parallèle avec l’Ancien Testament était évident. Les similarités entre le
nom de Y’wa et celui de Yahveh firent que les missionnaires en conclurent que
les Karen devaient être les descendants de l’une des dix tribus perdues d’Israël.
Ils se présentèrent ainsi comme les "frères étrangers" qui apportaient le "livre
d’or" et eurent dès lors un succès évident.
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(6) "Peu avant la deuxième guerre mondiale
on pouvait lire dans un ouvrage consacré aux missions chrétiennes de Birmanie
cette appréciation : "Le christianisme a transformé les Karens de façon méconnaissable.
Non seulement il leur a donné une littérature et une éducation, mais il a changé
une multitude de tribus hostiles en un peuple uni et compact. Les Karens sont
maintenant une nation unie avec des espoirs et des aspirations nationales et
(...) le noyau d’une organisation qui avec le temps liera ensemble les membres
largement éparpillés de cette race" (Fistié, 1985, p. 77)
"Equally important was the fact that Karen Christian churches
provided a supralocal network of connections and organization." (Rajah A., in
Wijeyewardene G., 1990, p. 110)
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(7) "The high degree of literacy among Christian Karen
led to their becoming overrepresented as against the majority Burmans in Burmese
colleges and in the colonial civil service and military. Indeed, the preference
shown by British officials toward Christian Karen was one factor leading to
the large-scale killing of Karen by Burmans in World War II" (Keyes C.F., in
Cultural Survival Report, p. 22).
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(8) "They themselves (the Karen) refer to their country
as "Kaw Thu Lay", wich means "Bright Land Without Evil". Its capital is Manerplaw,
which set in a valley at the junction of the Moei and Salween (River of Life)
rivers ... The name "Manerplaw"... means "Land of Victory". (Dithajohn V., in
Bangkok Post Magazine, 9-15/07/ 95)
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(9) Shan Shi-Fu, alias Khun Sa, est
né en 1932 au centre de l’Etat shan d’un père chinois (Haw, c’est-à-dire descendant
d’émigré yunnanais) chef de village et d’une mère shan. Ses noms birman et chinois
sont Kwan Kywa et Ki Yan mais il s’auto-baptise Shan Shi-Fu en 1950 lorsqu’il
se joint au KMT, avant de se joindre aux rébellions shan en 1958 en créant l’
"armée unifiée anti-socialiste" qu’il transformera en KKY en 1965. Le nom de
Khun Sa lui est donné en 1973 après sa libération des geôles de Ne Win, lorsqu’il
prend la direction de la Shan United Army (SUA).
En Thaïlande, au début de l’ère de Bangkok,
khun désignait
le dirigeant, le chef, d’un
kwaeng, entité administrative plus large
qu’un
tambon, ou district, mais plus petite qu’un
müang, ou province.
Khun est ainsi le plus petit titre de noblesse viagère en Thaïlande.
(Dassé M., 1993, pp. 198-199; Rajah A., in Wijeyewardene G., 1990, p. 127)
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3. 3. Géopolitiques de l’intégration : les réactions étatiques.
(1) Le terme Tai
sam liam thorng,
que l’on traduit par Triangle d’Or, réfère à la confluence entre la rivière
Mae Saï et le fleuve Mékong, confluence qui constitue le point précis où se
rejoignent les trois frontières, birmane, thaïlandaise et laotienne. (Wijeyewardene
G., 1990, p. 71)
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(2) La stratégie de lutte contre les guérillas s’est
d’abord appuyée sur les domaines économique, psychologique, politique et diplomatique,
suivant en cela un principe des stratèges chinois : "A la guerre, il est mieux
d’attaquer les cœurs plutôt que les Cités : combattre en utilisant les sentiments
est mieux que combattre en utilisant des armes." (Les trois royaumes). Ainsi,
pour obliger les hommes à demeurer dans les camps de regroupement et de développement,
les femmes furent les objectifs, l’installation de l’eau dans les camps les
dispensant d’une corvée des plus dures. Les avantages des agricultures nouvelles
et l’achat à des prix fixés d’avance séduirent également.
Les débuts démocratiques (après 1976), avec les premières élections,
même considérablement truquées, permirent, en parallèle avec le développement
d’une société de consommation, de combattre la propagande communiste sur son
propre terrain en affirmant que les régimes communistes étaient dictatoriaux,
pauvres et antireligieux.
Diplomatiquement, le raisonnement était facile : la force des
guérillas provenant du soutien d’un pays étranger, l’engagement de négociations
avec celui-ci pouvait en effet s’avérer plus avantageux que de combattre directement
les guérilleros. Ainsi, dès 1974, avec la reconnaissance de la Chine par la
Thaïlande, les aides chinoises aux guérillas diminuent légèrement. Mais c’est
l’invasion du Cambodge par le Vietnam qui va rapprocher les deux pays, la Chine
appréciant le soutien thaïlandais des Khmers rouges, et la Thaïlande y trouvant
un intérêt en permettant ainsi la création d’une zone-tampon contre le Vietnam
dont les ambitions sont redoutées. La Chine va dès lors cesser totalement son
aide au PCT et même conseiller aux guérillas de se rendre. (Dassé, 1993, pp.
160-167)
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(3) "... suite à la nette perturbation
du système hydraulique, les torrents déferlant des montagnes inondent fréquemment
les rizières des plaines, "les protestations des riziculteurs se font aujourd’hui
de plus en plus aigres et enveniment les relations déjà difficiles avec les
tribus montagnardes." (Michel, 1995, p. 221)
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(4) F. Michel cite les chiffres suivants quant au nombre
de prostituées en Thaïlande : 800 000 selon l’International Labour Organisation
et 67 000 selon le Ministère thaïlandais de la santé publique. La réalité se
situerait aux alentours de 250 000 personnes. Ce chiffre exprime l’échec des
politiques de développement visant à améliorer le niveau de vie des pauvres
en milieu rural et urbain.
En 1982, le Time estimait que 60 % des touristes se
rendant en Thaïlande chaque année (deux millions en 1982) étaient attirés par
les prix soldés de l’industrie du sexe. (Michel, 1995, pp. 189-191)
Quant à la drogue, les actions de lutte contre la production
et la consommation d’opium par les populations montagnardes ont favorisé la
montée de l’héroïne, la population toxicomane de la Thaïlande étant passée de
71 000 fumeurs d’opium en 1959 à un chiffre évalué entre 300 000 et 500 000
héroïnomanes en 1976. Ainsi, au début des années 90, les toxicomanes seraient
environ 600 000 dont 70 % d’héroïnomanes, et 10 % du total de la population
des minorités ethniques du Nord seraient héroïnomanes (Michel, 1995, pp. 205-207).
"A survey in 1992 conducted by Thailand’s Chiang Mai University
of villages where opium cultivation was suppressed in favour of cash crops such
as cabbages, reported that villages were "full of heroin addict" ... Prior to
suppression of opium cultivation, the use of heroin in these villages was unknown."
(McNicoll A.,
Bangkok Post, 11/02/96)
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(5) "What has been taken for granted
with regard to "Tai/Thai" ethnicity may now be spelled out as comprising three
social facts - "being Tai/Thai, speaking Tai/Thai, and being Buddhist". (Wijeyewardene,
1990, p. 66)
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(6) Un Ancien d’un village karen déplacé témoigne :
"Lorsque nous sommes arrivés dans ces forêts il y a plus de deux siècles, Bangkok
n’était qu’un petit village entouré d’une dense végétation. Durant toute cette
période, nous Karen, avons protégé nos terres et nos forêts en respect à nos
ancêtres et à nos enfants. Peut-être que si nous avions coupé les arbres des
forêts, détruit la terre, et construit une grande ville comme Bangkok, nous
ne serions pas confrontés à une prochaine expulsion". (Michel, 1995, p. 226)
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(7) Un Lahu de 54 ans explique les raisons qui ont motivé
son départ : "je suis venu ici car les autorités m’ont dit que j’aurais des
papiers d’identité. Je veux être Thaïlandais et avoir une carte d’identité.
Si je n’en possède pas, je peux être arrêté par la police (...) Lorsque nous
avons été relogés, notre communauté a été séparée. Maintenant, nous devons partager
un endroit avec des ethnies différentes (...) nous allons bientôt oublier notre
vieille culture." (ibidem, p. 231)
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(8) "Besieged by rebellion on all sides,
the Tatmadaw grew rapidly in the 1950’s to become Burma’s largest social and
financial institution, with interests in shipping, banking, construction and
commerce... But it was only in 1962, with the Ne Win coup, that the Burmese
Way to Socialism was formally unveiled. An indiosyncrasic blend of Marxist,
nationalist, and Buddhist principles, Ne Win’s basic philosophy was never enlarged
upon. But it was a dogma with which the army, dominated by ethnic Burman commander,
maintained a stranglehold on political life for more than a quarter of a century.
At both the national and local levels, virtually all key administrative positions
were staffed by serving or retired army officers ..." (Smith, in Barnes, pp.
227-228)
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(9) "One of the most striking features of the May 1990
election was that, after twenty-six years of one-party rule, multiethnic politics
are definitely back on the political map. Aung San Suu Kyi’s NLD, which itself
included many minorities candidates, won 392 (81 %) of the 485 available seats,
while of the twenty-six others victorious parties no less than nineteen represented
the ethnic minorities." (ibidem, p. 242)
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(10) "Several reasons are given for the demand for a
federal union. First, whatever the guarantees in the two constitutions since
the independence, the ethnic minorities have enjoyed no real political, cultural,
or economic autonomy. As they point out, ethnic-minority peoples inhabit at
least half the land of Burma. Yet these areas, as the Tatmadaw’s behavior since
the 1988 coup has once again shown, are regarded as backwaters to be exploited
by selling off their mineral or forest resources as the need arises. There are,
of course, many who do not share NDF views (Karens, Kachins, and Mons, for example)
but it is undoubtedly true that the first experience for many ethnic-minority
villagers of Burman people and the central government has come not through peaceful
coexistence or development but through military operations conducted by the
Tatmadaw." (ibidem, p. 239)
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Liste des sigles et acronymes
AFLFPF : Anti-Fascist League for People’s
Freedom
ASEAN : Association of Southeast Asia Nations
BPP : Border Patrol Police
CPB : Communist Party
of Burma
CPT : Communist Party of Thailand
DB : Drapeau Blanc
DR : Drapeau Rouge
DKBA : Democratic Karen Buddhist Army
KIA : Kachin Independence Army
KIO : Kachin Independence Organisation
KMT : Kuomintang (Kuo Min Tan)
KNLA: Karen National
Liberation Army
KNU : Karen National
Union
KKY : Kha Kwe Yei
MTA : Mong Tai Army
NDF : National Democratic
Front
NLD : National League
for Democracy
SLORC : State Law and
Order Restoration Council
SURA : Shan United
Revolutionary Army
SUA : Shan United Army
WNA : Wa National Army
Table des tableaux et figures
Figure 1 : L’Asie du
Sud-Est continentale
Figure 2 : a) Relief
; b) Hydrographie ; c) Précipitations ; d) Nombre de mois secs
Figure 3 : Aires ethnolinguistiques
de l’Asie du Sud-Est continentale
Figure 4 : Mosaïque
ethnolinguistique dans la région des trois frontières
Figure 5 : Modèle d’organisation
en auréoles d’une principauté
Figure 6 : Modèle d’organisation
en "galaxie" d’un royaume
Figure 7 : La formation des domaines coloniaux
anglais et français autour du Siam
Figure 8 : a) Densités de population par province ou
Etat vers 1990 b) Densités de population dans la région des trois frontières
vers 1990
Figure 9 : "Peuples du Triangle d’Or"
Figure 10 : a) Voies commerciales anglaises au
début de la guerre de l’opium b) Aires de production d’opium dans le Triangle
d’Or
Figure 11 : Le Triangle d’Or des guérillas
Figure 12 : Modèle
spatial du Triangle d’Or
Figure 13 : La région
des trois frontières
Les
territoires de l'opium. Conflits et trafics du Triangle d'Or et du Croissant
d'Or
de Pierre-Arnaud Chouvy
Genève, Olizane, 2002.
Consulter la
table des matières et lire l'introduction.



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