Géopolitiques de l'intégration

dans l'espace polyethnique et interétatique du Triangle d'Or

Pierre-Arnaud Chouvy


Mémoire de Maîtrise de géographie

Université d'Aix-Marseille

Sous la direction de C. Spill (M.C.)

1996 


Voir aussi :

Les territoires de l'opium. Conflits et trafics du Triangle d'Or et du Croissant d'Or

de Pierre-Arnaud Chouvy

Genève, Olizane, 2002.

Consulter la table des matières et lire l'introduction.


 

TABLE DES MATIERES

Avant-propos

Introduction

 Première partie

BIRMANIE, LAOS, THAILANDE ET LE TRIANGLE D’OR :

CONSTRUCTIONS ET EMERGENCE

Introduction

1. Milieux naturels et milieux culturels, des données essentielles
1.1. Les milieux naturels : relief, climat et biogéographie d’un espace unique

 

Deuxième partie

LE TRIANGLE D’OR, ENTRE TRADITION ET MODERNITE

Introduction

2. Entre tradition et modernité, la triple opposition

Conclusion

Troisième partie

LE TRIANGLE D’OR,

ENSEMBLE SPATIAL POLYETHNIQUE ET INTERETATIQUE

Introduction

3. Le Triangle d’Or, entre contraintes et qualités

Conclusion générale

 Annexes

Table des figures

Bibliographie


Avant-propos


L’Asie du Sud-Est continentale est un espace dont l’approche est problématique et difficile puisqu’il ne nous est pas familier. En effet d’importantes différences orthographiques caractérisent les noms de lieux ou de personnages selon les sources utilisées et selon les transcriptions adoptées. D’un point de vue toponymique, un bel exemple de diversité orthographique est fourni par le Vietnam dont le nom peut également s’écrire Viet Nam, Viet-Nam ou encore Viêt-nam.

Selon que les sources utilisées soient de langue anglaise ou française, certains noms de lieux changent d’orthographe, comme celui de la rivière Salween (en anglais) qui devient Salouen en français, ce qui pose ainsi quelques problèmes de repérage pour un lecteur n’étant pas familiarisé avec la région concernée. Les noms de personnages, d’origine chinoise par exemple, peuvent également varier de façon importante selon les sources : Chang Chi-Fu devenant ainsi Shan Shi-foo. L’exemple le plus significatif est celui du titre de noblesse shan que l’on trouve écrit Sawbwa ou Sahopa !

Les sigles et acronymes désignant des organisations diverses varient quant à eux de façon quasi systématique selon qu’ils sont utilisés par des anglophones ou des francophones : la transformation de LAFPL en AFPFL (Anti-fascist People’s freedom League) pose ainsi quelques problèmes.

Par soucis d’homogénéité, les noms de lieux sont donc rapportés selon leur orthographe anglaise, ce que font nombre d’auteurs français, et les sigles et acronymes seront également présentés en anglais comme il est fait dans la majorité des publications.

Quant aux ethnonymes, leur méconnaissance implique qu’ils ne portent pas la marque du pluriel, certaines confusions étant possibles, les Lao, groupe ethnique majoritaire du Laos, devenant, en cas de l’application de cette marque, les Laos. Certains auteurs estiment que les accords doivent être faits lorsque les ethnonymes sont courants ou plus ou moins entrés dans la langue française, ce qui fait que les "Birmans", les "Thaïs", les "Viets" et les "Khmers" bénéficient de la marque du pluriel alors que les Hmong, Shan, et Karen, par exemple, seraient contraints au singulier. Si la pratique consistant à ne pas mettre au pluriel les ethnonymes les moins usités permet en effet de ne pas les déformer par une mauvaise prononciation, la non-homogénéité qu’elle induit ne la rend pas simple d’usage. Je suis plutôt partisan de ne gratifier aucun ethnonyme de la marque du pluriel, mais de l’attribuer aux noms d’habitants tirés de ceux des Etats reconnus internationalement : les Thaïlandais, les Laotiens et les Birmans.

Il convient de préciser un point précis, celui de la différence, qui n’est pas faite en français, entre les Birmans de citoyenneté et les Birman d’ethnicité, mais qui, en anglais se traduit par deux termes différents, respectivement Burmese et Burman. L’usage différentiel de la marque du pluriel permet donc de ne pas permettre de confusion lorsque l’emploi est fait en français, les citations étant bien sûr reproduites précisément.

Quant au nom de l’Etat de Birmanie, il restera préféré à celui de Myanmar créé en 1988 par la junte militaire, afin de ne pas avaliser un régime qui n’est pas reconnu par l’opposition démocratique du pays.

Introduction

Le Triangle d’Or, qui se situe au coeur de l’éventail nord-indochinois, est un espace qui présente un condensé des caractéristiques propres à l’Asie du Sud-Est continentale dans son ensemble. Il est niché au milieu d’une des régions du monde où les diversités et les disparités sont parmi les plus marquées dans tous les domaines considérés; en effet, les aires topographiques, écologiques, ethnolinguistiques, démographiques, économiques et politiques font preuve d’une grande richesse tant leurs variations sont importantes, et les multiples combinaisons possibles des superpositions de ces ensembles spatiaux respectifs expriment la profonde complexité de la région.

Ici les différents aspects géographiques se conjuguent, se complètent ou se concurrencent dans de nombreuses et variées relations espace-société, opposant par exemple les plaines aux montagnes, les centres aux périphéries, les majorités aux minorités, les espaces sociaux de référence aux espaces sociaux d’appartenance. Ces relations espace-société prennent des dimensions particulièrement importantes lorsque des processus d’intégration sont engagés puisqu’une société constitue en territoire l’espace qu’elle occupe en agissant sur les composantes naturelles de son milieu, composantes qui sont des supports matériels soumis à des lois de fonctionnement et d’évolution spécifique sur lesquels agissent des connaissances, des idées et des valeurs qui consacrent le processus de territorialisation d’une culture et son ancrage sur le sol : "l’espace, l’étendue, le territoire relèvent d’une sémantique qui révèle le social et nous est révélée par lui" (Cadoret, in Bonte, 1991, p. 235), "la relation à l’espace étant universellement garante de la particularité des identités." (Levy et Ségaud, ibidem).

Les phénomènes identitaires apparaissent en effet primordiaux tant les multiples communautés ethniques et religieuses, qui se définissent par un habitat déterminé et des formes culturelles spécifiques, constituent des unités sociales, homogènes ou non, qui sont plus ou moins reconnues par les autres acteurs, qu’ils soient étatiques ou non. Ainsi, dans le cadre des politiques d’intégration territoriale et nationale que mènent les Etats concernés, les relations espace-société-Etats prennent une dimension particulière dont la complexité résulte des contradictions entre des iconographies, des représentation spécifiques, des sentiments d’appartenance et des processus de territorialisation divergents qui contrebalancent les volontés homogénéisantes des Etats de l’Asie du Sud-Est continentale.

Les situations auxquelles sont confrontés les Etats de la région, comme les sociétés pluriculturelles qui les composent, sont donc éminemment géopolitiques puisqu’elles traduisent des rivalités de pouvoirs sur des territoires mais aussi des rivalités de moyens et surtout d’idées, ainsi qu’Yves Lacoste définit les situations géopolitiques. Les hautes terres de l’éventail nord-indochinois sont ainsi le théâtre de rivalités territoriales (dont les aspects sont multiples : stratégiques, politiques, économiques, linguistiques, culturels, religieux, environnementaux, agricoles) qui font l’objet de représentations contradictoires et qui posent le problème de la représentation géopolitique de la nation (la construction de celle-ci et l’adhésion de toute la population d’un Etat à ses valeurs), des représentations spatiales et identitaires des territoires et des pouvoirs qui leurs sont associés. Si, comme le soutient Yves Lacoste, un phénomène géopolitique relève de polémiques entre citoyens à propos de problèmes pouvoir-territoire, à l’échelle nationale et, ou, internationale, alors la "région des trois frontières", dite aussi du Triangle d’Or (Birmanie, Laos, Thaïlande), recèle des phénomènes géopolitiques majeurs dont la complexité exige une approche multiscalaire qui rende compte de l’imbrication et de la superposition d’ensembles spatiaux multiples : espaces sociaux restreints englobés par des espaces sociaux élargis, eux-mêmes intégrés dans des espaces politiques qui peuvent les recouper, et enfin, ensemble spatial du Triangle d’Or qui recouvre partiellement trois ensembles étatiques, niant ainsi la réalité et le respect de leurs frontières tout en les utilisant comme conditions expresses de son existence.

Ces frontières représentent, dans le cadre de géopolitiques internes, des limites légales pour les pouvoirs centraux dans lesquelles ils peuvent exercer leur autorité, et ce aux dépens des minorités dont les sentiments identitaires revendiqués sont réprimés. Ainsi, ces frontières, dont les tracés d’époque coloniale ont été dictés par des préoccupations d’ordre stratégique (Haut-Mékong, aire tampon), posent le problème du contrôle des groupes humains situés dans les régions périphériques qui sont elles-mêmes des zones de contact interétatique et de passage. La dynamique géopolitique résulte donc aussi de l’intervention d’acteurs non-étatiques ou de sous-systèmes : ethnies "minoritaires" ou "majoritaires", dominantes ou dominées, communautés religieuses et, ou, linguistiques, clans, tribus, factions, clientèles, partis politiques minoritaires et diasporas. "Chaque entité sociale, politique ou culturelle, poursuivant ses propres objectifs, contribue à "l’universelle explosion des particularismes" qui affecte la majorité des Etats, lorsqu’ils ne sont pas structurés en Etats-nations... Les Etats non-nationaux sont en effet assimilables à des systèmes spatiaux hétérogènes, et de ce fait, spatialement différenciés. Or, les tensions internes peuvent rapidement y prendre une dimension plus large, soit que les acteurs non-étatiques soient aussi localisés en position frontalière et d’intersection, frontière obstacle, soit qu’ils puissent disposer d’appuis logistiques dans les pays voisins, soit les deux." (Foucher, 1991, p. 301) Les situations de la Birmanie, de la Thaïlande et du Laos avec les revendications identitaires et territoriales de leurs populations frontalières illustrent de façon significative ces phénomènes.

L’objectif est donc ici d’observer, d’analyser et de comprendre les motivations des dynamiques politico-territoriales respectives et particulières des trois Etats recoupés par l’espace du Triangle d’Or, ainsi que de considérer les réactions des ethnies "minoritaires" à ces volontés d’intégration. Identités, territoires, ethnies, nations et Etats seront les mots-clés qui structureront la mise en évidence de la complexité géopolitique de l’aire en question. Celle-ci se fera en dégageant trois types de trames spatiales superposées dont ni le maillage, ni la durée ne peuvent se recouvrir, sauf au niveau du mythe. Les trois trames seront constituées par les formations géographiques (chorogenèses), les formations ethniques (ethnogenèses), et les formations politiques (politogenèses) (Breton, 1995). Une perspective diachronique sera adoptée afin de dissocier les héritages précoloniaux des héritages coloniaux et postcoloniaux dans les situations et les logiques respectives actuelles des trois Etats. Les rapports et les relations entre les forces centripètes et centrifuges et les dynamiques d’intégrations multiscalaires pourront être abordées à travers différents champs culturels dont les représentations du monde, les rapports au milieu, la vie sociale pourront constituer les domaines d’exploration des représentations souvent partielles, partiales et contradictoires des acteurs.

Les aspects développés seront regroupés autour de quatre pôles majeurs, à savoir les aspects identitaires (ethnie/nation, religion, culture, civilisation, langue), territoriaux (échelles subétatique, étatique et régionale ou interétatique), politiques (systèmes "traditionnels" précoloniaux, systèmes coloniaux et postcoloniaux, dictatures, communismes, libre-échangisme), et économiques et environnementaux (ressources agricoles, naturelles, humaines; économies ouvertes ou fermées...).

C’est à travers les chorogenèses, les ethnogenèses les politogenèses et les différents aspects qu’elles prennent selon leurs associations que nous aborderons les géopolitiques de l’intégration dans le Triangle d’Or.

Dans une première partie, l’étude des constructions respectives de la Birmanie, du Laos et de la Thaïlande permettent de déceler les origines de l’émergence du Triangle d’Or, les interrelations entre les milieux naturels et culturels ainsi que les constructions politico-territoriales déterminant des contrastes et des disparités à différentes échelles. Dans une seconde partie, les multiples oppositions qui s’articulent autour de la relation tradition-modernité caractérisent le Triangle d’Or comme un espace historique de transition et de passage, les approches conceptuelles s’avérant d’abord indispensables pour appréhender la complexité interactionnelle de l’aire considérée. La troisième partie aborde le Triangle d’Or en tant qu’ensemble spatial polyethnique et interétatique à travers ses caractéristiques phénoménales majeures, à savoir la culture du pavot à opium, les guérillas et les réactions étatiques qu’elles impliquent.

Première partie

Birmanie, Laos, Thaïlande et le Triangle d’Or :

constructions et émergence

L’approche de l’espace du Triangle d’Or nécessite auparavant d’avoir envisagé les constructions respectives des trois Etats aux périphéries desquels ce dernier a émergé. Car c’est en effet à partir de l’étude des caractéristiques et des évolutions propres à chacun des pays concernés, donc de leurs qualités et de leurs contraintes, que l’on pourra considérer l’émergence de cet espace marginal et illégal qu’est le Triangle d’Or.

"L’organisation transforme une diversité discontinue d’éléments en une forme globale. Les émergences sont les propriétés, globales et particulières, issues de cette formation, inséparable de la transformation des éléments." E. Morin, 1977, p. 115 

Nous aborderons donc l’étude du Triangle d’Or après avoir caractérisé la région dont il fait partie intégrante. L’originalité de cet espace implique que l’on détermine ses qualités et ses contraintes, les nombreuses interrelations et interactions qui lient l’homme à son milieu, les évolutions historiques et les contrastes des Etats actuels afin de saisir le système régional dans sa complexité.
Ainsi les aspects développés seront ceux qui relèvent des milieux naturels et culturels des trois Etats, la compréhension des dialectiques espaces-sociétés s’avérant ici indispensable; une approche diachronique des constructions politico-territoriales (des périodes pré-coloniales aux époques contemporaines) précédera ensuite l’observation des contrastes et des disparités à l’intérieur des Etats comme entre eux : observations qui seront basées sur les indicateurs statistiques les plus significatifs des situations actuelles. Une fois définies les spécificités de la région, la diversité comme l’unité de celle-ci apparaîtront dans toute leur complexité et permettront alors d’appréhender celle des situations géopolitiques.

1. Milieux naturels et milieux culturels, des données essentielles.

1.1. Les milieux naturels: relief, climat et biogéographie d’un espace unique.

L’Asie du Sud-Est continentale (figure 1) est constituée d’un ensemble péninsulaire dont les directions orographiques sont nettement méridiennes. Les Monts Arakan et ceux du Tenasserim, les Dong Phraya et la Chaîne annamitique se succèdent d’Ouest en Est et cloisonnent plaines et bassins alluviaux: l’Irrawaddy et la Salween drainent la Birmanie, la Menam Chao Phraya la Thaïlande, le Mékong parcourt et sépare par endroits le Laos, la Thaïlande, le Cambodge et le Vietnam. Ces grands fleuves prennent leurs sources dans les hautes terres de l’éventail nord-indochinois ou même au Tibet (Salween, Mékong) et incisent des vallées de directions Nord-Sud dont l’importance est tout autant physique que culturelle puisqu’elles permirent les migrations successives des populations actuelles de la péninsule. La région offre un relief tourmenté même si celui-ci ne prend pas des dimensions altitudinales extrêmes: collines et montagnes y prédominent effectivement, l’isohypse 500 mètres délimitant plus de la moitié de la superficie régionale. Dépassant rarement 2000 mètres d’altitude les reliefs fondent néanmoins un contraste marqué entre plaines et montagnes que viennent accentuer les données climatiques et biogéographiques (figure 2).
La situation tropicale de l’Asie du Sud-Est continentale et sa position entre deux masses océaniques lui confèrent des propriétés climatiques fondamentales, les températures élevées et les bilans pluviométriques étant importants et contrastés selon les régions. La région est soumise à l’alternance des flux de mousson qui permettent des précipitations importantes: les façades occidentales birmanes et thaïlandaises connaissent des bilans supérieurs à 3 000 mm par an en moyenne, l’intérieur des pays récoltant entre 1000 et 3000 mm en grande majorité avec néanmoins des régions sèches comme la Haute-Birmanie et le centre de la Thaïlande. L’étagement et la complexité du relief qui s’ordonnent en fonction de la latitude (0 à 28° N), de l’altitude et de la topographie auxquels viennent s’ajouter les variations de sols, de précipitations et de végétations (effets d’abri, contrastes d’exposition) accentuent les contrastes paysagers du sud-est asiatique. Il est intéressant de noter ici que ces caractéristiques climatiques et surtout ses implications culturales et culturelles ont marqué de nombreux géographes qui, lorsque le terme Asie du Sud-Est n’avait pas encore cours, intégraient cette région dans la vaste Asie des moussons. Ainsi J. Sion (1929) et Dobby (1961) soulignent plus les faits de civilisation d’un monde oriental soumis à des flux de mousson que les caractères climatiques eux-mêmes. P. Mus (1977) perçoit quant à lui "L’angle de l’Asie" pris entre une bretelle des invasions au Nord et une écharpe des moussons au Sud.

La particularité intrinsèque de l’Asie du Sud-Est, outre son climat de mousson, réside dans ses milieux naturels qui sont constitués par les différentes formes de forêts équatoriales et tropicales. Les forêts ombrophiles recouvraient l’immense majorité de l’espace (J.E. Spencer, in Barrau, 1974) dans un passé très ancien alors qu’actuellement leur superficie se trouve considérablement réduite. Les forêts tropicales de mousson, les forêts secondaires et les mangroves forment le reste de la végétation forestière alors que les savanes et les espaces cultivés s’étendent à leurs dépens. Cet espace biogéographique passe pour le plus riche au monde de par sa diversité floristique inégalée. Les influences du relief et du climat et surtout leurs multiples combinaisons expliquent la diversité des niches écologiques et leurs forts taux d’endémisme qui font de cette région un milieu unique et précieux ne serait-ce que par l’importance de son patrimoine génétique. Aussi l’écosystème généralisé (abondance des espèces présentes en nombre restreint) du sud-est asiatique constitue-t-il "la région du monde la plus riche en plantes utiles" ( Haudricourt, Hédin, 1943), avec sur la liste des cultigènes originaires de l’aire en question: le taro, la grande igname, le bananier, la canne à sucre, l’arbre à pain, le millet et bien sûr le riz. L’idée d’une antériorité de la domestication de certains cultigènes de la région (Haudricourt, Hédin, 1943) qui fut reprise par le géographe C.O. Sauer (1969) permit, non sans controverses, de parler d’un "berceau cultural" (J. Barrau, 1974) et d’une aire culturelle caractérisée par une "civilisation du végétal" (P. Gourou, 1940 et 1953). Il faut mentionner ici l’importance primordiale des bois durs tropicaux qui appartiennent presque tous à la famille des diptérocarpacées, ainsi que l’abondance des bambous dont les usages sont prédominants dans les modes de vie des populations du sud-est asiatique (1): "Ici, la végétation est à la fois toute puissante et favorable à l’homme. L’animal est en quelque sorte l’accessoire. C’est la forêt qui est le cadre, qui est tout: l’arbre est dieu." (Jean Przyluski, Etudes rurales, 1974, p.36)

1. 1. 2. Les milieux culturels: diversité et complexité des distributions.

La complexité du relief et la variété des niches écologiques ont permis à différents modes d’occupation et d’exploitation de l’espace de se développer parmi les populations sud-est asiennes. En effet un contraste saisissant oppose les deux grands types de paysages et de paysanneries que constituent la riziculture des basses terres irriguées et l’agriculture sur brûlis des forêts collinéennes et montagnardes entre lesquels se développent de plus en plus champs pionniers et cultures de plantation.
Les diversités caractéristiques de l’aire considérée, qui sont autant non de déterminismes mais de déterminations, fondent une diversité de "morphologies sociales" définies par Marcel Mauss: "la science qui étudie non seulement pour le décrire mais pour l’expliquer le substrat matériel des sociétés, c’est-à-dire la forme qu’elles affectent en s’établissant sur le sol, le volume et la densité de population, la manière dont elle est distribuée ainsi que l’ensemble des choses qui servent de siège à la vie collective." (M. Mauss, 1989, p.389). En effet le contraste entre les sociétés sédentaires des plaines et les sociétés plus ou moins mobiles des montagnes s’inscrit d’une part dans l’organisation et la structuration de leurs espaces respectifs et d’autre part dans leurs organisations sociales, religieuses et politiques, dont elles ne peuvent être dissociées.

Avant de décrire plus en détail les modes d’occupation et d’exploitation des espaces respectifs de ces populations il nous faut observer la façon dont elles se répartissent dans l’ensemble régional de l’Asie du Sud-Est continentale occidentale (Birmanie, Laos, Thaïlande). La cartographie ethnolinguistique du Sud-Est asiatique se présente en effet sous l’aspect d’un véritable "tableau tachiste" (G. Condominas) qui montre l’extrême diversité ethnique de l’aire: "En fait l’Asie du Sud-Est présente sur ce plan la plus grande diversité ethnique que l’on puisse rencontrer dans le monde." (Etudes rurales, 1974, p.10) (figures 3 et 4). Les familles ethnolinguistiques y sont au nombre de quatre dans la partie continentale: austronésienne, austroasiatique, tai (tai-kadai) et sino-tibétaine. Cette complexité linguistique s’exprime d’autant plus lorsque l’on tente d’élaborer une géographie linguistique (et non ethnique) qui met alors en avant le caractère de "carrefour, de zone de passage que présente l’Asie du Sud-Est continentale." (G. Condominas, 1978, p.294). En effet l’imbrication des populations donne l’impression d’un éclatement linguistique, d’une répartition effectuée dans la diachronie, par vagues successives se mélant les unes aux autres. Ici l’influence du relief et des axes hydrographiques se fait sentir dans la direction majeure des flux démographiques que le géographe Jules Sion a qualifié de "poussée vers le sud" et qui permet de reconstituer et de retracer l’origine et les migrations des actuelles populations d’Océanie. La "bretelle des invasions" de Paul Mus illustre également cette caractéristique de lieu de passage pour certains et d’aboutissement pour d’autres que revêt "L’angle de l’Asie".

La confrontation de la carte ethnolinguistique à celle du relief "fait ressortir immédiatement une des caractéristiques essentielles de son peuplement: l’opposition entre les basses terres, domaine des grandes civilisations et des fortes densités, et les hautes terres, peu peuplées par des groupes ethniques éparpillés et d’une grande hétérogénéité" (G. Condominas, 1974, p.10). Mais si la complexité cartographique du peuplement est ce qu’elle est en plan, elle s’accentue encore en coupe, c’est-à-dire dans la répartition altitudinale de groupes ethniques différents mais aussi de groupes identiques. Cette répartition altitudinale s’est faite en fonction des migrations successives de populations différentes qui occupaient les espaces vacants ou par la pression de peuples dominateurs repoussant les plus faibles dans des positions marginales. Les Lao (famille tai), par exemple, repoussèrent les austroasiatiques ou môn-khmer sur les versants des montagnes (300 à 1 000 m) et s’installèrent à leur place dans les vallées, les bassins, et les plaines alluviales où ils purent ainsi pratiquer la riziculture pluviale. Puis des miao-yao et des tibéto-birman, arrivés au XIX ème siècle, se sont installés au-dessus de 1 000 m sur les sommets des montagnes qui étaient les derniers espaces libres. Les Lao se qualifient ainsi de Lao loum, Lao du bas, qualifient leurs prédécesseurs de Lao heung, Lao des versants et les derniers venus de Lao soung ou Lao des sommets. (C. Taillard, 1995, p.164).

Le problème de l’évaluation des limites territoriales de groupes différenciés s’inscrit ici dans une problématique proprement ethnogéographique, dans l’évaluation d’espaces sociaux particuliers: "Espace de relations regroupant des unités socio-politiques de même nature au sein d’une unité de peuplement qui constitue le cadre de référence commun de ces groupes comme des individus qu’ils rassemblent, espace doté d’une dynamique sociale propre associant relations de compétition et de coopération qui permettent à chacune de ces unités de se reproduire en situation par rapport aux autres" (C. Taillard, cité par G. Condominas, 1980, p.63).

Ici les modes d’occupation de l’espace ainsi que les modalités de son exploitation sont tout aussi variés et complexes selon les populations que leur répartition et appelle donc une géographie des identités. Les deux principaux modes d’occupation et d’exploitation de l’espace correspondent aux localisations des sociétés concernées, en plaine ou fond de vallée et dans les collines ou les montagnes (2).

Les premières sont caractérisées par leur ancrage sur un territoire par des pratiques rizicoles humides et "partagent un même mode d’utilisation des milieux naturels nécessitant un fort investissement collectif pour aplanir les rizières, construire les diguettes et réaliser les aménagements hydrauliques permettant la maîtrise de l’eau" (C. Taillard, 1992, p.398). Les densités de population dans les zones de riziculture humide sont particulièrement importantes dans les régions deltaïques irriguées et plus faibles là où l’agriculture pluviale traditionnelle est majoritaire (respectivement de 200 à 500 et de 50 à 200 habitants par km 2). Ces terroirs rizicoles constituaient la base nécessaire à l’établissement d’un Etat (muang, möng) comme celui-ci permettait le développement d’une agriculture intensive demandant une main d’oeuvre importante et une bonne maîtrise de l’eau. Les matériaux utilisés pour la confection des ouvrages de retenue et de dérivation des eaux pluviales et fluviales témoignent de cette "civilisation du végétal" qui perdure encore de nos jours: pieux de bois et bambou sont largement utilisés même si les constructions en béton tendent désormais à les remplacer. La réalisation de systèmes d’irrigation a donc été possible au sein d’Etats anciens, depuis le XI ème siècle en haute Birmanie (région de Mandalay et Kyaukse) et depuis le XIII ème dans la Thaïlande du nord dans le royaume du Lane Na. Dans les conceptions et les représentations, le monde civilisé était alors et reste encore celui de la rizière associée au souverain et à une grande religion, par opposition au monde de la forêt auquel étaient associées des valeurs négatives par les habitants des plaines (3). Jules Sion lui-même écrira en 1929 que "Le civilisé de là-bas est essentiellement l’homme de plaine" et associera "aborigènes " et "reliefs" (in Durand, 1994, p.97) et Pierre George participera également un temps à cette conception.

Les "Paysans de la Forêt" (J. Boulbet, 1975) sont des essarteurs qui surent et savent encore mettre à profit les immenses potentiels fournis par des milieux naturels parmi les plus riches du monde. C’est ici que les "civilisations du végétal" prennent toute leur dimension puisque l’alimentation, l’habitat, les vêtements, comme l’outillage sont essentiellement végétaux et que la forêt revêt à ce titre une importance toute particulière. Les conceptions du monde forestier sont ici radicalement différentes de celles relatées parmi les populations des plaines. En effet les forêts sont généralement investies d’une valeur magico-religieuse et peuplées d’esprits et sont quasiment toujours restées de ce fait un monde à part où l’homme pouvait vivre mais en y restant extérieur. Inhospitalières pour ceux des plaines et profondément valorisées et respectées par ceux des montagnes les forêts n’ont donc presque pas été exploitées avant les époques coloniales si ce n’est par des communautés généralement méprisées, Kha Mu du Laos en Thaïlande, ceci expliquant en partie cela. Les sociétés d’essarteurs et de chasseurs-cueilleurs sont caractérisées par "la mobilité de l’habitat et l’affirmation de l’identité au sein d’espaces au peuplement pluri-ethnique" (C. Taillard, 1992, p.404). Elles présentent un ancrage moindre au territoire puisqu’elles connaissent une mobilité plus ou moins accentuée, et ce selon des modalités et pour des motifs variables. La mobilité peut en effet être déterminée par des impératifs écologiques, de sécurité ou même fréquemment pour des motifs lignagers. Ces populations qui "mangent la forêt" (G. Condominas, 1974) pratiquent la reproduction agricole de l’écosystème généralisé dans des essarts (raï en thaï, taungya en birman) et ne dégradent pas le milieu tant que les densités démographiques (moins de 10 hbts./km 2) permettent de conserver un équilibre relatif et que des jachères forestières de sept ans environ soient respectées. Si les Karen du Nord de la Thaïlande réalisent ces conditions, les cultivateurs de pavot à opium que sont les Miao, Meo ou Hmong détruisent la végétation climacique et défrichent sans cesse de nouveaux espaces cultivés jusqu’à l’épuisement des sols et leur colonisation par une savane à Imperata improductive (J. Boulbet, 1975).
Si les milieux naturels et culturels de l’Asie du Sud-Est continentale permettent le développement de dialectiques espaces-sociétés diverses et variées, les modes d’occupation et d’exploitation de l’espace variant selon les habitats, les sociétés cherchant à dominer avantageusement leurs milieux naturels (par l’utilisation et la maîtrise de leurs potentialités et contraintes en actualisant les processus d’ "humanisation" qui leurs sont spécifiques), la "spatialisation" opérée par les sociétés vient, en tant que second processus de production d’un "espace humain", établir "un ordre spatial à la surface de la terre en correspondance avec un ordre cosmique, surnaturel, idéologique qui fait partie intégrante de leur patrimoine culturel. Cet ordre spatial de fonde sur les polarités inscrites par la société, ses groupes et ses collectivités. ... Elles (les polarités) fondent une organisation orientée où tout se situe au centre ou par rapport à lui, sur "des périphéries multiples et progressives", selon la distance qui est "en quelque sorte du temps matérialisé". C’est donc après avoir procédé à l’étude des processus d’ "humanisation" qu’il nous faut maintenant aborder celle des processus de "spatialisation" pour être en mesure d’appréhender "l’espace géographique" ou "milieu géographique" de l’Asie du Sud-est continentale, produits "de ces deux logiques complémentaires et indissociables." (C. Taillard, 1992, p.11-12, l’auteur s’inspire ici de Pinchemel G. et P. , 1988)

Les processus de "spatialisation" observés ici seront ceux qui ont permis le développement des constructions politico-territoriales depuis les royaumes précoloniaux jusqu’à l’émergence des Etats modernes actuels dont les situations économiques, démographiques et politiques contrastées appellent à un comparatisme.

1.2. Constructions politico-territoriales.

1.2.1. Les royaumes agraires.

L’Asie du Sud-Est continentale connut, outre les vagues migratoires qui sont à l’origine de son peuplement, les influences successives des civilisations chinoises et indiennes. L’indianisation s’est faite dès les premiers siècles de notre ère par la diffusion de systèmes d’écriture basés sur les syllabaires indiennes et par celle de croyances religieuses, à savoir l’hindouisme et le bouddhisme. C’est la formation de grands royaumes agraires qui marqua cette période sur le plan politico-territorial dont les dimensions cosmologiques dessinèrent les contours (1). L’univers des images et des symboles religieux hindouistes sous-tendit la construction d’un espace sacré, imago mundi, dont les rites de fondation situaient un temple-montagne au centre de la ville royale, autour de laquelle s’étendaient concentriquement les auréoles successives du royaume. Ici la compréhension d’un tel modèle cosmogonique est incontournable pour celle du modèle du royaume agraire que l’on retrouve à quelques variations près dans tout le Sud-Est asiatique: "Le Siam était divisé en quatre provinces, avec la métropole au centre et le palais royal au coeur de la ville, et le pays était à l’image de l’univers car celui-ci, d’après la cosmologie siamoise, est un quadrangle avec le mont Meru en son centre. Bangkok s’appelle "Cité royale céleste", "Cité des dieux", etc. Placé au centre du monde, le roi est un cakravartin, un cosmocrate. De même, Mandalay, en Birmanie, fondée en 1857 selon la cosmologie traditionnelle, c’est-à-dire comme une imago mundi , est un quadrangle avec le palais royal en son centre." (M. Eliade, 1978, p.37). L’opposition cruciale entre centre et périphérie, qui fonde le schéma cosmologique de ces royaumes et que l’on retrouve encore aujourd’hui dans les problématiques territoriales des Etats de la région, est expliquée en ces termes par l’historien des religions: "L’expérience religieuse de la non-homogénéité de l’espace est une expérience primordiale, comparable à la création du monde. C’est la cassure de l’espace qui permet que le monde devienne car elle révèle le point fixe, l’axe central de toute orientation future. Quand le sacré se manifeste dans une hiérophanie il y a non seulement cassure dans l’homogénéité de l’espace, mais aussi révélation d’une réalité absolue face à la non-réalité de la vaste étendue environnante. La manifestation du sacré crée ontologiquement le monde. Dans l’homogène et infinie étendue, où nul point de référence n’est possible ni donc déterminable aucune orientation, la hiérophanie révèle un point fixe absolu: un centre." (ibidem, p.34).

Les royaumes birmans, siamois et laotiens s’organisent donc concentriquement autour des cités royales, centres des premières auréoles, urbanisées, auxquelles succèdent les secondes dont les terres sont cultivées par une paysannerie corvéable, et les troisièmes qui sont composées de principautés dont les souverains sont intégrés dans une dialectique autonomie-dépendance avec les pouvoirs divins fondés sur les différents mandala ou "cercle des rois". La reproduction par toutes les principautés périphériques de la même organisation concentrique a donc toujours été à l’origine de l’existence de régions frontalières mouvantes fluctuant selon les rapports de force sans cesse modifiés par de multiples transferts d’allégeance. Il n’y a donc pas ici de frontière, fixe et bornée, mais plutôt des zones-frontières, des aires-tampons dont la souplesse rappelle le limes. Ces organisations, proches de modèles confédéraux communautaires, ont été analysées par G. Condominas et S. Tambiah en 1976, qui les ont respectivement décrites comme des "systèmes à emboîtement" et des "modèles en galaxie". C. Taillard explique à propos des royaumes du Laos que "La caractéristique de ce modèle est de mettre en jeu des espaces définis par leur centre, la capitale, et non pas par leur périphérie, les frontières, car le centre représente à lui seul la totalité de l’ensemble et incarne son unité. C’est pourquoi le terme muong, appliqué à une principauté comme à un royaume, désigne aussi bien la capitale que le territoire qui en dépend." (1992, p.320) Les systèmes politiques thaï, analysés en 1974 par G. Condominas, sont décrits par C. Taillard selon la conception du mode de production asiatique sans grands travaux: "Le pouvoir central opère des prélèvements sur les communautés locales - marques de leur dépendance - , en échange de services rendus - signes de la relation de réciprocité - , et d’une liberté accordée dans la gestion de leurs affaires - témoin de l’autonomie dont elles bénéficient à l’échelon local. A ce modèle politique correspond un modèle d’organisation spatiale à "emboîtement" ou en "galaxie" (...) qui caractérise aussi bien les seigneuries tay et les royaumes lao du Nord de la péninsule indochinoise que les royaumes siamois jusqu’aux royaumes d’Ayuthaya, où se renforce la centralisation avec l’intégration de l’héritage khmer." (1992, p. 315). (figures 5 et 6)

De tels royaumes ont transmis les bases des Etats modernes que nous connaissons aujourd’hui. Ils ont en effet fourni les noyaux autour desquels se sont constitués ces derniers. La première unification des Birman, qui viennent des hautes terres du nord et de l’est du bassin de l’Irrawaddy, se réalisa au XI ème siècle autour de la capitale de Pagan après avoir repoussé les Môn. La chute de ce royaume devant les Mongols en 1287 permit aux Shan (de langue tai) des plateaux de l’est de succéder aux birmans jusqu’au milieu du XV ème siècle avec Ava pour capitale. Une dynastie birmane, les Taungu, réunifia ensuite un pays livré aux rivalités territoriales qui les opposaient aux Shan qui contrôlaient la plaine centrale et aux Môn qui s’étaient établis autour de Pegu. Celle-ci devint capitale en 1546, puis Ava vers 1650 et le royaume birman s’étendit aux dépens de celui du Siam voisin qui perdit Chiang Maï et Ayuthaya, capitale thaïe depuis 1350, prise en 1563 puis en 1767. L’expansion fut réalisée jusqu’à Louang Phrabang, capitale du Laos.

Les royaumes thaï ou plutôt siamois connaissent le même type d’organisation, s’étant "indianisés" au fur et à mesure des nombreux contacts qu’ils eurent avec les peuples qu’ils rencontrèrent durant leur migration. Probablement venus des provinces chinoises de Guangdong et du Guanxi, ils auraient fondé le grand royaume de Nan Chao dans le Yunnan avant de fuir devant les Mongols en 1253. Suivant donc les axes hydrographiques précédemment empruntés par les Birman mais plus spécialement celui de la Menam Chao Phraya, ils repoussèrent les Mön et les Khmers et exercèrent des pressions sur les Birman en utilisant les Shan qui sont également de langue tai. La première grande capitale du Siam fut fondée en 1220 à Sukhothaï et le domaine du royaume s’étendit considérablement sur les territoires voisins. Ayuthaya devint capitale en 1350 ce qui accentua la menace qui pesait déjà sur Angkor. La capitale des Khmers succomba en 1351-52 et en 1431 aux avancées des Siamois. Des réformes appliquées en 1356 ont permis d’élargir la taille du royaume (vingt fois plus étendu que celui de Sukhothaï) par l’abandon du modèle à "emboîtement" ou "galaxie" caractéristique des systèmes politiques thaï. Ces réformes ont abouti au XVII ème siècle à la technique sakdina ou système d’ "esclavage généralisé", la population étant réduite à une dépendance extrême, rien ne limitant plus les prélèvements opérés par le souverain qui peut ainsi consacrer des ressources importantes au renforcement de l’administration centrale: "Avec ce système d’ "esclavage généralisé" on passe du "mode de production asiatique sans grands travaux" des systèmes politiques thaï au "mode de production asiatique", au sens défini par Marx, prenant pour modèle les sociétés hydrauliques, où le centre est hypertrophié et la périphérie très étroitement contrôlée." (C. Taillard, 1992, p. 324). Les siamois luttèrent donc contre les Shan et les Lao et subirent la riposte des Birman à la conquête de certains de leurs territoires par la destruction d’Ayuthaya en 1767. Thon Buri, la nouvelle capitale siamoise établie encore plus au sud précéda Bangkok établi en 1782.

Le Laos connut pour sa part une histoire dans laquelle la géographie revêt une importance toute particulière. Le Mékong servit, tout comme d’autres fleuves, à canaliser les vagues migratoires qui amenèrent les Lao de la Chine méridionale, mais permit aussi de fournir un axe de peuplement et une voie de communication entre les différents royaumes lao qui en occupèrent la moitié du bassin inférieur jusqu’au XVIII ème siècle. Cet espace, qui formait un important noeud caravanier entre les pôles du Yunnan, du Vietnam et du Siam, ne correspondit que deux fois à l’établissement d’un grand royaume, le Lane Xang, c’est-à-dire lorsque ces pôles s’affaiblirent. Au XIV ème siècle, l’adoption, par le roi Fa Ngum, de l’organisation territoriale de ses protecteurs mongols, lui permit de fonder le Lane Xang en distinguant trois territoires: le muong louang, ou territoire royal, au nord, avec comme centre la capitale de Louang Phrabang, et au sud, deux autres territoires annexés et dirigés par des compagnons d’armes du roi. Ces territoires étaient organisés tous les trois selon le modèle concentrique issu de la cosmologie indienne. C’est ensuite avec le roi Settathirat que réapparu ce grand royaume qui devait finir par éclater du fait de sa position périphérique par rapport aux deux pôles siamois à l’ouest et vietnamien à l’est. Le Lane Xang éclata donc au début du XVIII ème siècle en trois royaumes rivaux selon les partitions territoriales héritées du XIV ème siècle. La limitation du Lane Xang au bassin moyen du Mékong fut imposée par la prise de Angkor en 1431 par les Siamois qui étendirent ainsi leur influence sur son bassin inférieur. 1778 et surtout 1828 virent la prise de Vientiane par les Siamois qui annexèrent la rive droite du Mékong et en déplacèrent la population.

L’organisation des royaumes agraires qui constituèrent les bases politico-territoriales des Etats actuels montre que le territoire était pensé à partir de son centre et non pas en fonction de frontières fixes et rigides. Ces centres étaient basés dans les plaines et vallées alluviales, offrant protection aux proches périphéries dont les productions agricoles les nourrissaient. Les modèles décrits par G. Condominas et S. Tambiah "rendent bien compte du "mode de production asiatique sans grands travaux" où "le pouvoir d’Etat (...) exprime l’unité réelle ou imaginaire de ces communautés (primitives)" (M. Godelier, 1970)" (C. Taillard, 1995, p.32). L’on peut penser que l’extension des périphéries des royaumes birman, lao, et dans une moindre mesure siamois, selon ces modèles concentriques et dans des optiques agraires, n’a donc pas atteint les régions montagneuses de l’éventail nord-indochinois, dont l’accès était d’ailleurs risqué pour des habitants des plaines vulnérables à la malaria qui y régnait et y règne encore. Elles seraient ainsi restées en marge des convoitises des puissances de l’époque pour lesquelles les plaines rizicoles et les comptoirs portuaires étaient autrement plus attractifs.

L’intérêt porté aux sites portuaires allait s’amplifier avec l’implantation de comptoirs commerciaux par les européens : "la poussée vers le Sud" des populations dominantes comme de celle des capitales de leurs royaumes se prolongeait et allait, compte tenu des dynamiques coloniales naissantes, déboucher sur de profondes transformations des équilibres régionaux et locaux.

1. 2. 2. Des domaines coloniaux aux Etats modernes, héritages et conséquences.

L’histoire et la géographie politique de l’Asie du Sud-Est ont été profondément marquées par les entreprises coloniales qui ont façonné la région pendant près de quatre siècles et demi (2). Cette période d’occupation résulte pour une majeure partie de la conjugaison de deux dynamiques spatiales à vocations économiques, l’une émanant des royaumes sud-est asiatiques et l’autre des monarchies européennes, qui se confrontèrent tout au long de la frange littorale de la péninsule. Le déclin relatif de la route de la soie et les pressions mongoles exercées sur le nord de la région augmentèrent sur les royautés agraires l’attrait exercé par l’établissement de comptoirs portuaires sur les côtes de ce qui allait devenir une grande voie du commerce international. Déjà parcourue par les marchands musulmans et indiens, cette voie de navigation reliant le Moyen-Orient arabe à l’Extrême-Orient chinois, le fût rapidement par les commerçants européens et leurs compagnies de commerce, ce qui contribua au déplacement des capitales agraires vers l’aval des fleuves, comme Ava et Ayuthaya par exemple qui demeuraient néanmoins continentales, les paysanneries rizicoles constituant toujours le véritable fondement du pouvoir. Malacca, déjà centre d’un empire commercial, fut ainsi le premier lieu d’implantation des européens, en l’occurrence portugais, dès 1511 ; l’implantation était éminemment stratégique puisque permettant le contrôle du détroit aujourd’hui du même nom. Le fondement originel des dynamiques coloniales européennes résidait dans le commerce des épices que fournissait l’archipel des Moluques; commerce dont les Portugais détenaient le monopole et que Hollandais et Anglais contestèrent à partir de la fin du XVI ème siècle. Mais la mainmise des Hollandais et des Espagnols sur le domaine insulaire ne laissa aux Anglais et plus tard aux Français que la partie continentale dont les côtes surtout furent convoitées. Les premiers cherchèrent à réaliser une continuité territoriale depuis leurs possessions indiennes, ce qu’ils firent jusqu’à la péninsule malaise et le nord de Bornéo, alors que les seconds durent se contenter des seuls points possibles de ravitaillement indépendants de la puissance britannique sur la route maritime de la Chine. Ils ne prirent réellement position au Vietnam qu’au milieu du XIX ème siècle, donc assez tardivement.

Les deux puissances impériales britannique et française procédèrent donc au partage de l’Asie du Sud-Est continentale, les uns occupant l’ouest les autres l’est (figure 7). Nouveau terrain de rivalités impériales séculières, cette partie du monde fut convoitée, à la différence des îles de la Sonde qui l’étaient pour ses épices et résines odoriférantes, pour des enjeux plus strictement géostratégiques. En effet les puissances commerciales et militaires de l’Angleterre et de la France reposant sur leurs flottes et donc sur la construction navale, une compétition s’ouvrit entre elles pour le contrôle des ressources forestières de bois de teck, enjeu primordial si l’on considère l’état de dévastation avancé de leurs forêts européennes en 1700. La rivalité politique franco-anglaise s’amplifia donc d’une concurrence économique, les bois durs tropicaux étant très localisés: en Birmanie, au Siam et dans une moindre mesure au Laos. On peut ainsi observer que le début de la période coloniale a été caractérisé par l’exploitation forestière qui motiva l’expansion des empires, surtout pour les britanniques, la France ayant vu sa dépendance extérieure se réduire suite aux repeuplements forestiers engagés par Colbert au milieu du XVII ème siècle (Durand, 1994).

L’intégration de la Birmanie au domaine britannique reposa sur l’usage de la force, les velléités expansionnistes birmanes défiant le pouvoir exercé par les premiers sur les marges de leur empire des Indes. C’est en effet à la suite d’un contentieux à propos du Manipur et de l’Assam et de problèmes de liberté commerciale que les Anglais entreprirent en 1824 la conquête de la Birmanie (Arakan et Tenasserim). 1853 fut l’année de l’annexion de la Basse-Birmanie (Pegu) et vit Mandalay succéder à Ava comme dernière capitale de la Birmanie libre. De 1886 à 1890 la troisième et dernière guerre anglo-birmane déboucha sur la conquête de la Haute-Birmanie et des Etats Shan, et Rangoon devint la capitale de ce qui était désormais une province de l’empire des Indes avant de devenir celle de la Birmanie indépendante en 1948.
Le cas du Laos fut déterminé par le jeu des rapports de force anciens et nouveaux qui s’exerçaient dans la région. Soumis depuis toujours aux pressions chinoises, vietnamiennes et siamoises, les royaumes laotiens connaissaient une instabilité et un flou territorial qui en faisaient une région-tampon. C’est ce statut d’Etat-tampon que la France confirmera lorsqu’elle en fera son protectorat en 1893, l’ajoutant à ceux du Cambodge (1863), de l’Annam et du Tonkin (traité de 1884), et à la colonie de cochinchine (1862-67). C’est après avoir signé la paix avec la Chine en 1885 que la France se présenta comme garante de l’unité territoriale laotienne, alors menacée par ses trois voisins, et comme protectrice d’un Etat-tampon convoité. Avant que les dernières région périphériques du Laos (rive droite du Mékong au nord du 22° parallèle) ne soient intégrées au protectorat en 1907, la France créait l’Union indochinoise en 1887 autour de la cochinchine et de sa capitale, Saïgon.

Le royaume des Thaï, le Siam, a su, quant à lui, préserver son indépendance, ce qui en fait une exception dans la région. Si l’aire d’influence des Thaï dans la région diminue nettement depuis le début du XIX ème siècle face aux expansions des domaines coloniaux anglais à l’ouest et français à l’est, le pouvoir siamois réussit, en usant de sa longue expérience diplomatique et de ses relations privilégiées avec les Britanniques, à s’affirmer comme garantie du maintien d’une zone neutre matérialisée par un Etat-tampon. Celui-ci permettait ainsi de relier entre elles les possessions britanniques de Birmanie et de Malaisie par le traité commercial de Burney (1826), et de les séparer de celles des Français en s’accordant sur des ententes successives avec les deux puissances coloniales (après le traité de Bowring de 1855). C’est par des concessions parfois importantes et par un sens aigu de la nature des rapports de force coloniaux que les Siamois préservèrent leur indépendance, même aux dépens de leurs propres conquêtes territoriales comme en témoignent les exemples de la perte de leurs dépendances khmer et lao au profit des Français. La subtilité des stratégies développées par les Siamois, pour limiter les annexions territoriales françaises à leur détriment, peut être illustrée par la politique de défrichement des périphéries orientales du royaume permettant d’y installer des populations thaï qui cautionnaient ainsi le respect d’une territorialité fondée sur des critères identitaires. Le Siam préservait donc son indépendance en affirmant sa vocation d’Etat-tampon et en administrant son territoire selon la logique d’ouverture économique qui s’offrait à lui : l’importante réalisation d’infrastructures de communication se développera précisément du fait des situations géographique et politique du royaume.

C’est après la seconde guerre mondiale et l’occupation japonaise que les indépendances de la Birmanie et du Laos furent revendiquées et accordées, respectivement en 1948 et 1949. La période 1940-1945 fut caractérisée par la mainmise des japonais sur l’Asie du Sud-Est qui réalisèrent ainsi la plus grande domination de l’histoire de la région. Cette occupation a profondément marqué les paysages politiques des pays concernés, leurs populations ayant durement ressenti les mesures autoritaires d’une administration militaire. Si les mouvements de populations constituèrent des réponses spontanées aux réquisitions et accaparements des productions agricoles par les japonais, ceux-ci générèrent surtout des changements d’allégeance, des alliances et des cristallisations identitaires qui ont eu des conséquences directes lors des processus de décolonisation et de l’émergence des Etats modernes. L’œuvre japonaise servit par exemple à provoquer et amplifier la montée des nationalismes, compromettant ainsi le maintien des dominations et des influences occidentales, le développement encouragé de la langue birmane et l’octroi de "l’indépendance" en 1943 illustrant ces aspirations à la déstabilisation politique de la région. Rodolphe de Koninck estime que parmi les conséquences de cette invasion, l’une des plus déterminantes fut la "destruction de l’image d’invincibilité des Occidentaux" (1994, p. 67). La collaboration entre les Japonais et les nationalistes et indépendantistes se fit en Birmanie où le leader Aung San voulait chasser les Britanniques mais finit par s’allier avec eux lors de leur reconquête de 1945. Si les nationalistes birman se sont appuyés un temps sur les Japonais contre le pouvoir colonial britannique, les minorités ethniques (Karen par exemple) le soutenaient. Au Laos la proclamation de l’indépendance fut suggérée au roi de Louang Phrabang en mars 1945 par les Japonais; en Thaïlande cette période de guerre mondiale permit l’annexion de nombreux territoires, tant en Birmanie avec deux des Etats shan, qu’en Malaisie avec quatre Etats du nord (six Etats "octroyés" par les Japonais), et qu’en Indochine avec des territoires au Laos et au Cambodge.

L’occupation japonaise marque donc l’époque charnière autour de laquelle s’est articulée la transition des domaines coloniaux aux indépendances. Celles-ci inaugurèrent des ères nouvelles caractérisées par l’émergence d’Etats modernes et par la consolidation de leurs bases nationales et territoriales. C’est également à cette période que les partis communistes qui avaient participé aux luttes contre les Japonais (alliances entre Britanniques et communistes en Birmanie et en Malaisie où les premiers fournissaient l’entraînement et les armes et les seconds les hommes et la connaissance du terrain) estiment pouvoir profiter avantageusement de l’affaiblissement des occidentaux en lançant des insurrections et des guérillas simultanées dans tous les pays. Le Cominform donne son feu vert en 1947 et l’URSS, Mao Zedong et les PC locaux comptent sur un soulèvement qui, d’abord minoritaire, devienne global, mais les réactions et les résistances s’avèrent d’une force inattendue et font des insurrections de 1948 des échecs cuisants. Si l’URSS et sa révolution prolétarienne érigée en modèle faillissent et abandonnent, la Chine ne renonce pas, considérant l’Asie du Sud-Est comme partie constitutive de sa zone d’influence et cherchant à y provoquer le soulèvement des masses rurales (M. Dassé, 1993). Ici la géographie est un vecteur de l’idéologie puisque Mao Zedong conçoit la victoire de celle-ci par celle des guérillas qui reposent sur des bases arrières situées en montagne. Les accords avec les populations montagnardes sont donc indispensables et les alliances tactiques se réalisent contre des ennemis communs: les gouvernements. C’est à partir de l’échec des mouvements insurrectionnels de 1948 que les Etats de la région ont commencé à s’intéresser aux situations des régions frontalières montagneuses et de leurs habitants et donc à l’espace qui porte désormais le nom de Triangle d’Or. Si les idéologies issues du communisme ont donc pu aider à l’accès aux indépendances et proposer des modèles politico-économiques aux nouveaux Etats, elles ont également porté les germes du désordre en leur sein, les mouvements insurrectionnels reposant en grande majorité sur les groupes de guérilleros communistes dressés contre les Japonais.

Ainsi, l’indépendance de la Birmanie est accordée en janvier 1948, après avoir été négociée entre les Britanniques et le leader nationaliste birman Aung San dont l’assassinat en 1947 compromet rapidement la cohésion politique des diverses factions birmanes, et donc la stabilité d’un Etat dont ni l’autorité, ni la légitimité ni la territorialité n’étaient reconnues et acceptées par les populations comprises dans les frontières de l’ex-possession britannique. Les insurrections des opposants au gouvernement, et parmi eux les communistes du Communist Party of Burma (CPB, créé en 1939 pour lutter contre le "fascisme japonais"), s’étendirent alors aux régions périphériques dont le contrôle n’avait d’ailleurs jamais été total. Le gouvernement civil de U Nu ( 1948-1958 et 1960-1962), s’avérant incapable de maintenir l’ordre dans les limites territoriales de l’Etat, fut renversé par le général Ne Win lors du coup d’Etat de mars 1962, inaugurant ainsi la longue période d’un régime à parti unique issu du "socialisme à la birmane" qui essaye de conjuguer les valeurs du marxisme à celles du bouddhisme, décrété religion d’Etat. Dirigé par une junte militaire depuis Ne Win, afin de contrer les insurrections des minorités et l’opposition du CPB, le pays a vu émerger des mouvements d’opposition civils et religieux (National Democratic Front en 1975 et la sangha, le clergé bouddhiste) qui amplifièrent la formation de factions armées dissidentes. La création en 1988 de la National League of Democracy menée par la fille de Aung San, Aung San Suu Kyi, les manifestations étudiantes et celles des moines bouddhistes furent violemment réprimées et provoquèrent l’institutionnalisation de la junte militaire sous le nom de State Law and Order Restoration Council (le SLORC) qui rebaptisa l’Union birmane en Union de Myanmar. Les élections démocratiques de mai 1990 remportées par la NLD aggravèrent la situation, les répressions et arrestations massives faisant fuir étudiants et moines vers Manerplaw où est basée l’armée insurrectionnelle karen. L’armée birmane s’est concentrée sur des offensives contre la Mong Taï Army (MTA) du seigneur de la guerre Khun Sa dans les Etats shan, après avoir infligé de sévères revers aux Karen sur lesquels se sont concentrées les opérations consécutives à la paix birmano-kachin du 1er octobre 1993. Les relations de l’Etat et du pouvoir central avec les populations des régions périphériques sont les pires que l’on puisse trouver dans la région, et les relations internationales de la Birmanie sont pour beaucoup dans l’évolution du conflit: l’accroissement de la coopération économique et commerciale entre Rangoon et Beijing d’une part, et Bangkok d’autre part, nécessitent en effet une pacification des frontières, ce qui a incité la Chine à abandonner le CPB (éclatement en 1989) en stoppant ses fournitures militaires alors qu’elle les augmentait vis-à-vis de la junte. Les nombreuses armées autonomes qui s’autofinancent en produisant et en commercialisant opium et héroïne rendent la situation encore plus précaire quant à l’équilibre et à la viabilité de l’entité politico-territoriale birmane. Celle-ci est fondée sur un modèle d’organisation spatiale en trois auréoles, disposées concentriquement autour du centre, la plus excentrée étant composée des régions frontalières marginales. Le faible développement des infrastructures, qui pourraient dépasser les limites d’un tel modèle, permet à la situation qui affecte le pays dans sa totalité d’être la plus complexe et la plus conflictuelle de la région des trois frontières dite du Triangle d’Or.

Le Laos s’est vu accorder l’indépendance, outre celle décrêtée par les Japonais en 1945, en 1954 mais au sein de l’Union française. La reconquête du pays par les Français après l’occupation japonaise suscita là aussi une opposition basée sur une mouvance communiste. En effet le Laos se vit divisé selon une partition longitudinale, le Gouvernement Royal, associé aux Français et disposant de tous les attributs d’un Etat souverain (gouvernement, parlement, administration centrale et régionale ...) mais dont le pouvoir effectif était en fait entre les mains de l’USAID, ainsi qu’était nommé l’organisme gérant l’aide américaine. Toute la structure gouvernementale et administrative était doublée par l’USAID qui détenait également tous les moyens financiers procurant 85 % de l’aide étrangère soit deux fois les dépenses du budget national et plus de cinq fois ses recettes (C. Taillard, 1992, p. 325). La partie ouest du Laos était ainsi sous influence et domination occidentale alors que l’est montagneux était sous l’administration du Front Patriotique Lao, le Neo Lao Haksat, dominée par le parti communiste, ce qui a contribué à affaiblir l’intégration de l’espace national. C’est après la signature des accords de Paris en janvier 1973 que le cessez-le-feu entra en vigueur en février, mettant fin aux activités officiellement anticommunistes des Américains au Laos, et que le Gouvernement Provisoire d’Union Nationale fut mis en place. La République Démocratique Populaire était fondée le 2 décembre 1975, réunissant ainsi le pouvoir central au-dessus d’une société et d’un territoire profondément divisés par vingt-deux ans d’évolutions divergentes caractérisées par des forces centrifuges et de directions opposées: vers la Thaïlande et vers le Vietnam. La politique de collectivisation de type maoïste et de centralisation, menée de 1975 à 1979, a été un véritable échec et a donc été suivie par une décollectivisation et une réorganisation de l’administration provinciale à partir de 1980. L’autonomie administrative et commerciale accordée aux provinces, cette "provincialisation de la gestion territoriale", associée au centralisme politique, permet par sa souplesse d’éviter les risques d’atomisation toujours présents dans un pays caractérisé par ses partitions successives et sa forte hétérogénéité ethnique, mais n’est pas sans dangers non plus pour l’intégration nationale puisque les échelles provinciales sont privilégiées sur de nombreux plans. Les réformes opérées en 1980 dans le cadre de la construction et de la gestion politico-territoriale de la République Démocratique Populaire Lao traduisent l’héritage accepté des systèmes politiques thaï, "La cohésion nationale se fondant donc autour de trois sous-ensembles emboîtés, dotés d’une relative autonomie et reproduisant chacun le modèle en auréoles défini à partir du centre: les villages autour du chef-lieu de district, les districts autour des capitales provinciales, les provinces autour de la capitale nationale." (C. Taillard, 1992, p. 341)

Le Siam avait substitué, en 1356, au modèle d’organisation de l’espace propre aux systèmes politiques thaï, une autre formation politico-territoriale dont la forte centralisation avait permis l’intégration de nombreux royaumes tributaires situés bien au-delà des frontières actuelles. Si cette centralisation peut en partie expliquer le maintien de l’indépendance du royaume, les continuités dynastiques éclairent également sa pérennité. La dynastie Chakri règne en effet depuis 1782 malgré des vicissitudes dans l’exercice réel du pouvoir : le coup d’ Etat de 1932 transforma la monarchie absolue en monarchie constitutionnelle, et le pays fut rebaptisé Thaïlande en 1939. La collaboration des militaires thaïlandais avec les Japonais leur procura un discrédit auprès des occidentaux, discrédit qui sera effacé lorsque la menace communiste poindra en 1947-1948 comme partout ailleurs en Asie du Sud-Est. Les liens américano-thaïlandais se trouvèrent resserrés par la lutte anticommuniste, la Thaïlande abritant dès 1960 les bases aériennes des Etats-Unis. Ainsi l’aide financière, les investissements et les diverses retombées économiques américaines contribuèrent à consolider le pouvoir militaire et à faire de la Thaïlande un bastion du capitalisme. Le pays n’a donc connu que de rares épisodes démocratiques (1973-1976) et plus récemment depuis 1992; le souverain actuel, Bhumibol Adulyadej (Rama IX), au pouvoir depuis 1946, dispose d’une popularité lui permettant d’occuper la fonction de chef de l’Etat et d’arbitrer les contentieux entre les diverses factions voulant l’accès au pouvoir. La structuration de l’espace étatique s’exprime dans une opposition entre la concentration des activités dans la région de Bangkok (macrocéphalie de la capitale sans équivalent dans la région) et les auréoles concentriques qui l’englobent et que l’on peut caractériser par un gradient croissant de pauvreté, d’extensivité agricole, puis, dans les régions frontalières, d’insécurité relative, de déficience des infrastructures et surtout par des difficultés d’intégration politico-économique qui expliquent la présence partielle de l’armée et de la police dans ces régions de trafic d’opiacés et de faibles densités démographiques. L’organisation politico-territoriale de la Thaïlande est donc basée sur la conjugaison d’un modèle spatial radioconcentrique (les infrastructures routières transcendent la rigidité du modèle strictement concentrique) en trois auréoles dont la plus excentrée est celle des espaces frontaliers marginaux, et d’une centralisation politique n’intégrant pas les héritages des systèmes politiques thaï.

Les trois Etats occidentaux de l’Asie du Sud-Est continentale ont en commun des frontières dont la localisation résulte de constructions politico-territoriales réalisées au cours de la longue évolution qui mena des royaumes agraires, centrés sur des plaines alluviales et sur des noyaux ethno-démographiques majoritaires, aux systèmes coloniaux britanniques et français et enfin à l’émergence des Etats modernes tels qu’on les connaît maintenant. Les évolutions propres à chacun de ces Etats sont néanmoins particulières et originales puisque le "mode de production asiatique" qui caractérise leurs passés respectifs n’a pas donné les mêmes résultats: si le modèle d’organisation spatiale en trois auréoles est partagé par tous, les systèmes politiques, eux, ont emprunté aux idéologies occidentales pour aboutir à des entités politico-territoriales radicalement différentes. Si la Birmanie et le Laos ont été marqués par les influences communistes et que la Thaïlande se façonna autour du capitalisme, aucun de leurs régimes politiques n’accorde réellement de place à la démocratie (sauf pour la Thaïlande depuis 1992, ce qui n’est pas encore très significatif). Le bouddhisme, celui du Petit Véhicule ou Hînayâna (3), contribue également à faire des héritages culturels un trait commun des trois Etats puisque 90 % des habitants de la Birmanie et de la Thaïlande et 60 % de ceux du Laos le pratiquent, la Birmanie étant le seul pays où le bouddhisme est religion d’Etat (4).

Mais si le Sud-Est asiatique "est moins un lieu de division qu’un centre d’accumulation et de synthèse" (R. de Koninck, 1994, p. 86), les contrastes et les disparités, entre les trois Etats comme en leurs seins, sont nombreux et fondent la complexité de leurs viabilités politico-territoriales. C’est ainsi que l’on peut concevoir l’espace du Triangle d’Or, comme un lieu caractérisé autant par sa capacité d’accumulation et de synthèse que par ses potentialités de division fondées sur les contrastes et les disparités qui le constituent, la diversité fondant l’unité, le désordre issu de la confrontation d’ordres différents s’avérant alors organisateur d’un espace particulier, d’un complexe (de complexus, ce qui est tissé ensemble) "dont le propre est d’assembler sans les confondre les plus grandes diversités et d’associer les contraires de façon non séparables"; le principe dialogique, qui "signifie que deux ou plusieurs "logiques "différentes sont liées en une unité, de façon complexe (complémentaire, concurrente et antagoniste) sans que la dualité se perde dans l’unité", permettant d’essayer de dépasser la difficulté qu’il y a de penser "l’un dans le multiple, le multiple dans l’un : l’unitas multiplex." (E. Morin, 1987, pp. 22-24).

1.3. Contrastes et disparités aux échelles étatiques et régionale.

L’Asie du Sud-Est continentale est caractérisée par l’opposition que l’on peut établir entre la nature de son espace et celles des deux géants qui l’entourent, l’Inde et la Chine. Le morcellement politique de cette région confinée à "l’angle de l’Asie", selon l’expression de Paul Mus (1977) (1), contraste avec les deux énormes unités indienne et chinoise, les dimensions démographiques grossissant encore les traits du tableau. Les cinq Etats de la péninsule, la Malaysia étant rattachée au domaine insulaire, regroupaient en 1990 environ 177 millions d’habitants sur près de 2 000 000 km2 alors que l’Inde et la Chine réunissent respectivement 845 millions et 1,2 milliard d’habitants sur des superficies de 3 166 414 et 9 600 000 de km2. On peut donc comprendre que les influences passées et présentes aient été et soient encore importantes dans les façonnements culturels, religieux, politiques et territoriaux de l’Asie du Sud-Est continentale.

Mais à une échelle plus grande, celle de la sous-région constituée par les trois Etats occidentaux que sont la Birmanie le Laos et la Thaïlande, la diversité des situations, tant à l’intérieur des Etats qu’entre eux, est un aspect caractéristique de l’unité régionale. George Condominas ne parle-t-il pas d’ "une sorte d’unité dans la diversité" pour affirmer l’identité d’une région hétérogène ?

Les contrastes entre les trois Etats sont d’abord d’ordres démographique et territorial, le Laos présentant la plus forte disparité à cette échelle (tableau 1).

Variable/Pays

Laos

Birmanie

Thaïlande

Superficie (km2)

236 800

676 552

514 000

Population (millions)

4,7

45,6

57,6

Densité (h/km2)

20

67,4

112,1

Croissance annuelle (%)

3

2,14

1,27

Population urbaine (%)

19

25

22

Si les contrastes sont flagrants entre les Etats, ils sont tout aussi marqués aux échelles étatiques, les distributions des populations étant très hétérogènes: il existe en effet de nettes discontinuités entre les plaines alluviales densément peuplées et les moyennes et hautes terres périphériques présentant de faibles densités démographiques. La région montagneuse des trois frontières est ainsi caractérisée par les densités les plus faibles de chacun des Etats: 28 h/km2 pour l’Etat Shan en Birmanie (1991), 59 h/km2 en moyenne pour les provinces des hautes terres et bassins de la Thaïlande du Nord (1990) et 12,5 h/km2 en moyenne pour les provinces frontalières du nord-ouest du Laos (figure 8). Ces densités peuvent être corrélées avec celles des réseaux routiers puisque ce sont les marges thaïlandaises qui sont les plus désenclavées, celles du Laos l’étant bien moins que celles de la Birmanie.

Les disparités et les déséquilibres dans les répartitions des populations de la région peuvent susciter de la part de ces populations et des Etats concernés des dynamiques et des stratégies qui visent à répartir plus homogènement les implantations humaines. En effet, ces contrastes qui sont autant de discontinuités spatiales et de frontières génèrent des mouvements de remplissage des marges par l’avancée de fronts pionniers, et ce d’autant plus que la croissance démographique tend à accentuer les pressions foncières. Les marges démographiques qui sont aussi des marges territoriales et forestières constituent ainsi des zones de colonisation très prisées, les politiques agricoles étant plus basées sur la mise en culture de terres nouvelles que sur des "révolutions vertes" fondées sur l’emploi de variétés à haut rendement, d’engrais et de pesticides.

Les aspects économiques (tableau 2) accentuent également les contrastes entre les trois pays, la Birmanie et le Laos étant bien plus isolés que la Thaïlande sur le plan des relations politiques et économiques internationales. Ces disparités économiques interétatiques se retrouvent au niveaux intraétatiques où les régions montagneuses frontalières sont défavorisées, ce qui peut permettre d’expliquer en partie les différences notées quant au développement des infrastructures de communication, celles-ci pouvant également expliquer celles-là. Si la Birmanie et le Laos sont en cours d’intégration aux échanges commerciaux régionaux et mondiaux et que la Thaïlande aspire à rejoindre dans les prochaines années les "nouveaux pays industriels" d’Asie, les hautes terres où se rencontrent leurs frontières sont les moins intégrées aux économies étatiques et régionale. Les degrés d’intégration économique de ces régions périphériques semblent en effet être corrélés avec les niveaux de développement atteints par leurs pays respectifs, la Thaïlande étant évidemment la mieux lotie. 

Varaiable/Pays 

Laos

Birmanie

Thaïlande

PIB (milliard de $)

1,2

43,92

115,7

PIB / Hbt ($)

250

1041

2035

Croissance annuelle (% en 1993)

5,2

4,0

7,8

Dette extérieure totale (million de $)

1922

5326

39,4

Service de la dette / exp (%)

8,9

11,3

13,1

Taux d'inflation annuel (%)

7,0

37,1

3,5

Importations (million de $)

299

1364

45100

Exportations (million de $)

166

801

36300

Si les développements économiques sont en effet très contrastés, ils ne sont pas directement corrélés avec ceux des domaines socio-culturels (tableau 3), la Birmanie illustrant parfaitement ce décalage existant entre deux aspects d’une même réalité. Car ce pays qui est l’un des plus pauvres, où les droits de l’homme sont violemment bafoués, se caractérise par un développement scolaire et sanitaire inhabituellement élevé par rapport à ceux des autres pays classés parmi les dix plus pauvres du monde par la Banque mondiale. Le gouvernement Ne Win a en effet réalisé de gros efforts pour développer les équipements sociaux, éducatifs et sanitaires, l’enseignement secondaire technique et scientifique étant particulièrement visé, les services médicaux gratuits étant généralisés en ville comme à la campagne et les maladies tropicales ayant été combattues (trachome, filariose, malaria) ( Bruneau, Taillard, 1995, p. 151).

Variable/Pays

Laos

Birmanie

Thaïlande

Mortalité infantile (0/00)

97

81

26

Analphabétisme

45,0

18,5

6,2

Scolarisation 12-17 ans (%)

47,8

25,3

37,0

Scolarisation du 3 ème degré (%)

1,3

5,4

16,3

Dépenses de l'Etat pour l'éducation (% PIB)

1,1

1,9

3,8

tableau 3: indicateurs sanitaires et scolaires 1993 (source: L’état du monde 1995)

Les situations démographiques, économiques et socioculturelles sont donc très différentes entre les trois Etats et, à l’intérieur de ceux-ci, entre les régions centrales et périphériques. Les enjeux agricoles, directement liés aux pressions démographiques et foncières, deviennent rapidement des enjeux environnementaux, l’avancée des fronts pionniers aux dépens des superficies forestières apparaissant comme l’une des seules alternatives pour des populations majoritairement rurales. Ces dynamiques spatiales, qu’augmentent les effets de l’urbanisation et de l’industrialisation des zones deltaïques cultivables, transforment la nature des contacts et des relations interethniques entre les populations majoritaires et dominantes des plaines et celles dites minoritaires des régions collinéennes et montagneuses des hautes terres de l’éventail nord-indochinois. Ces expansions impliquent ainsi l’intégration plus ou moins aisée de marges territoriales altitudinales comme des populations "minoritaires" qui les peuplent, avec les dimensions géopolitiques que cela sous-entend.

Les questions identitaires sont particulièrement présentes dans la région et permettent des revendications fondées sur de très forts sentiments d’appartenance. Les rapports de force qui découlent des relations interethniques sont fonction de nombreux paramètres dont la conjugaison fonde la complexité. Dans le cadre qui est ici le nôtre, celui de dégager les contrastes entre les trois pays, le critère le plus opératoire car l’un des moins subjectifs reste celui de l’évaluation proportionnelle des groupes ethnolinguistiques. Les contrastes sont alors effectivement saisissants puisque la Birmanie ne compte que 69 % de Birman (entendu ici en tant que groupe ethnolinguistique, la confusion étant facile en français avec la citoyenneté birmane), le reste de la population de l’Etat appartenant à des groupes dits "minoritaires". La Thaïlande regroupe 83 % de locuteurs tai (dont 25 % de siamois) et le Laos environ 55 % (Lao loum ou Lao du bas). Ces diversités internes aux Etats peuvent porter, potentiellement du moins, les germes de la remise en question de leurs légitimités respectives et accentuer ainsi la complexité géopolitique de l’aire.

Conclusion

La connaissance des données naturelles et culturelles particulières de l’Asie du Sud-Est continentale est primordiale pour la compréhension des phénomènes et des problèmes actuels. En effet ce n’est qu’après avoir procédé à une analyse des rapports de force historiques, aussi sommaire soit-elle, qu’il nous est possible, en les conjuguant avec les facteurs géographiques spécifiques de l’aire, de comprendre l’émergence d’un ensemble spatial original aux confins territoriaux de trois Etats souverains. Cet espace particulier qu’est le Triangle d’Or émerge ainsi en fonction des qualités, des propriétés et des contraintes qui le caractérisent mais aussi et surtout en fonction de celles des entités politico-territoriales qui le composent et cherchent désormais chacune à réussir son intégration. On peut donc considérer l’émergence du Triangle d’Or comme la résultante des conditions et situations particulières de la région dont il fait partie. Il est le résultat des nombreuses interactions qui, se réalisant dans la diachronie, l’ont permis sinon généré : espace montagneux de peuplement polyethnique situé à l’intersection de domaines étatiques caractérisés par d’importants noyaux ethno-démographiques basés dans des plaines et des vallées rizicoles, subissant des contraintes d’ordre topographique, démographique et économique pour les plus importantes. La superposition de cet ensemble spatial aux ensembles spatiaux étatiques de la Birmanie, du Laos et de la Thaïlande implique de la part de ceux-ci des réactions visant aux intégrations "nationale", territoriale, politique et économique de ces portions de territoires leur échappant.

 

Deuxième partie

Le Triangle d’or, entre tradition et modernité 

 

"L’universel, c’est le local moins les murs."

(Miguel Torga, 1954, in Cahen, 1991, p. 141)

Si l’espace du Triangle d’Or est un lieu d’intersection, une notion géographique constituée par les interactions entre peuples, cultures et Etats et les interrelations entre ceux-ci et le milieu géographique proprement dit, c’est aussi un lieu de transition, de passage, certes géographique, mais aussi historique puisque l’on peut y observer une grande complexité de situations caractérisées par des oppositions articulées autour des multiples références à la tradition et à la modernité. En effet le Triangle d’Or apparaît comme un espace dont l’unité, dont on a déjà dit qu’elle était faite de diversité, est plurielle et contradictoire, comme le sont les représentations que l’on peut répartir autour d’une triple opposition conceptuelle : des ethnies et des nations, des liens politiques et des Etats, des modèles politico-territoriaux unitaires ou non.

Tradition (1) et modernité désignent ici tous les deux des dynamismes et des mouvements historiques qui transforment des systèmes d’institution et permettent d’identifier les tendances modificatrices des structures et des organisations. Il ne s’agit donc pas d’associer tradition et fixisme, modernité et mouvement, les deux notions étant étroitement imbriquées et empreintes d’historicité. Ainsi "Aucune tradition ne reste fixe, mais est réinterprétée par chaque nouvelle génération à la lumière de sa pratique." (Lê Thành Khôi, 1992, p. 11). Georges Balandier, en dissociant tradition et traditionalisme, distingue "trois réalisations principales : le traditionalisme fondamental vise le maintien des valeurs, des modèles, des pratiques sociales et culturelles les plus enracinés ; il est au service d’une permanence, de ce qui est estimé constitutif de l’homme et du rapport social selon le codage culturel dont il est le produit et le conservateur. Le traditionalisme formel, non exclusif du précédent, utilise des formes maintenues dont le contenu a été modifié; il établit une continuité des apparences, mais sert des visées nouvelles ; il accompagne le mouvement tout en entretenant une relation au passé. Le pseudo-traditionalisme correspond à une tradition refaçonnée, il intervient durant les périodes où le mouvement s’accélère et engendre de grands bouleversements ; il permet de donner sens au nouveau, à l’inattendu, au changement, et de les domestiquer en leur imposant un aspect connu ou rassurant. Il arme l’interprétation, il postule une continuité, il exprime un ordre naissant du désordre." (Balandier, 1998, p. 38)

C’est à partir de ces oppositions articulées autour de la relation tradition-modernité que seront abordées, une fois réalisées les approches conceptuelles, les situations interactionnelles mettant en relation les populations dites "minoritaires" et souvent dominées avec celles dites majoritaires et dominantes. Trois exemples seront ainsi avancés afin d’illustrer les natures particulières des relations existant simultanément entre les deux catégories de populations et leurs rapports respectifs à la tradition et à la modernité.

2. 1. Entre tradition et modernité, la triple opposition.

2. 1. 1. Des ethnies et des nations.

Il semble nécessaire, dans le cadre d’une étude des rapports de force et des représentations existant au sein d’un ensemble polyethnique et interétatique, de développer une approche théorique des concepts d’ethnie et de nation. Le simple emploi de ces appellations distinctives exige que l’on soit en mesure de justifier la dichotomisation référentielle ainsi utilisée en déterminant ce qui permet de différencier l’une de l’autre. Ici l’histoire des mots peut expliquer en partie la raison du choix de leurs applications contextuelles respectives. En effet le néologisme français "ethnie" est créé en 1896 par Vacher de Lapouge, six siècles après que soit apparu nacion, en 1270. Etymologiquement le terme d’ethnie provient de l’époque hellénistique où ethnos désignait des sociétés de culture grecque auxquelles manquait l’organisation en cités-Etats et cette définition négative se retrouve ensuite dans la tradition ecclésiastique où les peuples païens ou "gentils", appelés nations ou peuples en langage séculier, deviendront dès le XIX ème siècle des races et des tribus (l’ethnologie n’apparaissant qu’à la fin du XVIII ème siècle). C’est seulement au XX ème siècle que l’emploi du terme "ethnie" concurrence et remplace les autres termes qui ne disparaîtront pas pour autant, ce qui complexifiera ainsi leurs usages respectifs. L’émergence du terme semble liée aux exigences d’encadrement administratif et intellectuel de la colonisation afin de pouvoir procéder à des typologies et à des dénominations visant la circonscription des populations conquises dans des définitions territoriales et culturelles statiques, l’impact des taxonomies des sciences naturelles s’avérant très important dans les processus de compartimentation des populations.

Selon Amselle et M’Bokolo, si les termes d’ethnie et de tribu ont acquis un usage aussi massif, c’est qu’il s’agissait de classer à part certaines sociétés en leur déniant une qualité spécifique que les nôtres possédaient: l’historicité. C’est donc tout un travail de définition qui s’impose car rendre compte de la diversité culturelle des ethnies et de leurs rapports de force demande de les percevoir comme différentes et distinctes, donc de définir les critères sur lesquels est basée toute entreprise de dichotomisation Nous/ Eux. Dans leurs travaux de référence effectués sur les populations africaines, les deux auteurs définissent l’ethnie comme une réalité sociale mouvante: "Meyer Fortes insiste également sur le caractère relatif de la réalité ethnique qui varie en fonction de la position sociale et géographique de l’observateur." (Amselle et M’Bokolo, 1985, p. 16). Ainsi c’est à une analyse dynamique qu’il faut procéder pour définir la réalité ethnique, cette optique ouvrant la voie à une analyse des relations interethniques perçues en tant que rapports de force et non à une analyse taxonomique ou typologique figeant les réalités sociales. Pour Yves Conrad "l’existence d’un groupe ethnique ne tient pas à ses particularités linguistiques et culturelles, mais aux relations qu’il entretient avec les autres groupes pour l’accès aux ressources naturelles. Les marqueurs d’identité peuvent alors servir les stratégies d’adaptation et varier en fonction de la conjoncture économique et politique." (in Matras-Guin, 1992, p. 20). L’auteur, qui s’exprime ici dans son introduction à une étude ethnogéographique de le société lisu du nord de la Thaïlande, situe l’ethnicité (en tant que problématisation de la consubstantialité d’une entité sociale et d’une culture par quoi on définit habituellement le groupe ethnique) entre les théories instrumentalistes et mobilisationnistes et les théories interactionnistes.

Les premières "ont en commun de situer l’ethnicité comme une ressource mobilisable dans la conquête du pouvoir politique et des biens économiques... (et voient) dans la mobilisation des identités ethniques non pas une forme d’archaïsme mais une expression de la modernité." (Poutignat, Streiff-Fenart, 1995, pp. 105-110). Wallerstein, qui reprend les analyses marxistes des antagonismes économiques en réfutant les plus sommaires, estime que "le groupe ethnique, comme la race ou la caste, est une variété de "status-group" soutenant, à partir d’identités construites sur une vision du passé, des revendications de pouvoir dans le présent. Il constitue "un regroupement de personnes par une affinité qui précède mythiquement la scène économique et politique présente et qui est la revendication d’une solidarité qui outrepasse les groupes définis en termes de classes et d’idéologie" " (ibidem, p. 119).

Les théories interactionnistes postulent que "l’ethnicité est un processus continu de dichotomisation entre membres et outsiders, demandant à être exprimée et validée dans l’interaction sociale." Ainsi, selon Fredrik Barth qui fournit un apport majeur à la théorisation de l’ethnicité, ce sont les processus d’attribution catégorielle et d’interaction qui doivent être au centre de l’analyse. "A l’opposé de l’essentialisme des théories primordialistes ("conception qui fait de la similarité intrinsèque entre ceux qui, sans l’avoir choisi, partagent l’héritage culturel transmis par des ancêtres communs, la source d’attachements primaires et fondamentaux" - ibidem p. 96 -) toutes ces études ont en commun d’articuler l’affinité intraethnique aux oppositions symboliques et sociales entre les groupes. Les aspects ineffables de la culture du groupe, les sentiments d’honneur ethnique et la force du lien entre co-membres n’y apparaissent pas comme des données premières et inhérentes au groupe ethnique lui-même, mais comme des ressources exploitées pour faire face à un environnement social hostile ou incertain." (ibidem, p. 132). Les auteurs, Philippe Poutignat et Jocelyne Streiff-Fenart, décident de convenir, en accord avec les théories de Barth, que "l’ethnicité est une forme d’organisation sociale, basée sur une attribution catégorielle qui classe les personnes en fonction de leur origine supposée, et qui se trouve validée dans l’interaction sociale par la mise en œuvre de signes culturels socialement différenciateurs... , les problèmes clefs... se retrouvant de façon récurrente dans les problématiques de l’ethnicité (sont les suivants): le problème de l’attribution catégorielle par laquelle les acteurs s’identifient et sont identifiés par les autres, le problème des frontières du groupe qui servent de base à la dichotomisation Nous/Eux, le problème de la fixation des symboles identitaires qui fondent la croyance en l’origine commune, le problème de la saillance qui recouvre l’ensemble des processus par lesquels les traits ethniques sont mis en relief dans l’interaction sociale." (ibidem, p. 154) (c’est ici de frontières culturelles qu’il s’agit).

Si les théories de l’ethnicité nous permettent de définir plus précisément un groupe ethnique par rapport à un autre par la mise en évidence des frontières qui les séparent, la réduction des différences culturelles entre ces groupes ne mettant pas nécessairement en cause la pertinence de la limite les séparant (Barth), elles peuvent également nous aider à préciser ce qui distingue l’ethnie de la nation.

"Communauté stable historiquement constituée, née sur la base d’une communauté de langage, de territoire, de vie économique et de formation psychique qui se traduit en une communauté de culture", la nation n’est pas loin, pour Karl Marx, de ce qu’est l’ethnie pour beaucoup d’autres. Signifiant d’abord étymologiquement un groupe de même naissance, la nation est même encore souvent rapprochée de la race (dictionnaire Le Robert, 1994) ou population ayant en commun une même hérédité bio-somatique, et elle n’est souvent que très peu clairement distinguée de l’ethnie. Ainsi , pour Wallerstein, "ce qu’il s’agit d’analyser, c’est l’ambiguïté intrinsèque des notions de race, d’ethnie, de nation, et leur production comme modes historiques de construction de la notion de peuple, correspondant à des structures différentes de l’économie-monde." (Poutignat, Streiff-Fenart, 1995, p. 119). La confusion entre l’ethnie et la nation est en effet significative de l’ambiguïté des deux termes, Renan et Weber fournissant eux-mêmes des exemples illustrant ce flou conceptuel. Pour le premier "l’élément ethnique est du côté de l’objectif et de la fatalité et se trouve opposé à la subjectivité et à la volonté, facteurs décisifs de la formation des nations. Alors que pour Weber, l’ethnie, comme la nation est du côté de la croyance, du sentiment et de la représentation collective, contrairement à la race qui est du côté de la parenté biologique." (ibidem, p. 42).

Si, pour Renan, ce qui caractérise la nation réside dans la démarche volontariste d’adhésion qui fait de son existence un "plébiscite de tous les jours", son passé historique, auquel fait référence Marx, n’est pas une réalité qui s’impose d’elle-même, mais une construction continue qui repose sur l’oubli et l’erreur historique: "l’essence d’une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses", et Weber le rejoint d’ailleurs sur ce point. (ibidem, p. 37).

Amselle et M’Bokolo estiment quant à eux que l’ethnie est "une nation à caractère territorial au rabais" et insistent donc sur la gradation de valeur qui existe dans les représentations courantes des deux notions. Mais des considérations d’ordre identitaire peuvent permettre de faire émerger de l’analyse les points communs liant l’ethnie et la nation qui décrivent toutes les deux des phénomènes de la même catégorie de faits de conscience. Ce qui les réunit c’est précisément le phénomène d’expression identitaire qui, par recours à un passé opératoire quant à la création d’une cohésion, construit et modifie le groupe et son identité. L’ethnie comme la nation sont donc des faits de conscience et l’on peut se demander, comme le fait Yves Lacoste à propos de la nation, si elles n’existent pas que comme représentations et objets de discours. Cette distinction entre fait de conscience et réalité objective précisément délimitable permet alors également de distinguer l’ethnie et la nation de catégories sociales telles que la tribu, le clan, le lignage et même la classe sociale. Cette dernière existe en effet en soi, indépendamment de la conscience qu’a un travailleur d’en faire partie. Seul le passage à l’état de force sociale dépend ici d’une prise de conscience, ce qui n’est pas le cas pour l’ethnie ou la nation qui doivent être "dites" pour exister.

Pour Michel Cahen l’ethnicité est un phénomène de construction-déconstruction et de métissages permanents, et l’ethnie, comme la nation, une idée socialement organisée. Il rejoint en partie Amselle et M’Bokolo lorsqu’il estime que "L’existence de deux mots différents, ethnie et nation, relève... d’une simple gradation dans la durée et le degré de cristallisation du sentiment ethnique." (Cahen,1994, p. 83). C’est le point que Armstrong cherche à établir lorsqu’il suggère que les nations modernes, si elles sont "fabriquées", ne surgissent pas du néant, mais s’inscrivent dans une histoire de longue durée. Hobsbawn, quant à lui, estime que "le nationalisme, pour réaliser son programme, cherche à s’identifier à l’ethnicité, car elle lui permet de fonder la nation dans une continuité historique et de lui fournir un sens du "nous", d’une identité qui lui manque dans l’exacte mesure où elle est une création récente: "L’ethnicité est une des façons de remplir les vides du nationalisme." " (Poutignat, Streiff-Fenart, 1995, p. 57).

Ethnies et nations sont donc des notions proches sur certains points, elles désignent des faits de conscience identitaires et sont ainsi plus des représentations que des réalités objectives: elles désignent les résultats de l’expression de consciences et de sentiments identitaires historiquement cristallisés par recours à des mythes passéistes. L’ethnie comme la nation relèvent de processus et ne sont pas des états, l’identité n’étant pas un état mais "une construction dont les fondations et les superstructures sont déterminées par les situations dans lesquelles elle est érigée, par les rapports de pouvoir qui sont alors noués et les efforts entrepris pour la modifier." (Denis-Constant Martin in Cahen, 1994, p. 36). La distinction état/processus doit également servir à définir la notion d’ethnie minoritaire qui relève, selon Williams, d’une "désignation idéologique puisqu’elle spécifie le groupe plutôt que la relation dont ce groupe est l’un des termes... La situation d’une minorité étant à évaluer en établissant la nature des relations existant entre les dynamiques internes au groupe minoritaire et les contraintes émanant de la société globale." (Williams, in Bonte & Izard, 1991,p. 245). Ainsi Razou explique que "La dominante culturelle, économique et politique se traduit par la négation de l’identité des ethnies minoritaires, le contrôle de leurs territoires, de leurs ressources, voire des déplacements de leurs membres." (Razou, in Bonte & Izard, 1991, p. 246).

Si les identités relèvent de processus et ne se limitent donc pas à des états objectivement délimitables, ce sont les durées de cristallisation de ces identités et leurs stabilités respectives qui différencient l’ethnie de la nation. Ainsi, selon Cahen, "toutes les ethnies ne sont pas des nations, mais toutes les nations sont des ethnies - des ethnies particulièrement cristallisées et stabilisées dans le temps." (Cahen, 1994,p. 161). Ethnies et nations se trouvent d’autant plus confrontées à la tradition et à la modernité, que le modèle de l’Etat-nation, en tant que forme historique la plus valorisée de l’institution politique légitime, représente l’institutionnalisation de l’identité nationale en même temps que celle-ci soutient sa légitimité. La question des conditions de réalisation et de construction de la nation peut se poser avec plus ou moins d’acuité selon le substrat identitaire sur lequel se superpose le cadre territorial de l’Etat. Ici le nationalisme, en tant qu’expression politique d’un sentiment national, peut être produit par une nation préexistante et ne pas poser de problèmes majeurs, une lutte de libération nationale visant à rendre la pleine expression de la nation par sa constitution en Etat; ou bien il peut être induit et provoquer ainsi des tensions voire même des conflits armés, la nature de ce nationalisme étant élitaire (lutte sociale anti-coloniale menée par une élite universaliste par exemple) et anti-démocratique dans la mesure où des caractéristiques et une identité nationales peuvent être imposées à des peuples compris au sein de frontières coloniales alors qu’ils ne les ressentent pas. Si l’imposition d’un cadre territorial étatique sur une composante populationnelle pluri-ethnique peut aviver les faits de conscience identitaire, l’allégeance citoyenne peut compenser ces revendications de caractère centrifuge dans la mesure où le modèle étatique et le lien politique sont perçus comme légitimes par la population comprise au sein de frontières qui doivent également être reconnues et acceptées comme légitimes.

2. 1. 2. Du lien politique et de l’Etat.

Lorsque l’on considère un espace géographique fortement hétérogène quant aux systèmes socio-politiques qu’il regroupe, il importe d’essayer de dégager les caractéristiques particulières de leurs natures afin d’évaluer les contradictions qui peuvent les opposer mutuellement. La compréhension des phénomènes politiques propres à des sociétés différentes semble être indispensable pour déterminer leurs potentiels d’association et d’opposition lorsqu’elles sont soumises ensemble à des processus de mobilisation collective au sein d’un cadre défini territorialement. En effet il est nécessaire de préciser, d’une part les différents liens politiques fondant des systèmes de gouvernement différenciés selon les sociétés concernées, d’autre part la pertinence de l’opposition entre sociétés à Etat et sociétés sans Etat. Ici, comme pour l’opposition ethnie/nation, les sociétés doivent composer entre des valeurs politiques issues des sphères de la tradition et de la modernité.

Le domaine du politique a en effet toujours été analysé à travers la relation tradition - modernité, que ce soit selon les approches philosophiques qui opposaient l’état de nature à l’état civil, le contrat social venant remédier à l’anarchie primitive en réalisant simultanément l’association des hommes et la délégation du pouvoir à un tiers (Hobbes, Rousseau), ou que ce soit selon les approches anthropologiques qui introduirent, après avoir disqualifié les premières théories (postulant par exemple que le lien politique advenait avec l’Etat), la distinction entre les sociétés à Etat et celles sans Etat comme l’universalité du lien politique.

La question de la nature du lien politique, qui s’avère particulièrement pertinente lorsque l’on considère l’importance croissante des solidarités communautaires et des allégeances territoriales actuelles, était déjà posée par Maine (Ancient Law, 1861) puis Morgan (Ancient Society, 1877) qui partageaient l’idée selon laquelle l’organisation sociale moderne était apparue lorsque s’était réalisée la substitution du cadre territorial aux liens de parenté, fondant ainsi le système politique : "L’histoire de l’humanité n’a élaboré que deux systèmes de gouvernement, deux systèmes organisés et bien définis de la société. Le premier et le plus ancien a été une organisation sociale fondée sur les gentes, les phratries et les tribus ; le second et le plus récent a été une organisation politique fondée sur le territoire et la propriété." (Morgan, 1961, in Abélès, 1990, p. 12). Maine propose une hypothèse qui puisse expliquer la transition entre les deux grands stades qu’a connu, selon lui, l’humanité : la stricte consubstantialité entre l’origine lignagère d’une communauté et les citoyens d’une société politique étant contredite par les faits historiques, il postule que les groupements archaïques s’organisaient sur "le modèle ou le principe d’une association de parents" et que l’évolution s’est faite lorsque le seul trait d’union possible entre des groupes hétéroclites se révéla dans le principe de contiguïté territoriale. Mais, toujours selon Maine, les sociétés modernes émergèrent lorsque l’unité sociale de base cessa d’être la famille pour devenir l’individu. Au statut se substituait ainsi le contrat : la place dans la famille relevait d’un statut assigné (femme, esclave, cadet) alors que dans la société moderne la place de l’individu est issue de la pratique d’un contrat. Maine mettait donc en lumière une triple opposition entre territoire et parenté, individu et famille, statut et contrat et " c’est cette discontinuité essentielle qu’a retenue la tradition anthropologique : Maine inaugure une pensée du politique "à deux vitesses", selon laquelle une scission fondamentale sépare archaïsme et modernité, ou selon une formulation plus moderne, sociétés holistes et sociétés individualistes (cf. Dumont, 1983)" (Abélès, 1990, p. 33). Ainsi est apparu le "grand partage" entre les autres et nous, entre les sociétés traditionnelles, voire primitives, et les nôtres, dites modernes, entre les sociétés sans Etat et celles à Etat.

M. Mauss, à la suite de B. Malinowski, affirme l’existence du politique dans l’univers primitif mais estime la question de l’Etat dépourvue de pertinence lors de l’étude des sociétés traditionnelles : pour lui " le concept d’Etat s’applique à un type bien défini de formations sociales où l’on trouve une organisation territoriale homogène, un pouvoir centralisé qui dispose des moyens légaux de coercition." (Abélès, ibidem). La place du politique dans les sociétés primitives s’intègre donc dans un "fait social total" ( imbrication de tous les domaines du social au sein d’un système) où les notions de réciprocité et de Don sont primordiales pour penser la socialisation des individus et l’association entre les individus : "Deux groupes d’hommes qui se rencontrent, note Mauss, ne peuvent que : ou s’écarter - et s’ils se marquent une défiance ou se lancent un défi, se battre - ou bien traiter" (ibidem, p. 44). Pour Mauss comme pour Malinowski il n’y a pas besoin de contrat social, le social étant toujours un contrat et le lien politique étant toujours un donné primitif.

Au-delà des typologies traditionnelles - sociétés à ou sans Etat - que certains contestent, P. Clastres dénonce l’ethnocentrisme dont elles font preuve et affirme qu’il n’existe pas de sociétés sans Etat mais des sociétés contre l’Etat et que "Toutes les sociétés, archaïques ou non, sont politiques". (ibidem, p. 52). Son ouvrage, La société contre l’Etat, paru en 1974, redéfini l’approche du politique selon les sociétés concernées à travers la portée de la notion de pouvoir. Ainsi la différence majeure entre ces sociétés réside dans la séparation ou non du pouvoir de la société comme dans la division interne de la société qui conditionne l’exercice du pouvoir. Selon Georges Balandier "on définira le pouvoir comme résultant, pour toute société, de la nécessité de lutter contre l’entropie qui la menace de désordre ... Le pouvoir se renforce avec l’accentuation des inégalités, qui sont la condition de sa manifestation au même titre qu’il est la condition de leur maintien en état." (Balandier, 1967, pp. 43 et 45). La société contre l’Etat de Clastres est ainsi une société qui cherche, par le maintien de l’indivision et de l’autonomie, à se prémunir de l’aliénation et de l’inégalité qui cautionneraient la séparation du pouvoir et de la société et l’usage de la coercition. A la différence de la société moderne la société primitive a su endiguer le désir de soumission ou de "servitude volontaire" que La Boétie donnait comme "l’invariant commun à toutes les sociétés". Enfin, pour Clastres, c’est l’être-pour-la-guerre et non l’être-pour-l’échange qui définit la société primitive puisque la guerre permet de conserver et d’opposer l’identité et l’unité distinctive du groupe face aux autres, la réciprocité de l’échange déterminant quant à elle la possibilité de contracter des alliances tactiques. Ainsi, "loin que la guerre incarne un néant de société, un état misérable où "la vie de l’homme est solitaire, besogneuse, pénible, quasi animale et brève" (Hobbes : Léviathan), elle doit être considérée comme l’être social de l’homme primitif, comme la figure même du lien politique. A ce point nous retrouvons un nouvel avatar du thème de la société contre l’Etat : alors que ce dernier est par essence unificateur, la guerre oppose à l’emprise de l’Un une logique du multiple, du morcellement. Elle est le triomphe du pluralisme primitif contre la logique fusionnelle et totalitaire qui prévaut sur l’autre bord." (Abélès, ibidem, p. 58).

La référence à l’Un et au multiple comme à la dimension unificatrice et coercitive de l’Etat soulève le problème de la pertinence du modèle de l’Etat-nation dans des situations caractérisées par une forte hétérogénéité ethnique. Car en effet, si, avec S. F. Nadel, l’on définit l’Etat comme un type de système politique qui résulte de la conjonction de trois facteurs : l’existence d’une unité politique fondée sur la souveraineté territoriale, un appareil gouvernemental spécialisé qui détient le monopole de la violence légitime, et l’existence d’un groupe dirigeant qui se distingue par sa formation, son recrutement et son statut du reste de la population et monopolise l’appareil de contrôle politique, alors la légitimité et la viabilité d’un tel modèle peuvent être fortement contredites lorsqu’il est imposé à une population dont les composantes ne se sentent ni origine commune ni destin commun. La question de l’adéquation ou de l’inadéquation entre un modèle étatique unitaire et une population polyethnique est donc particulièrement significative de la relation tradition- modernité envisagée ici dans sa dimension socio-politique.

2. 1. 3. Des modèles politico-territoriaux.

Il est un phénomène géopolitique majeur qui prend une ampleur particulière lorsque certaines conditions sont réunies. Lorsqu’en effet des situations de pluralités nationale et ethnique sont réunies au sein d’un même Etat, de mêmes frontières, nombreux sont les potentiels de recours à des conscientisations spatiales et identitaires qui peuvent menacer le pouvoir politique d’entropie. Ces phénomènes peuvent être fortement amplifiés si le modèle tant valorisé internationalement de l’Etat-nation tend à être imposé en dépit de l’existence effective d’une nation et du sentiment national qui en est le corollaire.

Il est nécessaire ici de replacer l’ethnicité dans une perspective diachronique menant de la tradition à la modernité. Ainsi Gellner propose un modèle théorique des séquences historiques contrastant deux types de structure, celle de la société traditionnelle agraire et celle de la société industrielle moderne. Dans la première société qui, complexe et stratifiée, est divisée entre des communautés rurales atomisées et une élite gouvernante "politico-cléricale" qui sont nettement séparées, la division sociale du travail est poussée et la naissance constitue un critère de recrutement. Une hiérarchie de rang et de statut héréditaire s’ajoute à la diversité des communautés rurales, et "aucun facteur ne tend vers l’homogénéité culturelle, bien au contraire la diversité culturelle et linguistique est utilisée pour signifier et garantir les distances sociales." (Poutignat, Streiff-Fenart, 1995, p. 49). L’éducation et la transmission du savoir sont ici le privilège de l’élite politico-cléricale et accentuent le clivage entre dominants et dominés. La société moderne est caractérisée quant à elle par une structure sociale qui "conduit au contraire des masses entières de population appartenant à des cultures inférieures discontinues vers des hautes cultures normalisées, homogènes, sécularisées, transmises non par les seules élites, mais par des institutions éducatives spécialisées soutenues par le pouvoir central." (ibidem, p. 50). Le processus d’industrialisation implique en effet "la mobilité professionnelle, l’articulation des emplois et de compétences diverses" et donc la diffusion d’une alphabétisation et d’une éducation qui contribue à l’homogénéisation culturelle. C’est cette homogénéité en gestation qui permet l’émergence d’un nationalisme . Mais celui-ci cherche à s’identifier à l’ethnicité dans la mesure où elle lui permet de "fonder la nation dans une continuité historique et de lui fournir un sens du "nous", d’une identité qui lui manque dans l’exacte mesure où elle est une création récente". (ibidem, p. 57). Ainsi les inégalités observables, selon les communautés, dans les rythmes de l’industrialisation "créent des disparités d’autant plus sensibles qu’elles (s’appuient) sur des différences culturelles, génétiques ou de type similaire laissées par le monde agraire." (Gellner, in Poutignat, Streiff-Fenart, p. 52).

Ce type de situation implique des contradictions puisque l’homogénéisation qui s’exerce aux dépens d’une diversité culturelle originelle suscite conjointement les émergences de sentiments d’une part nationaux, d’autre part particularistes. Gellner estime en effet que des conflits "résultent d’obstacles mis à l’homogénéisation et à l’égalité (l’entropie) propres aux sociétés modernes ... (et que) ces conflits d’identification proviennent de la répartition inégalitaire (contre-entropique) d’une catégorie de la population et de son identification facile comme minorité." (ibidem, p. 52). La difficulté d’établir un nationalisme induit, donc anti-démocratique puisqu’imposé, est donc corrélative à celle qu’il y a de faire précéder la nation par l’Etat et à celle d’obtenir un Etat-nation légitime et viable. En effet, comme l’exprime M. Cahen, "la nation est profondément légitime si elle existe. Il est profondément illégitime de vouloir en créer. La volonté d’une nation de créer son propre Etat est un droit des peuples. La volonté d’un Etat d’imposer la nation à ses peuples est une oppression." (Cahen, 1994, p. 102). Le modèle de l’Etat-nation possède donc une viabilité fortement remise en question lorsque le territoire étatique englobe des populations qui ne s’identifient pas au programme national, la nation étant ici la mythification de l’Etat, comme le postule le "principe des nationalités": "A chaque nation un Etat et un seul Etat pour chaque nation." (Mazzini, in Cahen, 1994)).

Les modèles politico-territoriaux classiques fondés sur les principes de territorialité - l’exercice d’un pouvoir en principe souverain et reconnu sur un territoire nettement délimité par des frontières - et de stato-nationalisme se trouvent confrontés, lorsqu’existent des revendications identitaires particularistes, à la contradiction que posent le principe d’intangibilité des frontières et celui du droit des peuples à l’autodétermination. Le territoire politique qui permettait de superposer une allégeance citoyenne aux allégeances identitaires se voit alors remis en question par le principe même de territorialité qui, manipulé cette fois par le bas, permet la réactualisation des identités au lieu de les transcender : "L’usage du concept de territorialité se trouve (...) inversé : de dépassement des particularismes, le territoire en devient l’instrument et l’exaltation..." (Badie, 1995, p. 74). L’imposition de modèles stato-nationaux et de leurs cadres territoriaux, dans des contextes caractérisés par une pluralité de sentiments identitaires, nationaux ou ethniques, revient à poser la citoyenneté comme valeur commune et la territorialité politique comme territorialité fonctionnelle, en dépit du fait que la territorialité identitaire soit contredite.

Les phénomènes identitaires peuvent donc, lorsque les sentiments qui les activent sont suffisamment cristallisés, plonger le principe de territorialité politique dans une logique d’échec et d’aporie qui remette en question la validité du modèle de l’Etat-nation. Ce principe qui se donnait comme source d’ordre peut alors porter en lui, lors de sa captation identitaire, les germes du désordre. C’est la réactivation des sentiments et des allégeances identitaires qui peut donc s’avérer être un vecteur d’anomie au sein d’une société politique donnée. Hechter considère, à la manière de Gellner que, dans les sociétés industrielles, ou du moins dans celles qui sont soumises à un processus de modernisation, l’inégalité de la distribution des ressources et du pouvoir s’est considérablement accrue entre un groupe central, privilégié politiquement et économiquement, et des groupes périphériques pénalisés dans le processus de modernisation, les uns et les autres se trouvant dans des niches écologiques distinctes. Ainsi, dans la mesure où cette distribution inégale des ressources et du pouvoir s’appuie sur des oppositions entre centre et périphérie et sur des différences culturelles et communautaires, "les réactions de la périphérie sous-privilégiée à l’aliénation auront de grandes chances de s’exprimer sur une base ethnique, le groupe désavantagé se saisissant des différences culturelles pour en faire le support de ses revendications politiques." (Poutignat, Streiff-Fenart, 1995, p. 114).

L’Etat, en tant qu’entité politico-territoriale réalisée par et autour d’un noyau ethno-démographique homogène, voit sa viabilité et sa légitimité contestées lorsque son territoire s’étend à des périphéries en intégrant des populations diverses. L’Etat-nation au sens strict de la superposition de l’Etat à la nation ne peut donc, dans ces conditions, qu’être l’aboutissement d’un processus forcé d’imposition d’une identité collective qui nie les multiples appartenances et allégeances existant originellement. Les frontières représentent alors les limites légales à l’intérieur desquelles les pouvoirs centraux peuvent exercer leur autorité aux dépens des minorités dont les sentiments identitaires parfois revendiqués sont réprimés. L’Etat est ainsi soumis à des forces centripètes (centralisation, uniformisation) et centrifuges (partition, morcellement du territoire comme de la nation citoyenne par des allégeances territoriales et identitaires multiples). La dynamique géopolitique de l’Etat résulte donc ici de l’intervention d’acteurs non-étatiques ou de sous-systèmes : ethnies minoritaires ou majoritaires, dominantes ou dominées, communautés religieuses et ou linguistiques, clans, tribus, factions, clientèles, partis politiques minoritaires et diasporas. "Chaque entité sociale, politique ou culturelle, poursuivant ses propres objectifs, contribue à "l’universelle explosion des particularismes" qui affecte la majorité des Etats, lorsqu’ils ne sont pas structurés en Etats-nations... Les Etats non nationaux sont en effet assimilables à des systèmes politiques hétérogènes, et, de ce fait, spatialement différenciés. Or, les tensions internes peuvent rapidement y prendre une dimension plus large, soit que les acteurs non étatiques soient aussi localisés en position frontalière et d’intersection, frontière-obstacle, soit qu’ils puissent disposer d’appuis logistiques dans les pays voisins, soit les deux." (Foucher, 1991, pp. 301-302).

Les Etats, Etats-nations et Etats pluri-nationaux ou polyethniques, sont donc les fruits de rapports de force qui s’instaurent selon des interrelations entre le politique, le territoire et l’identitaire. La viabilité d’une construction politico-territoriale dépend donc d’une juste combinaison des trois facteurs qui puisse cautionner le système et permettre sa reconnaissance et sa légitimité. L’équilibre entre des forces centripètes et centrifuges, entre des forces d’unification et de fragmentation, résulte de la représentation politique de l’ethnicité dans un contexte démocratique, le problème n’étant pas tant l’ethnicité en elle-même que le passage au politique du fait identitaire et sa traduction territoriale. L’ethnie minoritaire ne doit pas en effet être "envisagée par la société globale (englobante) comme porteuse de caractères qui l’éloignent de la norme qu’elle définit en s’incarnant le plus souvent dans l’Etat-nation" (Razou, in Bonte & Izard, 1991, p. 245), l’Etat-nation étant une symbiose ethno-politique qui ne doit pas être imposée. "Combattre l’ethnicisme aujourd’hui, c’est conjuguer l’expression nécessaire des identités, c’est-à-dire être soi, et l’aspiration à des valeurs universelles telles que la démocratie dont les formes institutionnelles doivent s’adapter aux réalités culturelles locales. (...) Il convient de souligner avec force que l’ethnie peut être utilisée pour conquérir la nation car identité ethnique et identité nationale se combinent dans un rapport dialectique. Les conflits interethniques actuels appellent à un dépassement dont le moyen peut être la démocratie à condition de lui donner un contenu transformateur visant à éliminer les injustices sociales..." (Bourgeot, in Cahen, 1194, p. 135).

La triple opposition entre, d’une part, les ethnies et les nations, d’autre part, les sociétés à Etat et celles sans Etat, et enfin entre l’Etat-nation et une population aux sentiments identitaires multiples, nous a permis de réaliser une approche conceptuelle articulée autour de la relation dialectique tradition-modernité. Celle-ci montre que la complexité intrinsèque que sous-tendent les identités passées et présentes lorsque leurs sont superposées des allégeances multiples, détermine le jeu perpétuel opposant les forces dynamiques d’homogénéisation-expansion et celles de fragmentation-résorption. Lorsque les allégeances et les identités passées se recombinent sous l’influence de facteurs nouveaux et donnent les structures complexes des mondes d’aujourd’hui et de demain, on peut alors concevoir, selon l’expression d’Edgar Morin, que "le processus schismatique est en même temps un processus morphogénétique."

La dialectique permanente opposant les opérations unificatrices tendant à élargir les bases spatiales de l’Etat aux multiples affirmations des particularismes cherchant à se soustraire à ce processus implique donc que l’on développe deux types d’approches qui sont en fait indissociables et complémentaires : "La géopolitique explique souvent par le jeu du système international comment un pays, un territoire est devenu un Etat et a créé ensuite sa nation. L’ethnopolitique constate plutôt que l’ethnie, ayant vocation nationale, veut se donner un Etat et que celui-ci ne peut se concevoir que sur un territoire." (Breton, 1995, p. 52). Si l’approche géopolitique permet d’expliquer les grandes constructions politico-territoriales que constituent par exemple les Etats, l’ethnopolitique éclaire quant à elle les modalités déterminant les processus de conscientisation et de cristallisation identitaires et territoriaux ainsi que leurs expressions respectives dans le jeu politique.
L’étude des rapports de force caractéristiques de l’espace interétatique et polyethnique du Triangle d’Or appelle donc de telles approches et demandait d’exprimer les distinctions théoriques opposant les référents conceptuels afin de pouvoir observer les différentes façons dont les acteurs les utilisent pour s’opposer entre eux. C’est bien ici de représentations dont il s’agit, représentations qui sont rendues politiquement opérationnelles par l’activation des multiples iconographies fondant la diversité du substrat culturel et identitaire d’un Etat ou d’une région. Jean Gottman concevait que la carte politique du monde et donc les rapports de force qui la génèrent, relève du jeu de deux éléments qui sont aussi des concepts, la circulation et l’iconographie, jeu qui explique le cloisonnement politique. La circulation est un facteur de transformation, de changement, d’instabilité : "Dans l’ordre politique, elle déplace les hommes, les armées et les idées; dans l’ordre économique, elle déplace les marchandises, les techniques, les capitaux et les marchés; dans l’ordre culturel, elle déplace les idées, brasse les hommes." (Gottman, 1952, p. 215). Cette action est limitée par le jeu de l’autre élément, l’iconographie, qui est donc un facteur de résistance à la circulation. L’iconographie est la somme des croyances, des symboles, des images, des idées dont une communauté a hérité et auxquels ses membres sont attachés. Ce lien entre les personnes et les "icônes" constitue le ciment du groupe et conduit à la définition d’un territoire dont les membres des autres communautés sont exclus. Ainsi l’iconographie érige des cloisons, d’abord "dans les esprits" et ensuite sur le terrain. (Gottman, 1955, II).

La connaissance de la situation du Triangle d’Or se doit ainsi d’être basée sur la présentation des iconographies de quelques sociétés et, en adoptant une approche dynamiste, de replacer ces iconographies en tant que parties d’un système dans le jeu de la circulation qui les modifie. Ainsi la concurrence entre les iconographies des sociétés englobées et dominées et celles des sociétés englobantes et dominantes illustre tout à fait le jeu des forces centrifuges et centripètes qui caractérise les processus d’intégrations territoriale et nationale d’un Etat polyethnique. La relation dialectique entre tradition et modernité est encore ici tout à fait pertinente en ce qu’elle se traduit par le jeu interactif des forces de la circulation et des iconographies.

2. 2. Peuples du Triangle d’Or.

L’appellation "Peuples du Triangle d’Or", employée par Paul et Elaine Lewis (Lewis, P. et E., 1984), permet de ne faire référence ni aux organisations tribales, ni aux situations relatives des minorités, ni aux caractéristiques montagnardes de populations qui vivent maintenant également en plaine. Et comme le soulignent très justement les auteurs, les utilisations des termes de "minorité" ou "groupe ethnique" incluraient des groupes comme les Chinois (Han), les Indiens, et les Laotiens; "habitants des montagnes" (proche de l’appellation thaïe chao khao qui signifie "gens des montagnes") concernerait alors les Thaï, les Chinois et les Laotiens qui se sont installés dans les montagnes. Néanmoins, la désignation de ces populations en tant qu’ethnies minoritaires permet de les situer au sein des relations qui les opposent aux sociétés englobantes et dominantes. Les anglo-saxons usent quant à eux des termes de "hill tribes", "tribal peoples", "tribal groups and ethnic minorities", "indigenous peoples" et insistent ainsi sur les caractéristiques particulières de ces groupes : tribus montagnardes minoritaires (1). Lorsqu’ici les qualificatifs de "minorité ethnique" ou d’ "ethnie minoritaire" seront employés, il faudra donc les associer à un espace collinéen et montagneux et les dissocier des Thaï, Lao, Birman ou Chinois qui peuvent également s’y installer.

La diversité ethnique des populations du Triangle d’Or est particulièrement importante. En effet, environ quatorze ethnies appartenant aux différents groupes ethnolinguistiques peuplent les montagnes de la région : par exemple, les Palaung-Wa pour le groupe austro-asiatique, les Shan pour le groupe taï, les Hmong pour le groupe miao-yao, les Akha et les Lisu pour les tibéto-birmans et enfin les divers groupes de Karen (figure 9). Dans le cadre présent, la classification ethnolinguistique peut être recoupée selon un critère cultural précis, celui de la culture du pavot à opium que ne pratiquent pas toutes les populations de l’espace considéré (2).

En effet, les habitants des basses collines et des hautes vallées, Karen, Lawa, Khamu et H’tin, ne cultivent pas traditionnellement le pavot. D’une façon générale ils pratiquent une forme écologique d’agriculture itinérante à jachère et, surtout pour les Karen et les Lawa, tendent à développer des pratiques rizicoles humides lorsque cela est possible. Ces populations sont considérées comme étant originaires de la région, à la différence de celles du second groupe qui ont migré vers le Triangle d’Or beaucoup plus récemment, c’est-à-dire depuis environ un siècle et demi. Sont inclus dans ce groupe les Hmong ( Meo, Miao), les Mien (Yao), les Lahu, Lisu et Akha. Ce sont des agriculteurs itinérants sur brûlis peuplant les hautes terres propices à la culture du pavot, c’est-à-dire d’une altitude supérieure à 1000 mètres.

Ainsi, si ces groupes sont issus des mêmes origines géographiques, sud-ouest et sud de la Chine centrale, s’ils peuplent un espace commun dont ils sont une des caractéristiques premières, ils n’en restent pas néanmoins fondamentalement différents et connaissent des situations d’interaction variables, que ce soit entre minorités ou entre celles-ci et les populations majoritaires. Trois exemples ont été choisis pour illustrer des différences et des similarités qui puissent exprimer la pluralité des situations vécues. Les Shan, les Hmong, les Lawa et Khamu peuvent ainsi nous permettre d’appréhender une partie de la diversité culturelle régionale tout en la replaçant dans le cadre des dynamiques interactionnistes communément caractérisées par la nature autoritaire de leurs relations.

2. 2. 1. Les Shan, bouddhisme et riziculture irriguée.

L’ethnonyme Shan est un exonyme d’origine birmane, les Shan s’appelant eux-mêmes à l’origine des Thaïs. Ils font en effet partie, avec les Siamois et les Lao, du groupe ethnolinguistique taï dont l’étendue est impressionnante ( figure 3). D’après E. Leach les termes géographiques anglais Assam et Siam sont apparentés à celui de Shan (1972, p. 56). Désormais première minorité ethnique de Birmanie avec 8,5 % de la population totale en 1983 (de Koninck, 1994, p. 214), les Shan devancent les Karen (6,2 %) qui constituaient pourtant le groupe le plus important en 1931 (1 367 000 Karen pour 1 037 000 Shan) (Fistié, 1985, pp. 3 et 6). Les Shan sont arrivés sur le plateau de la Birmanie orientale actuelle, de part et d’autre du canyon de la Salween, environ un siècle avant que le royaume de Nantchao, centre historique du dispersement thaï, ne soit détruit par les invasions mongoles en 1253. Arrivés après les Birmans, les Shan ont emprunté à ces derniers leurs pratiques bouddhistes ainsi que leur écriture, très distincte de celle des Siamois et du Thaï actuel. Mais la culture et les traditions shan n’en ont pas moins été conservées, en particulier du point de vue des organisations politique et sociale.

La société shan possédait et possède encore dans son organisation politico-territoriale des caractéristiques des systèmes politiques thaï, le mode d’exploitation agricole s’articulant avec les structures socio-politiques et fondant ainsi les modes d’exploitation et d’occupation de l’espace. Les pratiques agricoles étaient en effet celles de la riziculture inondée dont la technique était partagée avec les Thaï, les Birman et les Môn, technique qui supposait donc des niveaux de civilisation équivalents et des compétitions politico-territoriales. Si les Shan n’érigèrent pas comme leurs cousins siamois un vaste Etat agraire centralisé, le morcellement des bassins du plateau ne favorisant pas cette orientation, ils conservèrent néanmoins l’organisation en unités géographiques basées sur des centres rizicoles et constituées en principautés autonomes ou Möng (mot désignant aussi bien la capitale que le territoire, équivalent du Muang des Siamois et du Muong des Lao) et dirigées par un Sawbwa dont la charge est héréditaire (Fistié, ibidem, p. 7).

La caractéristique culturelle première des Shan, le marqueur d’identité principal, est le bouddhisme, ainsi que l’affirme E. Leach : "Tous les Shans sont bouddhistes : c’est là un critère capital de l’identité du groupe", et le second critère d’ordre général est le suivant : " Tous les peuplements shans sont associés à la culture irriguée du riz " (1972, p. 56). Le dernier aspect, lorsque sont pris en considération les reliefs collinéens et montagneux de la Birmanie septentrionale, explique le morcellement caractéristique du peuplement shan qui se concentre dans les vallées ou dans des enclaves de collines où le terrain est plat. En effet, chez les Shan, "la riziculture se fait presque toujours sur des terrains plats, ce qui permet au paysan d’employer la charrue et la herse tirées par des buffles." (ibidem, p. 58). Il est tellement rare que des communautés shan développent des systèmes de terrasses que lorsque cela se produit ce sont des Kachin qui y travaillent, confirmant ainsi une règle quasi immuable de la répartition spatiale des deux populations : "Comme l’a explicitement reconnu Eickstedt, l’essence même de la culture shan (taï) est son association avec la culture irriguée du riz. Dans la région des collines kachin, à de rares exceptions près, il y a des Shans partout où il y a une parcelle qui convient à la culture irriguée ; ou alors on ne trouve personne. Ce n’est qu’exceptionnellement que l’on découvre un peuplement "kachin" dans les plaines ou les vallées. Inversement, dans les localités où seule convient la culture taungya, on trouve des Kachin, ou personne. . . Jamais un peuplement shan n’a pu élire domicile dans les régions montagneuses." (ibidem, p. 62). Les Kachin, 1,4 % de la population totale de l’actuelle Birmanie, sont des "gens des collines" des "montagnards" qui peuplent la région orientale la plus septentrionale du pays. Ce sont des agriculteurs employant trois types de techniques correspondant à trois types d’agriculture en montagne: taungya de mousson ou de savane selon la micro-région concernée, et terrasses irriguées à flanc de colline. Le mot taungya (champ de montagne) est un terme birman qui se réfère à une technique semblable à celle que l’on appelle raï en thaï, chamkar en khmer, mir en vietnamien, ladang en indonésien, kaingin en philippin, c’est-à-dire à la technique dite de l’essartage qui est dans sa composition comme dans son aspect une reproduction agricole de l’écosystème généralisé : association, au milieu d’un désordre de souches avec rejets et de troncs calcinés, de plantes variées accompagnant la culture principale, le riz sec. Les impératifs agricoles des régions collinéennes et ou montagneuses (essarts et terrasses) font que E. Leach estime que "la répartition géographique, le degré relativement avancé d’évolution et les principaux traits de l’organisation économique de ce qu’aujourd’hui nous appelons la société shan sont dans une large mesure déterminés par l’environnement. Etant donné les impératifs d’une économie fondée sur la riziculture irriguée, les peuplements shan pouvaient difficilement être autre chose que ce qu’ils sont." (1972, p. 66) (3).

La société shan possède une structure socio-politique très hiérarchisée. En effet, au niveau supérieur, les Sawbwa et leurs apparentés constituaient une sorte de noblesse qui tendait à occuper des fonctions officielles à la cour du prince régnant sans que cela devienne toutefois un monopole. La classe des paysans constituait la majeure partie de la population, celle qui produisait des surplus constituant "le facteur essentiel de la prépondérance économique et politique" des Shan dans la Birmanie orientale septentrionale. La dernière classe, celles des métiers considérés comme "non-convenables" selon les conceptions bouddhistes, regroupait les pêcheurs, bouchers, gardiens de porcs et vendeurs d’alcool qui étaient le plus souvent soit des anciens esclaves, soit des non-Shan récemment assimilés. (Fistié, 1985, pp. 7-8).

La société shan "traditionnelle" était donc une société hiérarchique et héréditaire dont certains aspects n’étaient pas sans rappeler les sociétés féodales européennes. Si le bouddhisme revêtait une importance particulière en tant que marqueur d’identité, la riziculture irriguée en terrain plat, déterminant la distribution et la répartition des populations shan au gré des bassins et fonds de vallées, particularisa ce groupe ethnique par son morcellement politico-territorial qui, même issu des systèmes politiques thaï, contrastait avec le centralisme étatique siamois.

2. 2. 2. Les Hmong, clanisme et culture itinérante du pavot en forêt primaire.

Les Hmong appartiennent au groupe ethnolinguistique miao-yao et s’appellent eux-mêmes Hmong ou Mong. Les Chinois (Han) utilisent à leur égard l’exonyme Miao dont la signification est péjorative : "pousse de riz"; les Thaï, quant à eux, parlent des Meo, suivant ainsi les Chinois, bien que le même mot puisse signifier "chat" lorsqu’il est prononcé avec un ton moyen en Thaï. (E. F. Anderson, 1993, p. 25). Les Hmong sont clairement originaires de Chine où ils sont encore au moins deux millions et demi et peut-être même quatre. Leurs traces les plus lointaines et les plus anciennes ont été trouvées en Asie centrale, ce qui les ferait figurer parmi les souches mongoloïdes. Ils ont connu de longs conflits avec d’autres groupes ethniques en Chine et, progressivement, les Han, plus puissants et plus nombreux, les ont repoussés toujours plus loin vers le Sud. Des périodes continuelles d’hostilité et d’état de guerre les ont opposé aux Han jusqu’en 1870, date à laquelle ils furent finalement vaincus. C’est à la fin du XIX ème siècle qu’ils migrèrent vers le Vietnam, le Laos, la Birmanie et la Thaïlande, le puissant désir d’indépendance qui les caractérise leur ayant permis de continuer à résister à la domination que d’autres peuples essaient encore de leur faire subir (4).

Numériquement, les Hmong constituent le second groupe ethnique montagnard de la partie thaïlandaise du Triangle d’Or, avec 243 villages regroupant 124 211 personnes disséminées dans les 13 provinces du Nord et du Centre, le premier groupe étant celui formé par les Karen (2 132 villages pour 321 900 personnes) (Tribal Research Institute, 1995, p. 5). La population hmong augmenta rapidement en Thaïlande à la fin du conflit vietnamien lorsqu’un grand nombre d’entre eux fuirent le Laos où le régime communiste opérait une terrible répression. Nombreux sont ceux qui vinrent en Thaïlande et qui se trouvent toujours dans des camps de réfugiés, alors que d’autres immigrèrent aux Etats-Unis et en Europe occidentale (France).

Les Hmong occupèrent les hautes terres montagnardes du Laos dès leur arrivée au cours du XIX ème siècle. En effet les plaines et vallées étaient déjà peuplées par les Lao qui avaient auparavant repoussé les proto-indochinois sur les versants et plateaux. Ce peuplement hmong des sommets des montagnes convenait par ailleurs parfaitement à la culture du pavot à opium (Papaver somniferum) qu’ils pratiquaient déjà en tant que culture commerciale : celle-ci demande en effet des conditions particulières, dont une altitude supérieure à 1000 mètres. Cet impératif écologique détermine la forte dispersion du peuplement et la faible importance des villages qui comprennent généralement entre une dizaine et une quarantaine de maisons. Le mode d’occupation de l’espace est ici directement lié à son mode d’exploitation, le relief et le système de production ne laissant pas beaucoup d’alternatives différentes. Si les Hmong constituent l’un des groupes les moins stables de Thaïlande, cela tient également à leur système de production qui est basé sur la pratique d’une forme d’agriculture sur brûlis qui est l’une des plus destructrices qui soient. La mise en culture d’un essart, toujours en forêt primaire (agriculture itinérante pionnière, "pioneer swiddening" ou "primary forest cultivation" en anglais), se fait ici jusqu’à l’épuisement total du sol qui n’est plus ensuite capable de supporter autre chose que des savanes monospécifiques : savanes à Imperata cylindrica et à Saccharum spontaneum, graminées particulièrement vivaces qui interdisent toute reconstitution forestière. Les techniques agricoles hmong déterminent donc non seulement comme itinérante la culture mais aussi l’habitat.

Les organisations sociale et politique renforcent cette mobilité de l’habitat. Le village hmong n’est pas une communauté solidaire, l’individu étant intégré dans la société selon trois niveaux différents : ceux du clan, du lignage et de la maisonnée. Celle-ci est composée d’une famille élargie patrilinéaire et patrilocale et constitue le seul groupement de la société qui se maintienne malgré les migrations. Le lignage, patrilinéaire, permet de structurer des réseaux de relation entre proches parents qui coopèrent étroitement entre eux (le lignage est l’ensemble des individus se réclamant d’un ancêtre commun connu, alors que le clan, qui englobe le lignage, est l’ensemble des individus qui se réclament d’un ancêtre commun mythique). Le clan est donc moins structurant que le lignage, il est plus un groupe de dimension culturelle que parentale, la seule réelle prérogative clanique étant celle de l’exogamie. Donc, "ce n’est qu’au niveau du lignage que l’on retrouve une communauté d’intérêt et d’échange fondant une véritable solidarité entre les membres." (Taillard, 1992, p. 56). Le village étant ainsi une juxtaposition de maisonnées appartenant à différents lignages et clans, et les migrations tendant à renforcer la cohérence des lignages, la logique de proximité résidentielle (voisinage) est ainsi moins forte que la logique lignagère, ce qui détermine l’existence d’inégalités entre les maisonnées. Les pratiques religieuses hmong sont basées sur la croyance en la multiplicité des esprits : ceux-ci animant les différents aspects de la nature et de la maison. Chaque maison a son autel qui permet de rendre un culte aux esprits des ancêtres patrilatéraux, la référence à la filiation étant là encore prédominante. Les communications entre le monde des hommes et celui des esprits sont assurées par des chamanes qui sont des pratiquants religieux et des psychothérapeutes, les pathologies ne relevant pas des affections de l’âme étant quant à elles traitées par des guérisseurs versés dans la connaissance des plantes et de leurs propriétés.

L’organisation politique est caractérisée par la coexistence de deux modes d’exercice du pouvoir dont l’un est basé sur un modèle patriarcal, personnel et autoritaire, et l’autre, collectif et égalitaire, sur les relations particulières qui existent entre parents d’une même génération. A l’échelle de la maisonnée c’est le système patriarcal qui prévaut, le chef de famille détenant l’autorité; à celle du village, c’est un pouvoir collectif qui est exercé par l’ensemble des chefs lignagers qui prennent leurs décisions en commun. Si à l’échelle du lignage le pouvoir est autoritaire afin de garantir la cohésion sociale du groupe, à celle du clan, l’autorité n’est plus que morale, la perception de l’intérêt commun étant ici beaucoup plus faible. A tous ces niveaux les chefs sont choisis par les membres du groupe qu’ils représentent, ce qui limite ainsi la dimension autoritaire d’une organisation très hiérarchisée.
"L’espace hmong est de nature insulaire du fait du compartimentage du relief encore plus marqué sur les sommets des montagnes, et de la diversité des ethnies qui les peuplent. Il a ensuite un caractère mobile puisque les unités d’habitat qui les composent se déplacent sans cesse, caractère qui s’est encore accentué avec la guerre. Enfin, il est ouvert, puisque le clan et l’entité ethnique constituent un lien entre les différentes unités de peuplement hmong, un horizon commun à l’échelle régionale qui peut déborder le cadre national, les frontières actuelles ayant été imposées par une histoire qui n’est pas la leur." (Taillard, 1992, p. 59).

2. 2. 3. Lawa, Khamu, agriculteurs sur brûlis en forêt secondaire.

Ces deux groupes ethniques appartiennent à la famille ethnolinguistique môn-khmer ou austro-asiatique. Les populations montagnardes de cette famille sont dites proto-indochinoises (néologisme formé par A. G. Haudricourt et G. Condominas basé sur l’utilisation de "proto-malais" pour certaines des populations insulindiennes). L’extension de cette famille est considérable puisque outre les Viet (Kinh), les Khmer et les Môn qui sont les plus connus, de nombreux autres peuples, aux organisations sociales et aux modes d’exploitation de l’espace fort divers, sont disséminés de l’Inde au Vietnam, et la Chine du Sud aux montagnes de Malaisie (figure 3). Ceux qui vivaient en montagne étaient appelés par des noms très péjoratifs par les Vietnamiens, les Laotiens ou les Cambodgiens qui influencèrent ainsi les dénominations scientifiques qui auront cours chez les ethnologues. Les termes les plus courants témoignent ainsi de l’importance qu’il y a de préciser pour chaque ethnonyme s’il s’agit d’un endo- ou d’un exonyme : moï signifie "sauvage", kha "esclave", et seul phnong signifie simplement "montagnard" (Condominas, 1978, p. 302).

Les Lawa ou Lua, ainsi que les appellent les Khon Muang ou Thaï du Nord, utilisent l’endonyme Lavu’a (La-woe-a) pour se dénommer. Ils ne sont mentionnés qu’en Thaïlande et l’on peut penser qu’ils en ont été les premiers occupants. En 1995, ceux qui conservent une identité spécifiquement lawa ne sont plus qu’au nombre de 15 711 et ne constituent ainsi que 2,26 % de la population tribale totale de Thaïlande (Tribal Research Institute, 1995, p. 36). La grande majorité vit sur le plateau de Bo Luang, au sud-ouest de Chiang Maï et dans la région montagneuse de Umpaï, au sud-est de Mae Hong Son. L’organisation sociale est caractérisée par la filiation patrilinéaire et une prescription matrimoniale monogame. Animistes, ils rendent des cultes à leurs ancêtres ainsi qu’à de nombreux esprits, et développent un syncrétisme proche de celui des Thaï en combinant animisme et bouddhisme.

Les techniques agricoles sont celle de l’agriculture sur brûlis à jachère, pratiquée en forêt secondaire ("cyclical or established swiddening" ou "secondary forest cultivation" en anglais), et celle de la riziculture en terrasses qu’ils maîtrisent de façon très habile. Leur modes d’exploitation et de mise en valeur de l’espace sont parmi les plus écologiques qui soient, et ils sont d’ailleurs reconnus comme les montagnards les plus respectueux de l’environnement (5).

Les Khamu sont l’un des plus petits groupes ethniques vivant en Thaïlande du Nord. Ils appartiennent également à la branche des proto-indochinois et ne sont plus, en 1995, que 10 153, c’est-à-dire seulement 1,46 % de la population tribale nord-thaïlandaise (ibidem, p. 38). Ils sont concentrés principalement le long la frontière laotienne dans la province de Nan. La plupart des Khamu de Thaïlande viennent de Luang Prabang, Xieng Khoung et Vientiane au Laos. Ayant d’abord migré en Thaïlande en tant qu’ouvriers agricoles et travaillé dans des forêts de teck, ils décidèrent à la fin de leurs contrats de s’y établir plutôt que de rejoindre leurs villages d’origine au Laos. On les trouve ainsi, outre dans la province de Nan, dans celles de Lampang et de Kanchanaburi. Filiation patrilinéaire et résidence patrilocale sont les grands traits de l’organisation de la société khamu qui est particulièrement réputée au Laos pour les compétences exceptionnelles de ses chamanes. Leurs techniques d’exploitation de l’espace reposent sur la mise en valeur des pentes de montagne selon les méthodes de l’agriculture sur brûlis à jachère en forêt secondaire. Cette agriculture de subsistance est complétée par les produits de la chasse, de la pêche et des échanges interethniques.
Les modes d’exploitation de l’espace que développent les populations proto-indochinoises sont nettement moins destructeurs des écosystèmes que ne le sont ceux des montagnards sino-tibétains. La pratique d’une agriculture sur brûlis est ici associée au respect d’assolements particuliers et de jachères nécessaires à la reconstitution des sols. Ce qui distingue principalement les proto-indochinois des sino-tibétains, outre la famille linguistique, c’est que l’essartage ne concerne que des forêts secondaires et que la culture du pavot à opium n’est pas une activité traditionnelle et n’est jamais une culture de rente; mais aussi que chez les premiers ce sont les champs qui caractérisent l’agriculture comme itinérante alors que chez les seconds ce sont les villages, et les champs bien sûr, qui se déplacent. Cette différence des modes d’exploitation de l’espace n’est pas à négliger tant les conséquences directes et indirectes sont particulièrement importantes. En effet une implication directe du respect ou du non-respect de la régénération des sols par la jachère réside dans le degré de stabilité résidentielle : la migration étant la contrepartie logique d’un épuisement des sols et donc des terres cultivables, alors que la pratique d’une agriculture écologique permet des implantations plus stables. Une autre conséquence de ces différents types d‘exploitation de l’espace, moins directe, est la représentation plus ou moins négative ou positive que les autorités politico-territoriales des Etats concernés auront de ces populations. Car si les dimensions écologiques de telles pratiques peuvent être dénoncées, l’existence de populations qui ne développent pas d’implantations stables est généralement mal perçue par les pouvoirs modernes pour lesquels le nomadisme et ses formes associées constituent une menace d’entropie.

2. 3. Relations interethniques : le cas des Birman, des Shan et des Kachin

Le champ d’analyse des relations interethniques implique de garder à l’esprit que les réalités ethniques sont des "réalités sociales mouvantes" (M. Fortes) dont l’approche doit être réalisée sur la base de rapports de force et non selon une démarche taxonomique ou typologique qui figerait ces réalités. D’autre part, la catégorisation minorité/majorité doit également être relativisée en fonction de ces mêmes rapports de force, "la situation d’une minorité étant à évaluer en établissant la nature des relations existant entre les dynamiques internes au groupe minoritaire et les contraintes émanant de la société globale." (Williams, in Bonte & Izard, 1991, p. 245). La diatopie, ou jeu des échelles, permet aussi de faire passer un groupe ethnique d’un statut minoritaire à un statut majoritaire, l’exemple des Shan de Birmanie étant ici particulièrement explicite.

En effet, si l’on considère la population shan à l’échelle de la Birmanie, son importance numérique en faisait la deuxième minorité ethnique en 1931 (dernier recensement disponible sur le pays), l’ethnie birmane constituant la majorité dominante avec 70 % de la population totale. Si l’on change d’échelle, que l’on se place à celle des Etats shan, le rapport minorité/majorité s’inverse à l’avantage des premiers : ils représentent ainsi 47 % de la population de la région considérée (697 417 personnes sur 1 486 688), le groupe birman comptant pour 190 000 et les Chinois (Han) pour 64 000, le reste se partageant entre les Indiens et diverses ethnies "montagnardes" (Karen, Palaung-Wa, Akha, Lahu, Lisu et Kachin). A l’intérieur du groupe birman vivant en pays shan, les Birman proprement dits ne sont que 26 430, le reste étant composé par des Danu, Intha et Taungyo qui peuplent les parties occidentale et méridionale des Etats shan et parlent des dialectes qui sont des formes archaïques ou "conservatrices" du birman (Fistié, 1985, p. 8). Ainsi, l’exemple des Shan montre bien à quel point les notions de minorité et de majorité sont toutes relatives, et que ce sont donc bien les rapports de force particuliers existant entre diverses populations qui doivent d’abord être considérés afin de préciser la nature de leurs relations.

Les relations existant entre les Birman, les Shan et les Kachin témoignent des différents processus permettant à certains individus d’une catégorie ethnique donnée de franchir les frontières culturelles le séparant d’autres groupes. Si, en effet, les groupes ethniques, qui sont des "catégories d’attribution et d’identification", ne sont pas "étanches", leurs frontières ne sont néanmoins pas franchissables selon n’importe quelles modalités ni dans n’importe quel sens. Les tendances à l’assimilation aux Shan que montrent certains Kachin, comme celles que certains Shan montrent vis-à-vis des Birman fournissent ainsi d’excellents exemples des processus qui font des groupes ethniques des "réalités sociales mouvantes".

Les Kachin constituent une des minorités montagnardes des Etats shan et la majorité de la population de l’Etat kachin (où ils étaient 63 000 en 1931). La catégorie kachin peut être entendue selon une acception ethnolinguistique, alors strictement associée au groupe Jinghpaw, ou, ainsi que le fait E.R. Leach (1972), selon une acception plus culturelle englobant toutes les populations non-bouddhistes pratiquant la culture itinérante sur brûlis et vivant dans ce qu’il appelle "la région des collines kachins"(Etat kachin et fraction des Etats shan du Nord). L’appellation "Kachin" regroupe alors non seulement les Jinghpaw mais aussi les Maru qui appartiennent au groupe birman et seraient "l’arrière-garde de la migration birmane". Ces différents groupes pratiquent l’agriculture sur brûlis, ce que faisaient également les Birman proprement dits avant d’adopter la riziculture inondée au contact des Môn (Fistié, 1985, p. 13). Les Kachin sont particulièrement connus pour la dualité de leurs institutions socio-politiques que E.R. Leach a révélé dans un livre qui l’a rendu célèbre (1972). Deux types de structure politique existent en effet chez les Kachin, l’une étant l’organisation gumlao, de type démocratique et à lignages patrilinéaires exogames égaux, ne dépassant pas le stade villageois, et l’autre, l’organisation gumsa, de type aristocratique, où une hiérarchie entre les lignages est fondée sur la distinction faite entre les lignages donneurs de femmes (mayu) et preneurs (dama), les premiers étant supérieurs aux seconds. L’organisation gumsa est inscrite dans le cadre politico-territorial du mung qui est l’équivalent du möng shan. E.R. Leach démontra l’instabilité des deux formes d’organisation qui tendaient à s’inverser mutuellement lorsque des facteurs externes intervenaient pour les déranger, l’oscillation entre les deux pôles étant une caractéristique politique de la société kachin (Leach, 1972, p. 246).

Si l’on pouvait observer une certaine tendance à l’assimilation aux Birman chez les Shan vivant en pays kachin, où ils sont minoritaires, il était également possible d’observer le même phénomène d’assimilation de la part de certains Kachin au profit des Shan. Mais dans ce dernier cas le passage ne pouvait se faire que par la base des organisations socio-politiques, la transformation du mung d’une communauté kachin gumsa en möng shan étant vouée à l’échec, les systèmes matrimoniaux kachin et shan étant radicalement antinomiques. En effet, le pouvoir d’un sawbwa shan était lié à la polygamie qui lui permettait de consolider son autorité alors que celui du duwa kachin reposait, selon le système mayu-dama, sur le nombre de filles qu’il pouvait donner en mariage, ce nombre correspondant également à celui des gendres sur lesquels il pouvait exercer son autorité. Le duwa kachin appartenant à un lignage mayu ne pouvait ainsi devenir sabwa et donc Shan sans recourir à une polygamie qui, pouvant être associée à un lignage dama inférieur au mayu, fournissait les conditions de son renversement : "l’antinomie radicale qui existait entre les deux systèmes faisait que le duwa kachin ne pouvait s’identifier complètement à un sawbwa shan sans ruiner en même temps ce qui faisait son pouvoir comme chef kachin gumsa" (Fistié, 1985, p. 44).

Une autre différence fondamentale oppose les deux systèmes, à savoir celle dissociant les deux modes de règlement de l’héritage et de la succession. Dans l’organisation kachin gumsa, la succession se fait en effet du père au fils cadet, les aînés quittant d’autant plus facilement leurs parents les premiers qu’ils subissent le contexte économique de la culture itinérante, alors que chez les Shan, qui sont sédentaires, la succession se fait par primogéniture.

Le processus de passage permettant à un Kachin de devenir un Shan ne pouvait donc s’effectuer que par la base de la société, le phénomène étant dénommé "sam taï", ce qui signifie "devenir thaï", c’est-à-dire shan. Le processus existe donc mais seulement à un niveau individuel, le montagnard kachin devenant shan à la suite de son entrée au service d’un Shan ou à la suite de son mariage avec une fille shan, c’est-à-dire en se convertissant au bouddhisme et en se consacrant à la pratique de la riziculture inondée de fond de vallée. L’intégration à la communauté shan se fait donc au niveau le plus bas de l’échelle sociale, les couches inférieures de la minorité shan de l’Etat kachin étant ainsi composées en majeure partie par des descendants d’esclaves ou de serfs kachin ( appelés Kha-p’ok par les Shan, Kha signifiant esclave) (ibidem).

Si le processus de transformation de certains Kachin en Shan était aisément observable, celui d’une assimilation directe des Kachin aux Birman n’a que très rarement été observé : "d’une façon générale, dans le Nord de la Birmanie, la transformation d’une population de montagnards en Birmans (un processus qui prenait au minimum plusieurs générations) passait toujours par le stade préliminaire d’une acculturation aux Shans" (ibidem). En effet, un processus de "birmanisation" permettait aux Shan de devenir Birman, et l’on a vu se développer dans le district de Myitkyina, entre 1921 et 1931, "une nouvelle catégorie de Shans : ceux qui se déclarent "Shans-Bamas", c’est-à-dire Shans en voie de birmanisation, dont le nombre ne dépassait pas quelques individus en 1921 et atteignait 23 000 dix ans plus tard" (ibidem, p. 43). La perte de la domination politique des Shan de l’Etat kachin sur les Kachin accentua le développement de ce processus, l’identification aux Birman s’avérant particulièrement aisée puisqu’ils partageaient avec eux les pratiques du bouddhisme et de la riziculture inondée. Ce cas précis illustre bien la pertinence des théories mobilisationnistes qui situent "l’ethnicité comme une ressource mobilisable dans la conquête du pouvoir politique et des biens économiques" (Poutignat, Streiff-Fenart, 1995, p. 105) : l’assimilation des Shan aux montagnards kachin était très peu vraisemblable, la préservation d’une identité culturelle à laquelle n’était plus attaché aucun avantage social ou politique particulier ne présentant plus guère d’intérêt, et pouvant donc justifier une volonté d’assimilation aux Birman qui constituent l’ethnie majoritaire dominante (à l’échelle étatique). "Les Shans vivant en dehors des Etats shan donnaient donc avant guerre des signes très nets d’assimilation progressive aux Birmans et cela même en pays kachin où les Birmans n’étaient pas majoritaires" (Fistié, 1985, p. 43).

Les exemples des relations interethniques existant entre les Birman, les Shan et les Kachin sont intéressants à plusieurs titres. Ils montrent en effet que qualifier un groupe ethnique de "minoritaire" ou de "majoritaire" implique de préciser le contexte précis de la situation observée tant le jeu de la diatopie peut être déformant ; que les frontières ethniques ne sont pas "étanches" puisque pouvant être franchies par un grand nombre de personnes et selon des modalités connues des intéressés (6); que les théories mobilisationnistes et interactionnistes fournissent des grilles de lecture opératoires : les processus de transformation de Kachin en Shan et de Shan en Birman, voire de Kachin en Birman avec une "étape shan", montrant que l’ethnicité, en tant que "processus continu de dichotomisation entre membres et outsiders, demandant à être exprimée et validée dans l’interaction sociale", est, lorsqu’elle est mobilisée, "non pas une forme d’archaïsme mais une expression de la modernité" (Poutignat, Streiff-Fenart, 1995, p. 110). Dans un espace polyethnique où de nombreuses populations aux iconographies différentes coexistent, le jeu des interrelations, comme celui de la circulation, peuvent induire des processus de transformation particuliers et orientés, "les marqueurs d’identité peuvent alors servir les stratégies d’adaptation et varier en fonction de la conjoncture économique et politique" (Conrad, in Matras-Guin, 1992, p. 20).

Conclusion

En tant qu’espaces polyethniques caractérisés par "une diversification culturelle qui n’a sans doute pas d’équivalent dans le monde" (G. Condominas), l’Asie du Sud-Est continentale, et à fortiori la région du Triangle d’Or, présente une grande complexité de situations dans lesquelles les références à la tradition et à la modernité sont multiples. L’opposition de deux mondes, traditionnel et moderne, est très facilement perçue à travers les dichotomisations proposées par les référents conceptuels habituels et les valeurs qui leur sont attribuées. En effet, l’on peut aisément se rendre compte que les référents conceptuels comme les situations vécues s’articulent tous autour d’une opposition tradition-modernité, faisant ainsi de celle-ci un concept majeur permettant d’appréhender des réalités contrastées. Mais cette référence postule des "valences différentielles" entre ce qui serait deux pôles de société, positif et négatif (valence positive et valence négative), certaines d’entre elles étant modernes et caractérisées par le mouvement, alors que d’autres seraient traditionnelles et caractérisées par le fixisme. Une grille de lecture telle que celle proposée par J. Gottman a ainsi le mérite d’associer le mouvement au jeu de la circulation, circulation qui modifie et transforme des sociétés distinguées par leurs iconographies respectives; il n’est donc pas opéré ici une distinction arbitraire articulée autour de l’opposition des associations tradition-fixisme et modernité-mouvement. Car, en effet, et ainsi que l’exprime F. Michel (1994, p. 285), "Si la tradition semble quelquefois dépassée par certains aspects de la modernité toute puissante, il faut rappeler que les sociétés "traditionnelles" n’existent pas ou qu’elles le sont toutes."

Ainsi, le traditionalisme "formel" des Akha de Thaïlande peut être perçu comme la réaction d’une société cherchant à protéger ses "icônes" du jeu d’une circulation destructrice et imposée. Dans ce cas, en effet, l’intime association de populations indigènes ("indigenous peoples") et de leurs terres, comme leur détermination à maintenir leurs modes de vie, sont nettement exprimées dans leur opposition à un changement imposé et destructeur. Von Geusau, par exemple, voit la société akha de Thaïlande modelée par des siècles de résistance passive aux interférences extérieures, ayant créé ainsi ce qui pourrait être appelé une culture de marginalisation. Et à travers la région, de nombreux mouvements indigènes ("indigenous movements") trouvent leurs racines dans la résistance aux oppressions culturelles, économiques et politiques (Colchester M., in Barnes, 1995, p. 70).

La nature de l’espace du Triangle d’Or (espace polyethnique et interétatique, entre tradition et modernité) sous-tend des dynamiques d’intégration territoriale et nationale qui s’opèrent aux dépens d’une frange de la population régionale. En effet, cette partie de population, couramment qualifiée de "minoritaire", "tribale", "ethnique" ou encore "montagnarde", est généralement impliquée dans la culture illicite du pavot à opium et a souvent fournit des effectifs très appréciés dans des luttes armées, coloniales ou communistes par exemple. Les caractéristiques géographiques et historiques de la région ont ainsi été utilisées et mises à profit selon des objectifs parfois profondément différents : si la culture du pavot a accentué la marginalisation de certains "Peuples du Triangle d’Or", elle a également justifié et cautionné les politiques d’intégration développées par les trois Etats.

 

 

Troisième partie

 

Le Triangle d’Or,

ensemble spatial polyethnique et interétatique

 

 

Le Triangle d’Or est le nom donné à un espace particulier d’Asie du Sud-Est continentale dont il exprime la richesse. La particularité de cet espace réside dans l’exploitation et la mise en valeur de ses qualités et de ses contraintes, qu’elles soient d’ordre géographique, historique ou politique. Le Triangle d’Or peut ainsi d’abord être défini comme un ensemble spatial collinéen et montagneux au relief tourmenté et à l’importante densité forestière. C’est ensuite un espace qui est longtemps resté "hors du temps", n’ayant été bouleversé par la modernité que récemment, et restant donc en cela marqué par "l’archaïsme" des traditions des populations "primitives" qui y demeurent. Enfin, c’est un espace qui, en plus d’être polyethnique, est aussi interétatique puisque surimposé aux frontières politiques de trois Etats.

Le Triangle d’Or est donc déterminé par de nombreuses discontinuités spatiales associées les unes aux autres et révélées par la circulation et les échanges des groupes humains. C’est en effet par le jeu des acteurs que les discontinuités statiques contraignantes (caractéristiques topographiques et biogéographiques surtout) ont été exploitées de façon positive, générant ainsi des discontinuités dynamiques endogènes et exogènes (caractéristiques ethniques et nationales, économiques, politiques et organisations politico-territoriales). (au sujet des discontinuités spatiales, voir Gay J.C., 1995, et Brunet R., 1967). C’est donc d’un espace qu’il s’agit ici et non d’un territoire comme on le dit souvent : de nombreux et instables territoires sont en effet une des caractéristiques premières du Triangle d’Or.

D’une superficie de 225 000 km2 (Boucaud et Boucaud, 1985, p.23), la dite région englobe les hauts reliefs du Nord-Est de la Birmanie, du Nord de la Thaïlande et du Laos. Les caractéristiques du milieu et les niveaux de développement économique des populations qui y vivent ont permis le développement d’activités illégales et insurrectionnelles dont les origines et les causes sont extérieures à la région.

Cultures illicites du pavot à opium, guerres coloniales et guérillas communistes, minorités ethniques regroupées en groupes insurrectionnels, armées privées et régulières, milices gouvernementales, influences étrangères multiples, tout est réuni pour faire du Triangle d’Or "un laboratoire vivant" de la géopolitique et de la géostratégie en Asie du Sud-Est continentale.

L’espace du Triangle d’Or sera donc abordé à travers ses deux caractéristiques majeures, opium et guérillas, avant d’observer les différentes réactions étatiques et les mesures de lutte adoptées par les gouvernements.

3. Le Triangle d’Or, entre contraintes et qualités.

Les acteurs de la région ont réussi à exploiter avantageusement un espace particulier pénalisé par sa situation, du moins selon des critères communs. En effet, c’est une région au relief très contrasté (maxima de 2 600 m) dont les complexes systèmes de pentes s’associent à une végétation très dense que permet un climat tropical de mousson. Les conditions d’accessibilité étant ainsi particulièrement difficiles, les réalisations d’infrastructures routières sont très peu développées et la région reste considérablement enclavée, surtout en saison des pluies lorsque les sols latéritiques sont détrempés. Cette déficience des axes de communication, et le fait qu’ils ne soient utilisables que saisonnièrement, rend le développement des économies marchandes courantes impossible sinon très difficile, et les contrôles étatiques aléatoires dans des régions frontalières où, de surcroît, la grande majorité des populations sont mobiles et donc plus ou moins insaisissables.

Ces caractéristiques, qui sont autant de contraintes pour les autorités étatiques, ont été judicieusement exploitées par différents acteurs, qu’ils soient cultivateurs de pavot à opium, guérilleros autonomistes et/ou communistes, ou les deux à la fois.

3.1. Un ensemble spatial de production "illégale".

La culture du pavot à opium dans la région est la résultante de divers facteurs, historiques, géographiques et politiques. La présence du Papaver somniferum dans les collines et montagnes du Triangle d’Or n’est attestée qu’au cours du XIX ème siècle, lorsque les tribus hmong et yao fuirent la Chine du Sud en exportant leur connaissance de la culture du pavot. Mais la plante n’est pas originaire de l’Asie orientale, loin s’en faut.

3. 1. 1. L’opium, de la Grèce ancienne au Triangle d’Or.
En effet, celle-ci était bien connue des Grecs anciens et des civilisations du Proche-Orient qui l’utilisait à des fins religieuses et/ou médicales. L’opium ne fut introduit en Asie qu’au VII ème siècle par les marchands arabes, la Chine mentionnant dès lors dans de nombreux rapports les usages médicaux qu’elle en faisait. L’Empire du Milieu connut une large consommation d’opium après que l’Empereur ait imposé une prohibition sur le tabac qui était alors abondamment fumé. Ainsi, au début du XIX ème siècle, des millions de Chinois étaient de vrais opiomanes, créant par-là même un vaste marché pour la drogue qui était jusque là fournie par les Portugais, également importateurs du tabac. Les Anglais, qui s’annoncèrent au XVIII ème siècle comme le principal pouvoir européen dans la région, réalisèrent rapidement l’énorme potentiel que ce marché leur offrait, et supportèrent la mise en culture de vastes plantations de pavot en Inde du Nord afin d’exporter l’opium en Chine (Anderson, 1993, pp. 115-116). L’opium permettait en effet à l’Angleterre de résorber le déficit de ses échanges avec la Chine, celle-ci exportant ses thés, soies et porcelaines mais n’important rien du fait de son autosuffisance (1). Lorsque les seigneurs chinois se rendirent compte des terribles effets provoqués par la consommation de l’opium, ils tentèrent à plusieurs reprises d’en stopper les importations, mais les marchands anglais et chinois (Hong) ignorèrent les décrets successifs. Ainsi les entrées d’opium indien en Chine étaient en moyenne annuelle de 340 tonnes pour la période 1811-1821 et atteignirent 1 841 tonnes entre 1830 et 1840, pour un nombre approximatif de deux millions d’opiomanes à la fin des années 1830 (Boyes et Piraban, 1991, p. 13).

Les relations entre la Chine et l’Angleterre se dégradèrent dès 1839, lorsque la première guerre de l’opium éclata à la suite de l’envoi par l’empereur d’un commissionnaire qui confisqua et détruit 2 000 tonnes d’opium dans le port de Canton fermé dès lors au commerce étranger (figure 10). La réaction anglaise consista à envahir Canton puis à forcer la Chine à légaliser l’opium sur lequel un très fort prix fut d’ailleurs imposé (Boyes et Piraban, 1991, pp. 15 et 20). Selon des estimations, environ 15 millions ou encore un quart des Chinois étaient opiomanes en 1886 (Boucaud et Boucaud in Anderson, 1993, p. 116). Cette première guerre de l’opium s’acheva par la signature du traité de Nankin qui impliquait le paiement de 21 millions de dollars d’indemnités, la cession de l’îlot de Hong Kong et l’ouverture au commerce de cinq ports (2) (Boyes et Piraban, 1991, p. 20).

Une seconde guerre de l’opium éclata en 1856 et déboucha sur une nouvelle défaite chinoise en 1858, ce qui permit aux Anglais d’imposer la légalisation des importations d’opium. C’est à ce moment là de l’histoire que se situe le tournant décisif inaugurant la propagation de la culture du pavot en Asie orientale et sud-orientale. En effet, réalisant qu’elle ne pourrait jamais endiguer le flux croissant d’opium anglo-indien qui ravageait sa population et ruinait son économie, la Chine commença à développer la culture du pavot en particulier dans les provinces du Sichuan et du Yunnan. Les paysans de Chine du Sud ne furent pas long à trouver leurs récoltes très intéressantes, surtout pour ceux qui vivaient en montagne où l’opium, de faibles poids et volume mais de haute valeur, leur fournissait un produit avantageux. Cette politique économique initiée en 1860 eu rapidement des effets positifs puisque, dès 1875, environ un tiers des surfaces arables du Yunnan était consacré au pavot à opium et que les productions chinoises étaient deux fois plus importantes que les importations en 1883 (Anderson, 1993, p. 116).

La stratégie politico-économique de la Chine a donc permis à ses populations méridionales de s’initier à la culture du pavot à laquelle les Hmong se trouvèrent probablement par-là même impliqués au milieu du XIX ème siècle, avant leur fuite devant les campagnes de pacification chinoises. En effet, lorsque les populations tribales migrèrent progressivement vers le Sud, dans les régions actuelles de Birmanie, Thaïlande et Laos, elles emportèrent avec elles des graines et une connaissance de la culture du pavot qu’elles diffusèrent dans ce qui allait devenir le Triangle d’Or. La Chine ne déclara la culture de l’opium illégale qu’en 1949, créant ainsi une situation inconfortable pour les paysans rompus à la culture du pavot. La Thaïlande, elle ne suivi l’exemple qu’en 1959, même si, dès 1360, la consommation autre que médicale était désapprouvée (Anderson, 1993, p. 116). En Birmanie, si la loi interdisait la production, la consommation et le commerce de l’opium depuis 1946, les Etats shan disposèrent jusqu’en 1964 d’une totale liberté, la tradition de l’opium étant vieille de plus de deux siècles à l’Est de la Salween. Depuis 1965 la loi birmane proscrit toute activité liée à l’opium dans toute la Birmanie, Etats shan compris, mais une réelle volonté d’application est loin d’être atteinte (Boucaud et Boucaud, 1985, pp. 25-27). Quant au Laos, les volontés politiques n’ont pas été affirmées dans le sens d’une prohibition, que ce soit de la production ou du commerce.

Ainsi, si la Chine s’est vue imposée la consommation d’opium et, plus indirectement la production, par les politiques économiques anglaises, elle en a, malgré elle, exporté la culture chez ses voisins méridionaux. C’est, paradoxalement, en cherchant à inverser le sens de l’évolution (campagnes de suppression de l’opium dès 1906, poursuivies par le Kuomintang (République de Chine), puis par les communistes en 1949 (République populaire de Chine)), que la culture de l’opium s’est répandue vers le Sud, dans les montagnes d’Asie du Sud-Est continentale, comme en Thaïlande par exemple.

L’exemple de la Thaïlande

La première interdiction portant sur le commerce et la consommation d’opium remonte en 1811 sous Rama II, prohibition réitérée en 1839 par Rama III qui décréta la peine de mort pour les trafiquants majeurs. C’est malgré cet état de fait que les négociants britanniques continuèrent leur commerce fructueux mais illégal sous la protection de la toute puissante Angleterre. Celle-ci poussa même jusqu’à forcer Rama IV à accepter ses volontés en établissant une franchise royale sur l’opium, laquelle profitait largement aux riches et nombreux commerçants chinois de Thaïlande par qui était importée la précieuse marchandise. La difficulté, pour le monopole royal, de s’approvisionner en quantités suffisantes d’opium pendant et après la seconde guerre mondiale, impliqua pour la première fois en 1947, l’autorisation de la culture du pavot dans les montagnes du Nord. C’est ainsi qu’afflua un nombre croissant de Hmong dans la région et que la production thaïlandaise d’opium augmenta considérablement, suivie rapidement par celle des Etats shan de Birmanie. La politique inaugurée en 1947 eut donc des effets considérables sur la transformation de l’espace montagneux thaïlandais et sur les conditions d’émergence du Triangle d’Or.

Le coup d’Etat réussi de 1957 amena au pouvoir un gouvernement qui, en 1959, rendit illégales la culture du pavot comme la production, l’importation et l’exportation de l’opium de toutes les drogues en Thaïlande, ligne politique qui a depuis été suivie par tous les gouvernements (Boyes et Piraban, 1991,pp. 30-32).

Le rôle de la France et des Etats-Unis dans la diffusion de l’opium

Si l’Angleterre porte réellement une lourde responsabilité quant à la diffusion de cette culture et de cette consommation en Asie, d’autres acteurs ont également joué des rôles primordiaux dans les processus menant à l’émergence du Triangle d’Or. En effet, la France et les Etats-Unis ont été directement impliqués dans les activités gravitant autour du commerce de l’opium.

Ainsi la consommation de l’opium se serait d’abord répandue de la Chine du Sud au Nord du Vietnam durant les premières années des échanges sino-britanniques, ce qui semble logique étant données les dimensions chinoises que revêt la culture vietnamienne. A l’instar des pratiques britanniques, les Français utilisèrent l’opium pour financer et rentabiliser leurs entreprises coloniales en instaurant un monopole à leur avantage. Ce monopole des importations et des ventes fournissait ainsi au début des années 1900 un tiers des recettes coloniales d’Indochine. Mais, avec le déclenchement de la seconde guerre mondiale et la grande difficulté que cela impliquait dans le maintien des échanges avec les principaux pays fournisseurs (Iran, Turquie et Yunnan chinois), le développement local de la culture du pavot devenait l’unique recours possible pour satisfaire la demande des quelques 100 000 opiomanes d’Indochine. Les minorités ethniques les plus versées dans la culture du pavot furent donc considérablement encouragées à augmenter leurs productions, les Hmong devenant par-là même les principaux fournisseurs des autorités coloniales françaises. L’accroissement de la production atteignit ainsi 800 % en l’espace de quatre ans, avec 7,5 tonnes en 1940 et 60,6 en 1944. L’engagement des autorités coloniales dans la production et le commerce de l’opium finit néanmoins par être officiellement stoppé, l’opinion publique défavorable prenant de plus en plus d’importance après la guerre.

Mais l’émergence du mouvement nationaliste indépendantiste viet-minh dès la fin du conflit mondial impliqua rapidement la France dans un type de conflit non conventionnel (une guérilla de stratégie asiatique qui prend très vite les proportions d’une véritable guerre) dans lequel les opérations clandestines des services de renseignement s’avéraient primordiales. L’utilisation par ces services des minorités ethniques du Laos et du Nord du Vietnam d’une part et, d’autre part, la faible valeur des financements gouvernementaux qui leur étaient alloués, firent que l’opium devint la ressource financière majeure des opérations militaires clandestines françaises. Le financement par l’opium n’était d’ailleurs pas le seul avantage dont bénéficiaient les services français, l’achat de la drogue aux populations tribales productrices permettant également de s’assurer leur loyauté contre les Vietnamiens nationalistes, d’autant plus que ceux-ci étaient perçus par ceux-là comme des oppresseurs et des colonisateurs. Lorsque la France perdit la bataille de Dien Bien Phu, en 1954, les services spéciaux dirigeaient 40 000 hommes de troupe d’origine montagnarde dont la plupart étaient des Hmong (Boyes et Piraban, 1991, pp. 26-30).

Le développement de la culture du pavot par la France au Laos et au Nord-Vietnam, au sein de populations montagnardes semi-nomades, contribua grandement à sa diffusion dans les montagnes de l’éventail nord-indochinois et donc à l’émergence de l’espace du Triangle d’Or.

L’intervention des Etats-Unis dans la région et leur prise en main du gouvernement de la République du Vietnam (Sud) au milieu des années 1950, les confronta rapidement aux réalités de la guerre non conventionnelle menée par le Viet-Minh, laquelle appelait en réaction des méthodes tout aussi peu conventionnelles. Ainsi, les Etats-Unis et la CIA tout particulièrement, commencèrent à suivre la direction déjà prise auparavant par les Français, le développement de liens étroits avec les minorités ethniques par la CIA en 1959 permettant ainsi de lancer des guérillas dans le Nord du Laos avec les Hmong. C’est parmi eux que le général Vang Pao fut choisi pour diriger les 30 000 hommes formés et utilisés par la CIA. En 1965, les conditions liées à la guerre ayant obéré de nombreux problèmes économiques dans les populations de cultivateurs de pavot, la CIA commença à effectuer le transport de l’opium par sa propre compagnie aérienne, Air America, afin de faciliter les conditions de vie des Hmong et de s’assurer de leur attachement par la même occasion. Si ce type d’opération de soutien du trafic d’opium par les Etats-Unis leur a permis de lutter contre le Viet-Minh, il y eut également des répercussions néfastes, une partie de l’opium transformé en héroïne étant consommé par 25 000 à 37 000 GI’s du Vietnam (Boyes et Piraban, 1991, pp. 32-34).

Après la défaite des Etats-Unis, la République populaire démocratique du Laos légalisa la culture du pavot à opium lors de sa prise du pouvoir en 1975, mais cet aspect de l’économie laotienne a toujours été gardé secret.

Les opérations menées successivement par la France et les Etats-Unis ont donc permis le développement de la culture du pavot dans les hautes terres de l’éventail nord-indochinois et favorisé l’émergence de l’espace de production illégale du Triangle d’Or. Le succès qu’a connu la culture du pavot à opium dans la région est impressionnant par son ampleur, l’augmentation de la production prenant vite des proportions considérables, passant de 80 tonnes dans les années 1940 à 1200 en 1988 et 2400 en 1990. (voir tableau 4, et figure 10). La Birmanie est ainsi devenue le plus gros producteur d’opium mondial, avec un peu moins de 3000 tonnes pour la seule année 1994, c’est-à-dire plus que la production totale du Triangle d’Or tout entier en 1990 ! (Labrousse A., 1994, p. 141).

Année / Pays

Laos

Birmanie

Thaïlande

1940

30

40

7

1960

150

400

100

1988

250

900

30

1990

350

2000

30

3. 1. 2. La culture de l’opium : des équilibres complexes menacés.

La diffusion du pavot à opium dans l’espace collinéen et montagneux s’est faite certes selon des conjonctures historiques bien précises mais également en fonction de facteurs écologiques. En effet, si la culture du pavot dans une région tropicale ou subtropicale exige une altitude minimum requise de 850 mètres, les meilleures conditions sont trouvées sur les sols alcalins de plus de 950 ou 1 000 mètres (Anderson, 1993, p. 119), hauteurs à partir desquelles l’humidité et la fraîcheur adéquates permettent des productions optimales. Les préférences lors du choix de situation des essarts de pavot vont aux crêtes ou aux pentes les plus aérées, la brise et la fraîcheur étant des facteurs importants car ils contribuent à figer la résine s’écoulant des bulbes incisés, résine qui, autrement, risque d’être en partie perdue.

Mais, en rendant l’accessibilité particulièrement difficile, le relief tourmenté du Triangle d’Or donne à la région un caractère géographique marginal convenant parfaitement au développement de ce type d’économie marchande illégale. En effet, l’on peut observer, avec M. Gutelman, que "l’opium, de par ses qualités intrinsèques est une marchandise particulièrement bien adaptée aux régions éloignées, au relief compliqué et qui ne disposent pas des moyens et des réseaux de communication nécessaires au développement d’une économie marchande courante." (Etudes Rurales, 1974, p. 514). L’opium permet de concentrer une grande valeur marchande sous un faible poids et un petit volume et, atout supplémentaire exceptionnel sous ce type de climat, permet une conservation de l’ordre de plusieurs années sans altération.

Les producteurs (Wa, Shan, Hmong, Yao, Lisu, Akha, etc.), essarteurs semi-nomades, cultivent deux sortes d’essarts : ceux de la culture pluviale du riz de montagne (situés le plus souvent dans des fonds de vallons humides) et ceux de la culture associée de pavot et de maïs (situés sur les crêtes ou les pentes aérées). L’épuisement des sols, qui ne sont ni enrichis par des apports extérieurs de matière organique, ni soumis à jachère, est ici quasi-systématique; les parcelles sont alors abandonnées (plus ou moins rapidement selon les disponibilités et les pressions foncières, fonctions des pressions démographiques importantes) et recouvertes par des savanes improductives à Imperata cylindrica ou, dans le meilleur des cas, recolonisées par des forêts secondaires qui redeviendront primaires si les conditions sont favorables. Ce phénomène implique la migration des villages (qui se fait progressivement par familles nucléaires ou étendues) et l’ouverture de nouveaux essarts en forêt primaire. Cette technique de production s’avérait viable lorsque la croissance démographique était moindre que l’actuelle : ces sociétés connaissaient un équilibre technique, économique et social satisfaisant (3), le riz étant destiné à l’alimentation humaine, le maïs cultivé en rotation avec le pavot servant à l’élevage de quelques porcs (souvent réservés aux cérémonies et fêtes rituelles, la chasse fournissant la viande des repas ordinaires), et le pavot fournissant les ressources monétaires nécessaires à l’obtention de biens de consommation souvent d’origine industrielle.

Le fragile équilibre de ces populations s’est vu très sérieusement menacé par leur expansion démographique que l’on peut attribuer à deux facteurs essentiels. Le taux de croissance naturelle est effectivement élevé, généralement de l’ordre de 3 %, mais ce sont surtout les incessants flux migratoires qui sont à l’origine de la majeure partie de l’augmentation. La Thaïlande est en effet une destination privilégiée pour les réfugiés de Birmanie qui y affluent depuis 1948, alors que le Yunnan fournit lui des migrants à destination de la même Birmanie (plusieurs milliers d’Akha et de Wa en 1972 par exemple). Mais l’expansion de la demande d’opium à partir de 1965, avec celle de l’héroïnomanie dans les grandes métropoles d’Asie et chez les soldats américains du Vietnam, associée à la forte croissance démographique des sociétés productrices, a très vite provoqué un rétrécissement des possibilités de production dans le cadre de l’essartage traditionnel.

La déforestation intensive dans le Triangle d’Or fut donc le corollaire de la recherche de nouvelles terres à cultiver, les conséquences s’avérant alors particulièrement graves, écologiquement, socialement et économiquement. En effet, le manque de terres et la perte des potentiels pédologiques implique une diminution généralisée de la productivité du travail et des rendements agricoles qui incite les cultivateurs à se tourner vers des terres "nouvelles". Les sommets des vallées sont ainsi de plus en plus mis en culture, générant des dynamiques érosives complexes : "disparition des terres, lessivages, envahissement par l’Imperata cylindrica, diminution du pouvoir des sols de rétention des eaux, perturbations des systèmes hydrologiques des vallées avec variations très brutales du niveau des eaux dans les rizières des plaines au moment de la saison des pluies, etc." (Gutelman, Etudes Rurales, 1974, p. 519). La déforestation du Nord de la Thaïlande (1/5 ème du pays, 100 000 km 2) est en effet poussée particulièrement loin : il est estimé que plus de 75 % de la région était recouvert de forêts au début du XX ème siècle et que le taux annuel de déforestation atteignait 3 % pendant la première moitié du siècle. De 1961 à 1965 les forêts du Nord furent réduites de plus de 8 %, de 10 % pour les sept années suivantes (équivalent à 10 978 km 2), et entre 1972 et 1978 environ 28,5 % du total restant disparut ! Ainsi, en 1988, 47,39 % de la superficie forestière originelle subsistait encore en Thaïlande du Nord (forêts primaires et secondaires ou replantées) mais seulement 30 % de celle située au-dessus de 800 mètres, 208 000 hectares étant couramment déforestés chaque année ! (Anderson, 1993, pp. 42-45).

Cette crise environnementale aiguë est évidemment ressentie par les sociétés qui, en la générant partiellement par leurs modes d’exploitation de l’espace, remettent en question leurs propres modes de subsistance : la forêt joue en effet un rôle essentiel pour la survie des hommes et des bêtes, fournissant le bois de construction, de chauffage, les plantes médicinales, l’opium servant d’ailleurs de panacée dans les montagnes, les plantes comestibles et la réserve de chasse. Mais pour ces sociétés, les forêts ne procurent pas seulement nourriture et autres produits nécessaires à leur survie, mais elles sont aussi des sources de réjouissance et un lien important avec le passé à travers le culte des ancêtres et des esprits qui résident dans les espaces forestiers conservés autour des villages (4). Ainsi, compte tenu de la grande importance que tient la forêt dans les modes de vies et les représentations de ces populations, il est évident que la dégradation des écosystèmes ne peut pas leur être totalement imputée. En effet, certaines recherches menées dans le Nord de la Thaïlande ont indiqué que les nombreuses constructions de routes à flancs de collines, sur des pentes abruptes, causeraient beaucoup plus de problèmes d’érosion et de sédimentation que l’agriculture itinérante, d’autant plus qu’il n’y a environ que 4 % des régions montagneuses du Nord qui soient soumises à culture (ibidem). De plus, Lewis et Lewis indiquent qu’il n’y avait, d’après McKinnon, que quatre millions de personnes qui dépendaient plus ou moins de l’agriculture sur brûlis en 1977 en Thaïlande, et donc que, si cette estimation est exacte, cela signifierait que la population tribale ne composerait que 10 % des cultivateurs sur brûlis du pays (Lewis et Lewis, 1988, p. 15). Les responsabilités vis-à-vis de la déforestation sont donc partagées, ainsi que le montre F. Durand lorsqu’il observe les dimensions prises par l’exploitation forestière des périodes coloniales et postcoloniales : en 1912, un quart de la superficie forestière thaïlandaise avait déjà disparu, soit bien avant les grosses vagues migratoires du Yunnan et de Birmanie, et, avant la seconde guerre mondiale, la production de teck était de 200 000 m3 par an et celle des grumes d’autres bois de 500 000 m3, soit "seulement" 25 à 30 % de ce que sera la production des années 60 ! (Durand, 1994, pp. 89-172).

Aux désastres causés à l’économie et à l’écologie de la région sont venus s’ajouter d’autres éléments qui ont consacré le Triangle d’Or comme un espace aux équilibres précaires. En effet, si le caractère géographiquement marginal de la région a fournit un avantage d’ordre stratégique pour la production d’une denrée illégale, les contrôles étatiques y étant très faibles sur tous les plans, militaire, politique et administratif, il a aussi permis à de nombreux acteurs non-étatiques d’intervenir dans une zone interétatique qui est aussi zone de passage. Ainsi, chaque minorité, ethnique, religieuse ou politique, "poursuivant ses propres objectifs, contribue à "l’universelle explosion des particularismes" qui affecte la majorité des Etats lorsqu’ils ne sont pas structurés en Etats-nations... (et) les tensions internes peuvent rapidement y prendre une dimension plus large, soit que les acteurs non-étatiques soient aussi localisés en position frontalière et d’intersection, frontière-obstacle, soit qu’ils puissent disposer d’appuis logistiques dans les pays voisins, soit les deux." (Foucher M., 1991, p. 301).

3. 2. Le Triangle d’Or des guérillas.

Si le Triangle d’Or est caractérisé par la manne de l’opium, il l’est également par les guérillas qui vivent de son commerce. Les mouvements armés, issus de divers horizons, y sont en effet très nombreux et ce sont cette diversité et cette multitude qui fondent vraiment l’extrême complexité géopolitique de la région. La guérilla, qui a longtemps été associée au mythe de la guerre héroïque, est désormais définie comme un conflit de basse intensité (Low intensity conflict selon la formule du Pentagone en 1986) qui diffère d’une guerre par son ampleur mais aussi et surtout par son substrat idéologique. La propagande est le moteur de la guérilla, ses causes sont justes puisqu’il lui faut défendre souvent l’opprimé. Mais la réalité est beaucoup plus amère, la guérilla dépendant quasi systématiquement d’un ou de plusieurs pays de soutien qui la manipule en fonction de ses propres intérêts inavoués. L’Asie du Sud-Est continentale, de par les héritages laissés par une géohistoire complexe, fournit un terrain de prédilection au développement des guérillas dont la majeure partie ont su exploiter les potentiels offerts par les montagnes du Triangle d’Or.

Guérillas communistes, guérillas sécessionnistes et guérillas de la drogue, selon les termes de M. Dassé, sont apparues au cours de la seconde guerre mondiale et se sont multipliées depuis en prenant parfois des dimensions considérables (figure 11). Si la plupart de ces mouvements émergèrent par souci de revendication, politique, nationaliste ou encore religieuse, beaucoup d’entre eux firent ensuite de ce qui était à l’origine un simple moyen de financement leur motivation principale. La culture du pavot à opium qui se développa un moment afin de permettre des financements autonomes augmenta brutalement lorsque le commerce de la drogue devint une finalité en soi. L’espace altitudinal, polyethnique et interétatique du Triangle d’Or devenait ainsi réellement illégal et marginal, ses nombreuses contraintes étant judicieusement tournées en avantages

3. 2. 1. Les guérillas communistes.

L’apparition des guérillas en Asie du Sud-Est se fait durant la seconde guerre mondiale lorsque l’URSS et la Chine demandent aux PC asiatiques de lutter contre le "fascisme japonais" (la Chine est attaquée par le Japon depuis juillet 1937). Des alliances sont contractées entre les Britanniques et les communistes en Malaysia, au Sarawak et en Birmanie, les premiers fournissant l’entraînement et les armes (1) et les seconds les hommes et la connaissance du terrain. Ainsi, même si les luttes effectives contre les armées nippones seront très limitées, elles permettront de préparer les guérillas d’après-guerre. Le conflit mondial aura montré en effet que l’Occident n’était pas invincible et qu’il était affaibli par l’effort de guerre, offrant ainsi de bonnes conditions pour mettre fin au colonialisme.

Si la conquête du pouvoir en Asie du Sud-Est est un objectif que partageaient l’URSS et la Chine, leurs approches respectives différaient quant aux tactiques à adopter. Pour les uns c’était à la classe ouvrière de demeurer l’élément essentiel de la révolution alors que les autres c’était à la paysannerie, plus nombreuse, de jouer ce rôle fondamental. L’idée de promouvoir des insurrections armées germe lors du Festival international de la jeunesse de Prague en août 1947, et sera entérinée la même année par le Cominform. Le Viet-Minh fournit le modèle du terrorisme urbain et de la guérilla rurale, les moyens politiques démocratiques étant éliminés. La discorde sino-soviétique apparaît dès 1949 lorsque la République populaire de Chine de Mao cherche à imposer sa tactique de "l’encerclement des villes par les campagnes" et du "Front unifié" (2). L’application du modèle insurrectionnel chinois prôné par Mao implique de déterminer les conditions locales optimales qui permettront son développement. Mao puise ses principes fondamentaux parmi les grands classiques chinois (3), chez Sun Tse (Sun Tze, 1993), le théoricien de "l‘Art de la guerre" et dans les Trois royaumes, roman de chevalerie historique (4) : "Ce qui est extraordinairement frappant est que Mao a suivi tous les principes de Sun Zi et des Trois royaumes, mais tout en les "marxisant" et bien entendu les adaptant aux conditions modernes, en ce qui concerne la stratégie directe." (Dassé, 1993, p. 133).

Les conditions optimales d’implantation d’un mouvement insurrectionnel dépendant entre autres des facteurs géographiques, sociaux, économiques et politiques, c’est sur une région montagneuse à l’accessibilité difficile, donc plus ou moins isolée, pauvre et sous-administrée, que le choix sera porté en Thaïlande comme en Birmanie. Les montagnes de l’éventail nord-indochinois réunissaient ces conditions ainsi qu’un autre paramètre important du point de vue stratégique : elles étaient habitées par des populations minoritaires dominées qui pouvaient se considérer opprimées et même colonisées par les ethnies des plaines. Si l’on considère, qu’ "une autre grande caractéristique (héritée des stratèges impériaux chinois) est de toujours rechercher à légitimer la guerre en lui conférant comme but de "restaurer la paix"... , qu’il faut démontrer qu’on est contraint à la guerre, qu’on ne l’accepte que parce que c’est l’autre qui la provoque ( le fameux "fauteur de guerre" du marxisme) et qu’en tout cas elle a toujours un but noble ..." la présence des minorités ethniques du Triangle d’Or constitue alors un avantage stratégique certain (ibidem, p. 135).

La région montagneuse du Triangle d’Or offrait donc les deux conditions primordiales au lancement de mouvements de guérillas. L’édification de refuges qui seront ensuite transformés en places fortes est l’élément prépondérant, ces zones sûres étant appelées bases d’appui par Mao, bases arrières par le général vietnamien Giap et bases libérées par les mouvements communistes contemporains, tels ceux de Birmanie et de Thaïlande par exemple (ibidem, p.53). Mao estime ainsi que le choix d’une région montagneuse permettant de s’y dissimuler aisément est à privilégier, d’autant plus que l’utilisation à grande échelle du matériel motorisé et moderne faisant la supériorité de l’ennemi n’en sera que plus problématique. La nécessité de conquérir pacifiquement les populations des territoires choisis apparaît également comme fondamentale, leur appui s’avérant précieux dans une guerre de partisans. Mais il ne s’agit pas ici de faire de la propagande communiste qui ne serait pas comprise par les populations montagnardes, il faut plutôt, selon le général Giap, "aborder les problèmes qui leur tiennent à cœur en des termes qu’elles puissent comprendre" afin non de "faire changer l’adhésion à une doctrine, mais d’engager irrationnellement dans un processus actif. Ce n’est plus d’amener un choix, mais de déclencher des réflexes. Ce n’est plus de transformer une opinion, mais d’obtenir une croyance active et mythique." (ibidem, p. 55).

C’est après l’échec des insurrections de 1948, initiées surtout par l’URSS, que seront adoptés les principes révolutionnaires chinois. Suite aux actions françaises et américaines en Indochine (grave échec du Viet-Minh en 1951 à Vin Yen, par exemple), à la mort de Staline en 1953 (auquel succède Krouchtchev dont le militantisme est nettement moins accentué) et à la signature, le 8 septembre 1954 à Manille, du pacte portant création de l’Organisation du Traité de l’Asie du Sud-Est, les Soviétiques renoncent à leurs aspirations en Asie du Sud-Est alors que la Chine se retire pour se donner une apparence pacifique lors de la Conférence de Bandoeng en avril 1955. Mais dès la première Conférence des PC à Moscou en septembre 1957, Mao annonce la position militante que la Chine adoptera à partir de 1958 : "Le vent d’est l’emporte sur le vent d’ouest" (ibidem, p. 36).

Le parti communiste de Thaïlande.

Le Communist Party of Thailand (CPT), créé le 1er décembre 1942 pour lutter contre les Japonais, reçoit sa première aide en armement de la Chine en 1960, et dissémine ses "bases libérées" dans le Nord du pays, le Nord-Ouest étant montagneux et le Nord-Est, particulièrement pauvre et sous-administré, se trouvant proche du Laos où le Vietnam ouvre des centres de formation destinés aux cadres du CPT. Le véritable déclenchement de l’insurrection communiste en Thaïlande se fera à la suite de l’installation de l’armée de l’air américaine en Thaïlande dès le 7 février 1965. La réaction du Vietnam réside alors dans la création, au Nord Laos, du Quartier Général 30 dont les deux "écoles anti-américaines" où seront formés militairement les Hmong. A cette époque les services de sécurité thaïlandais estiment les guérilleros armés et non armés à environ 400 ou 500, dont seulement 200 dans le Nord (la base du Sud, Surat Thani, comptant 200 à 300 hommes). Le soutien du Vietnam au CPT s’explique par l’importance de la minorité vietnamienne du Nord-Est (plus de 50 000 réfugiés du Tonkin ayant fui les Français en 1946), par la volonté de prendre la Chine de vitesse dans leurs luttes d’influence respectives et d’intimider une Thaïlande qui sert de base arrière américaine. La Chine, voyant les velléités vietnamiennes d’un mauvais œil, décide alors de privilégier leur blocage au détriment de la progression du CPT, érigeant dès 1969 une Armée de défense de la frontière ou 11 ème armée, composée à 80 % de Hmong et à 20 % de Yao et de Wa, et chargée de contrer en douceur le Vietnam dans le Nord de la Thaïlande. Ainsi, à partir de 1970, la Chine s’implique concrètement en prenant en main la guérilla sur le terrain.

C’est dans le Nord que la nouvelle stratégie chinoise sera la plus efficiente, les aides matérielles y étant aisément acheminées dans des bases de montagnes quasi imprenables et où la culture sur brûlis pouvait être pratiquée avec l’aide des Hmong. En janvier 1979, lorsque le CPT est expulsé du Laos, quelques 10 000 guérilleros communistes sont disséminés en Thaïlande. Un retournement de situation se produit cette même année lorsque le CPT propose ses services au gouvernement thaïlandais pour lutter contre l’agresseur vietnamien avant que la Chine ne l’abandonne pour s’allier avec la Thaïlande contre le Vietnam : "les conflits nationaux sont devenus plus importants que les conflits de classe" (Dassé, 1993, p. 95). Dès lors les effectifs du CPT s’effondrent : 9 000 guérilleros en 1980, 7 000 en 1981, 3 300 en 1982, les 800 Hmong de la Province de Tak se rendent et, en 1984, les combattants communistes ne sont plus que 920.

Mais, néanmoins, malgré cet échec cuisant et un grave affaiblissement, le CPT a montré depuis 1989 des signes de réorganisation. Ainsi il subsisterait, au Nord, quelques 120 guérilleros à Nan, 50 à 60 à Mae Hongson, 150 dans le Nord-Est et environ 50 à 100 le long de la frontière birmane, au Sud de Kanchanaburi, ces derniers collaborant avec la petite centaine de membres du PC de Birmanie qui subsistent dans le Tenasserim (ibidem, p. 96). La guérilla communiste en Thaïlande n’est donc pas totalement éteinte et pourrait se réactiver si la Chine amorçait un nouveau revirement dans les objectifs de sa politique extérieure, ce qui est peu probable étant donné le rapprochement presque forcé qu’elle a opéré vers les pays d’Asie du Sud-Est lors de son isolement international après les événements de juin 1989.

Le parti communiste de Birmanie.
Le Communist Party of Burma (CPB) est créé le 15 août 1939 à Rangoon par six intellectuels marxistes dont Aung San, futur héros nationaliste de l’indépendance, et U Nu, futur Premier ministre. La déclaration d’indépendance de la Birmanie le 1er août 1942, durant l’occupation japonaise, réjouit les Anglais qui fourniront, début 1945, armes et entraînement aux guérilleros du CPB par l’intermédiaire de la Force 136. Dès la défaite nippone, l’Anti-fascist People’s Freedom League (AFPFL), dont le président est Aung San, définit son nouvel objectif, la lutte contre l’Angleterre. Aung San rompt ainsi avec le marxisme pour devenir nationaliste alors que des dissensions éclatent au sein du CPB qui se scinde en deux (1946) : le Drapeau Rouge (DR), d’obédience soviétique, entame rapidement une guérilla (2 000 hommes), alors que le Drapeau Blanc (DB) préfère fomenter des mouvements de grève.

Si le DB se caractérise par ses refus d’obéissance à la Chine, celle-ci élabore néanmoins les stratégies du parti birman, initiant par exemple en 1950 l’implantation d’un gouvernement de Front populaire dans l’Etat kachin afin de permettre une invasion de la plaine centrale puis de Rangoon et de prendre ainsi le pouvoir. La situation se complique lorsque des troupes du Kuomintang (KMT), basées en Birmanie et soutenues par la CIA (30 000 hommes engagés dont des Shan, Kachin et Chinois de Birmanie dont seulement 6 000 survivront), partent à la vaine reconquête de la Chine qui, elle, engage une guerre contre la Birmanie. Le conflit sino-birman éclata à la suite de rumeurs postulant la volonté chinoise de créer un Grand Etat kachin à cheval sur les deux pays, les cartes chinoises de 1951 montrant le Nord de la Birmanie comme un territoire chinois. Les pressions de ces derniers aboutirent, en 1960, à l’expulsion des troupes du KMT de Birmanie qui se réfugient au Laos et en Birmanie ou ont déjà été rapatriées sur Taïwan, et à un accord frontalier sino-birman.

Après l’offre d’amnistie du général Ne Win en 1963, les dernières offensives des guérilleros du DB se soldent par des échecs cuisants dont la grande débâcle de 1968. Si en 1975 le communisme birman est presque éteint, les guérillas demeurent néanmoins en Birmanie, car, de 1968 à 1975, la Chine crée, sur sa frontière et avec des populations tribales, ce qui sera rapidement appelé le faux CPB.

Dès 1966, la Chine lance dans le Nord de la Birmanie des actions visant à établir des bases arrières pour permettre au CPB de prendre le pouvoir. Une alliance est contractée avec les trafiquants de drogue du Kokang (pointe Nord-Est de l’Etat shan), des Chinois à 90 %, qui acceptent de former une force armée "révolutionnaire" en échange d’un soutien dans leur trafic. L’Etat de Kokang est rapidement et totalement annexé et le CPB chinois se dissémine dans l’Etat kachin affrontant les troupes régulières birmanes qui révèlent dès 1969 la présence des Chinois. En effet, en 1967, la Kachin Independence Army (KIA) qui était liée à Taïwan, à la CIA et la à Thaïlande, accepte de collaborer avec le CPB en échange d’armes, de formation militaire et d’une aide pour la culture du pavot. Les Wa, également enrôlés, constituent ainsi 90 % des effectifs du CPB-Nord. Une fois le faux CPB structuré militairement, la Chine retire ses troupes et se contente de ne fournir que des armes légères aux guérilleros "communistes" (ce ne sont en fait que des montagnards intéressés) qui ne seront jamais capables de sortir des 20 000 km 2 de "zones libérées" de la frontière sino-birmane.

Avec l’invasion vietnamienne du Cambodge, la Chine réduit fortement son aide au CPB qui s’implique de plus en plus dans des alliances avec des minorités qu’il soutient dans leur recherche d’autonomie. En 1980, l’aide financière annuelle chinoise tombe de 7,5 à 5 millions de dollars, ce qui implique une réorientation du CPB dans le trafic de drogue et les guérillas du banditisme.

Le massacre des étudiants de 1989 à Pékin mit définitivement fin aux aides accordées aux PC asiatiques, les relations avec les Etats du Sud-Est asiatique devenant primordiales dans le contexte d’un isolement international. L’alliance avec la Birmanie primait dès lors sur le soutien au CPB, le riz, le bois, le jade, les pierres précieuses et les minerais birmans importés par la Chine, qui exporte quant à elle de nombreux produits manufacturés, déterminant la prépondérance des échanges commerciaux sur la propagation de l’idéologie communiste. la valeurs des échanges commerciaux sino-birmans s’élevait en effet à trois ou quatre milliards de dollars en 1991.

3. 2. 2. Les guérillas "ethniques", les Karen.

A la différence des guérillas communistes, celles des "minorités" ethniques et, ou religieuses, ne reposent pas sur des revendications idéologiques mais sur l’activation de sentiments identitaires exacerbés lors des histoires respectives des populations concernées. L’introduction des concepts occidentaux d’Etat-nation, de droit et de démocratie bouleversait ainsi les systèmes asiatiques basés sur le concept de soumission du plus faible au plus fort, soumission accordée dans le cadre d’un échange contractuel, le maître offrant sa protection contre des services rendus. Le modèle d’organisation spatiale en "galaxie" ou à "emboîtement", avec les relations dialectiques autonomie-dépendance (les relations soumission-protection peuvent en effet varier selon l’évolution des rapports de force, le soumis recherchant une meilleure protection pouvant changer de protecteur), est donc remis en question avec l’apparition du modèle occidental de l’Etat-nation. Ainsi, après les indépendances, les populations majoritaires, ou plutôt dominantes, voulurent intégrer les minorités (souvent marginales sur plusieurs plans : linguistique, religieux, technico-économique, géographique, démographique) dans le cadre de l’Etat-nation, alors que celles-ci étaient en droit d’espérer créer leur propres organisations politico-territoriales selon les mêmes principes. Les modalités des décolonisations peuvent donc être perçues comme iniques par des populations minoritaires dominées qui se voient soumises successivement à deux autorités coloniales différentes, l’autorité birmane succédant par exemple à l’autorité britannique. Ce type de situation renferme un potentiel de recours à la force armée lorsque des héritages historiques particuliers ont exacerbé les conscientisations identitaires.

"With the establishment of colonial rule by the British in Burma and the French in Indochina, legally drawn boundaries were substituted for shifting frontiers. Such boundaries were also improved on the Siamese by the colonial power. Fixed territorial boundaries deprived local tribal chiefs of any role in determining relationships on the frontiers. ... In short, colonial rules redefined tribal peoples as subjects of particular states by virtue of their relation to a territorial boundary and not because of special relationships they had with one or another court." (Keyes C.F., in Cutural Survival Report, 1987, p. 20).

La guérilla karen de Birmanie constitue un exemple explicite des aspirations de certaines minorités à vouloir accéder à une autonomie sinon à une indépendance. L’histoire des Karen, dont les origines sont pour le moins incertaines voire inconnues, permet de saisir en partie les mécanismes qui ont joué dans l’émergence d’un sentiment identitaire qui a été assez fort pour mener à une cristallisation elle-même génératrice de conflits armés particulièrement violents.

Population animiste à l’origine, les Karen, qui, en Birmanie, peuplaient massivement les plaines (Salween et en moindre mesure Irrawady), adhérèrent massivement au bouddhisme (84 %). Mais les 16 % restant furent convertis au christianisme à la suite des efforts d’un missionnaire baptiste américain arrivé en 1813 en Birmanie (Fistié, 1985, pp. 41 et 76). L’évangélisation des Karen bénéficiait d’un terrain particulièrement favorable étant donné les mythes et croyances qu’ils entretenaient depuis des temps immémoriaux (5). La prise en main des Karen christianisés par les églises (baptiste, catholique et anglicane), surtout des Sgaw, permit de leur dispenser une éducation particulière qui allait en faire une classe dirigeante par rapport aux autres Karen (les Pwo par exemple qui étaient restés animistes ou bouddhistes) et les mettre sur la voie d’un nationalisme karen (6) opposé à celui des Birman, comme en témoigne la création en 1881 de la Karen National Association (de direction Sgaw et chrétienne), dont les objectifs étaient d’ériger une nation karen protégée d’une restauration de la domination birmane par le développement d’une coopération avec les Britanniques.

La colonisation britannique permit en effet aux Karen de se trouver libérés de la domination birmane et de coopérer avec les premiers pour leur faciliter le contrôle de la Birmanie (révolte birmane après l’annexion de la Haute Birmanie en 1886). Les Karen servirent en effet les Britanniques (comme d’ailleurs les kachin et les Chin) lorsque l’armée des Indes procéda au recrutement de troupes autochtones après 1886, s’assurant ainsi de l’appui de minorités historiquement dominées par les Birman et mettant en pratique la politique du "diviser pour mieux régner". Ce n’est qu’à partir de l’autonomie interne de 1937 que des Birman et des Shan furent recrutés dans les forces armées et de police, jusqu’à ce que l’intervention japonaise de 1942 y mette fin prématurément. La deuxième guerre mondiale aggrava considérablement les sentiments particularistes déjà bien présents en Birmanie, les Karen et les Birman choisissant des camps diamétralement opposés. En effet il était logique pour les Birman de soutenir les Japonais qui déstabilisaient et repoussaient le colonisateur britannique, alors que pour les Karen, le soutien de l’Angleterre se justifiait par des motivations anti-birmanes évidentes (7). Les aspirations nationalistes et indépendantistes des Karen furent dûment encouragées par les Britanniques qui s’assuraient ainsi de leur soutien contre les Japonais et les Birman, mais les promesses faites ne seront pas tenues et la Birmanie accédera alors à l’indépendance en 1948 avec des corps d’armée séparés et ethniquement homogènes, et une structure étatique problématique.

Le mouvement séparatiste karen existe en Birmanie depuis 1949 et se compose d’une organisation politique, la Karen National Union (KNU), et de sa branche armée, la Karen National Liberation Army (KNLA). Le but de la KNU est l’instauration d’un Etat indépendant karen (Kawthoolei) (8), ce qu’elle cherche à réaliser, sous la présidence du général Saw Bo Mya, en occupant une portion du territoire de Birmanie qu’ils revendiquent comme étant leur Etat de facto. La situation des rebelles karen le long de la frontière birmano-thaïlandaise leur permet de lever des taxes et des impôts sur les biens provenant des trafics entre les deux pays (trois millions de $ US en 1978, non compris l’énorme profit fait sur l’exploitation des essences rares, principalement le teck, et des mines de tungstène, antimoine et surtout étain, ainsi que la contrebande de jade : Boucaud et Boucaud, 1985, p. 61). Les revenus tirés du prélèvement de ces taxes sont utilisés pour financer les opérations militaires menées contre l’armée birmane régulière. Il est nécessaire de préciser ici que ces revenus ne proviennent pas du commerce de l’opium qui est puni de la peine de mort chez les Karen.

La situation frontalière de la guérilla karen révèle une signification hautement stratégique. En effet, la nature particulièrement collinéenne des régions frontalières permet à la KNLA de s’y aménager de véritables sanctuaires d’accès difficiles (figure 11). La population, majoritairement karen du côté birman, offre des appuis non négligeables dans le cadre d’entreprises aussi marginales que celles des guérilleros. Mais l’aspect le plus significativement stratégique de cette localisation frontalière est l’exploitation des avantages offerts par les deux Etats souverains lors de mouvements de retrait par exemple. Les intégrités territoriales des deux Etats doivent en effet être respectées de part et d’autre de la frontière. Les interventions de l’armée birmane en mai 1989 sur le sol thaïlandais illustrent ainsi les difficultés thaïlandaises de préserver leur intégrité territoriale : le 21 mai 1989, le Bangkok Post indiquait que 400 hommes de troupe birmans avaient traversé la frontière (Mae Sot, province de Tak) afin de prendre à revers un camp de rebelles karen (Rajah, ibidem, p. 106).

"The point I wish to stress here is that, whatever the origins of Karen nationalism may be, whether Christian or otherwise, the KNU and KNLA like any other insurgent movement understand very well the language, as it were, of nation-states and (even if not explicitly) also the symbolic value and strategic importance of borders." (ibidem, p. 116).

Le fait que les Karen se répartissent de part et d’autre de la frontière, dans deux Etats différents, affecte considérablement les phénomènes de conscience identitaire dans le sens où les Karen de Thaïlande se sentent différents de ceux de Birmanie et sont moins enclins à apporter un soutien concret à la cause "nationale". C’est en effet une identification déterminée par rapport à la communauté locale qui prime sur une affiliation ethnique large, et ceci implique de dissocier trois situations d’identification qui peuvent en fait être résumées à deux. Ananda Rajah estime ainsi que, là où le Kawthoolei est concerné, les frontières étatiques sont "imaginées" pour coïncider avec des frontières ethniques également "imaginaires" qui tendent à gommer les différences intra-ethniques, telles que celles existant par exemple entre les Sgaw et les Pwo, comme les différences religieuses, par exemple celles entre Karen chrétiens et animistes. Mais là où ce sont les Etats de Thaïlande et de Birmanie qui sont concernés, les communautés étatiques "imaginées" affectent la connaissance des différences existant entre les divers groupes ethniques, les divisions ethniques et culturelles étant subordonnées aux divisions géopolitiques. Ainsi, aux deux niveaux d’analyse, l’importance des différences existant au sein des groupes considérés est niée ou diminuée afin de parvenir à la constitution de communautés "imaginaires" qui puissent soit servir les aspirations à la reproduction d’un Etat soit à celle de se création.

Mais si ces communautés sont imaginairement construites, c’est-à-dire qu’elles désignent des faits de conscience identitaires et sont donc plus des représentations que des réalités objectives (Lacoste, Cahen, Anderson B.), elles sont alors modifiables, sécables : l’identité étant "une construction dont les fondations et les superstructures sont déterminées par les situations dans lesquelles elle est érigée, par les rapports de pouvoir qui sont alors noués et les efforts entrepris pour la modifier." (Denis-Constant Martin, in Cahen, 1994, p.36). L’évolution de la guérilla karen illustre ce type de phénomène par lequel une communauté constituée par un dépassement des particularismes peut être soumise ensuite au jeu de ces mêmes particularismes.

En effet les combats qui éclatèrent en décembre 1994 sur les berges de la rivière Salween n’opposaient plus seulement l’armée birmane aux Karen, mais également des Karen à d’autres Karen. La rupture au sein de la nation karen débuta progressivement mais prit rapidement des proportions inquiétantes, se nourrissant des iniquités sociales évidentes existant entre les Karen de confessions différentes et de la corruption des leaders principalement chrétiens. Les militaires birmans ne furent pas long à comprendre les avantages certains qu’il y avait à exploiter cette fissure dans la cohésion karen, et finirent par obtenir le ralliement des Karen bouddhistes à leurs côtés. La Democratic Karen Buddhist Army (DKBA) naissait ainsi en 1994 et lançait ses premières attaques contre la KNU avec le soutien de la junte militaire birmane. Les contentieux frontaliers birmano-thaïlandais se sont aggravés depuis, les membres de la DKBA s’étant introduits en territoire thaïlandais plusieurs fois pour y attaquer des camps de réfugiés karen où se rendent des hommes de la KNU. Ainsi, durant le mois de janvier 1996, plusieurs raids de la DKBA furent lancés dans la province thaïlandaise de Tak ( district de Mae Sot) faisant plusieurs morts tant parmi les réfugiés karen que parmi les forces de la police frontalière. La DKBA a même menacé d’intensifier ses attaques si la Thaïlande continuait de protéger la KNU, ce qui, en fait n’est plus le cas depuis 1988. Les menaces ont été prises très au sérieux du côté thaïlandais où de nombreux renforts militaires ont été envoyés dans la région de Tak, l’avertissement ayant été donné par le commandant de la troisième armée étant particulièrement clair : "We will be merciless and violent if they (DKBA) continue cross-border, attacks and harm us first" (09/02/96, Bangkok Post). Des mesures draconiennes ont également été prises dans les camps de réfugiés menacés, des mines ayant été disposées autour des camps et des couvre-feux établis. Le lendemain, de 2 000 à 3 000 réfugiés karen entraient en Thaïlande, suite aux combats qui opposaient La DKBA et les forces armées birmanes aux soldats de la KNU (Bangkok Post, 11 et 12/02/96).

L’exemple des Karen montre à quel point la région du Triangle d’Or est encore soumise à des guérillas qui peuvent utiliser à leur avantage une position frontalière entre deux Etats souverains. Mais il montre également que si les soutiens externes de certains Etats peuvent brusquement cesser et même se renverser (la Thaïlande encourageait le maintien d’une zone-tampon non birmane sur son flanc ouest jusqu’en 1988 lorsque les intérêts économiques primèrent sur une sécurité territoriale désormais renforcée), la cohésion interne d’une communauté de définition ethnique peut être remise en question par l’activation de sentiments particularistes jusqu’alors dépassés (ici des sentiments religieux différents). La scission interne de la "nation karen" illustre alors dans quelle mesure les communautés identitaires sont des communautés "imaginaires" que l’on peut dépasser dans un sens ou dans l’autre (homogénéisation ou hétérogénéisation). L’ethnicité se situe donc ici entre les théories mobilisationnistes et interactionnistes, les Karen ayant utilisé eux-mêmes l’ethnicité karen comme "ressource mobilisable dans la conquête du pouvoir politique", comme "une des façons de remplir les vides du nationalisme" et également en tant que "processus continu de dichotomisation entre membres et outsiders, demandant à être validée dans l’interaction sociale"(Poutignat et Streiff-Fenart, 1995, pp. 105-110 et 96).

3. 2. 3. Les guérillas de la drogue, Khun Sa.

Le problème des guérillas ethniques ou nationalistes dans le Triangle d’Or cache dans bien des cas le problème majeur qu’est celui du trafic de l’opium et de l’héroïne. En effet, nombreux sont les mouvements armés qui utilisent comme prétextes des revendications identitaires et territoriales (nationalismes, indépendances, autonomies) pour se livrer au commerce lucratif de la drogue. Si les revenus tirés de ce type de ressources permettent de financer certains groupes politiques et militaires démunis, ils peuvent également motiver et générer des entreprises purement commerciales et opportunistes qui s’arment pour protéger et développer leurs activités. L’espace birman du Triangle d’Or est ainsi constitué de nombreux domaines territoriaux sur lesquels règnent des "seigneurs de l’opium" qui possèdent leurs propres armées privées. Le cas de Khun Sa est particulièrement significatif, tant le parcours de ce "roi de l’opium", de ce "seigneur de la guerre" des Etats shan est exemplaire et inégalé dans le Triangle d’Or (figure 11).

Les Etats shan de Birmanie ayant bénéficié jusqu’en 1966 d’une situation particulière leur permettant de produire et de consommer de l’opium (pratiques interdites dans le reste de la Birmanie depuis 1948), un tiers au moins de la population vivant à l’Est de la Salween en 1970 ne disposait que de l’opium comme ressource commerciale, proportion qui atteignait même 90 % dans certains districts. Si les producteurs d’opium étaient en majorité des agriculteurs sur brûlis (Lahu, Akha, Lisu, Wa) les Shan se contentaient, jusqu’en 1960 environ, de taxer les caravanes d’opium (5 %) et d’héroïne (10%) pour financer les achats d’armes et de munitions nécessaires à leurs combats sécessionnistes. Le trafic de l’opium s’intensifia pendant les années 60 lorsque l’arrêt de l’aide financière taïwannaise aux forces armées chinoises et nationalistes du Kuomintang (KMT), réfugiées dix ans plus tôt dans la région, contraint celles-ci à se tourner vers le commerce de la drogue pour se procurer des revenus (Fistié P., 1985, pp. 293-302).

Un autre facteur allait intensifier la production d’opium en Birmanie : en 1965, le général Ne Win, confronté à de nombreuses rébellions (rébellions shan, communistes, kachin, karen, surtout), permit l’organisation de milices privées baptisées groupes d’autodéfense (Kha Kwe Yei, ou KKY) qui lutteraient contre les rebelles en échange de l’autorisation donnée de se livrer à tous les trafics. Parmi la soixantaine de ces KKY qui se sont rapidement constitués, deux des plus importants étaient respectivement dirigés par deux métis sino-shan, Lo Hsing-han et Shang Shi-fu, le dernier étant plus connu sous le nom de Khun Sa (9). Ne Win, en démettant les Sawbwas de leurs pouvoirs politiques et administratifs (1958-1960), avait rendu inutiles les milices privées qu’ils entretenaient, milices qui s’abandonnaient au brigandage afin de se procurer des revenus. Shan Shi-fu, ancien chef de milice, profita de l’opportunité qui lui était offerte avec la création des KKY pour recycler sa bande. Engagé dans le commerce de l’opium, il fut trahi par les nationalistes shan avec lesquels il avait négocié un contrat de passage et se mit alors effectivement à les combattre en 1966, ce qu’il aurait été censé faire dès le début en tant que chef de KKY au service de Ne Win (ibidem).

Le commerce de l’opium restait néanmoins son activité prépondérante et, en juillet 1967, après avoir décidé de livrer sa cargaison au général laotien Ouane Rattikoune et non plus à Tuan Shi-wen (le chef de la 5 ème armée du KMT), il perdit toute sa marchandise dans ce qu’on a appelé la "guerre de l’opium". Mais malgré ces pertes importantes, la puissance de Shan Shi-fu prenait de telles proportions que Ne Win, estimant l’autorité gouvernementale menacée, le fit arrêter en 1969, sans pour autant démanteler son organisation qui fut reprise par son lieutenant et rebaptisée Shan United Army, affichant ainsi un label nationaliste (ibidem). Libéré en 1973 après l’enlèvement par les siens de deux médecins soviétiques, Shan Shi-fu change son nom pour celui de Khun Sa, reprend sa place à la tête de ce qui est désormais la SUA et rallie à lui l’Armée nationale lahu avant d’aider à la formation de l’Armée nationale wa qui escortera ses caravanes (Dassé M., 1993, pp. 199-200). En 1976, le quartier général de la SUA est établi à Ban hin Taek, en Thaïlande (50 km au Nord-Ouest de Chiang Raï, à 2 km de la frontière), et en 1977 l’armée régulière birmane viole la souveraineté territoriale thaïlandaise en tentant de défaire Khun Sa qui est sommé de quitter le royaume. En 1978 un second ultimatum reste sans effets et, en 1982, l’armée thaïlandaise lance une attaque réussie contre Ban Hin Taek suite à la pression des Etats-Unis. Khun Sa et son armée se replient alors en Birmanie et exercent leurs représailles contre la ville frontalière de Mae Saï qu’ils razzient (Boyes J. et Piraban S., 1991,p. 47). La puissance de Khun Sa était alors considérable, lui et ses 2 500 à 4 000 hommes de la SUA contrôlant 75 % du trafic de l’opium du Triangle d’Or à cette époque (Fistié, ibidem).

Les motivations américaines dans la lutte contre Khun Sa sont multiples. En effet, les Etats-Unis, cherchant à contenir les avancées du communisme dans la région, soutenaient d’abord le KMT par le biais de la CIA et voulaient donc l’aider dans le conflit l’opposant à la SUA grandissante. Le développement de la toxicomanie aux Etats-Unis motivait également le soutien du régime du général Ne Win, lequel voulait pratiquer une politique d’ouverture et rechercher une aide économique extérieure. Le rapprochement de Washington et de Rangoon s’opérait ainsi dès 1972, l’aide économique américaine étant accordée à la Birmanie en échange de la lutte affirmée de celle-ci contre le trafic d’opium et donc contre Khun Sa. En mai 1973 un accord était passé entre les deux Etats pour la livraison d’hélicoptères de combats américains, ce qui sera chose faite en 1974 (Fistié, ibidem).

Khun Sa, cherchant à contracter des alliances opposées, rallie à lui l’Armée pour l’indépendance kachin et le PCB, et détient bientôt une vingtaine de raffineries d’opium en héroïne. Au milieu des années 1980, il crée la Mong Tai Army (MTA) en s’alliant à Moh Heng, le chef de la Shan United Revolutionary Army (SURA, nationaliste), et devient bel et bien le "roi de l’opium" et le "seigneur de la guerre" des Etats shan où ne subsistent plus de mouvements nationalistes (Dassé M., 1993, p. 201).

Au début des années 1990, les attaques de l’armée birmane contre la MTA ne semblaient pas très virulentes et la motivation des dirigeants du SLORC laissait à désirer. Ainsi les barrages birmans établis sur la Salween et les pistes de contrebande n’empêchaient pas le jade et l’opium, principales sources de revenus de la MTA, de transiter quasi normalement. Le 11 décembre 1993, Khun Sa proclamait l’indépendance de l’Etat shan, la réactivation d’une ligne politique nationaliste lui semblant peut-être opportune après la signature de la paix birmano-kachin le 1er octobre de la même année et l’étroite collaboration suivie entre le SLORC et la KIA depuis le cessez-le-feu de 1989 (Labrousse A., 1994, pp. 147-152).

Le 7 janvier 1996, Khun Sa rendait les armes dans son camp de Ho Mong et des milliers de soldats de la MTA se rendaient avec lui. Mais quelques factions, particulièrement celles qui revendiquent un label nationaliste shan, ont fui et déclarent vouloir continuer le combat contre Rangoon pour l’autonomie de l’Etat shan. Les autorités birmanes ont déclaré vouloir traduire Khun Sa en justice mais selon la MTA, leur chef serait toujours à Ho Mong, gardé par ses propres hommes et des soldats gouvernementaux. Bien que les services de lutte contre les narcotiques thaïlandais aient évalué la responsabilité de Khun Sa dans la production d’opium à la moitié de la récolte annuelle de l’Etat shan (soit 1 000 à 1 500 tonnes), ce dernier a toujours déclaré n’avoir combattu que pour l’indépendance et n’avoir que taxé les caravanes d’opium, n’ayant jamais été un trafiquant de drogue. (Bangkok Post, 31/01/96).

La reddition de Khun Sa a d’ores et déjà eu des conséquences sur le trafic d’opium et d’héroïne, les Wa et leur Wa national Army (WNA) ayant de ce fait étendu leur champ d’opération vers le Sud des Etats shan après avoir aidé les forces armées du SLORC à vaincre la SUA. Les Wa constituent maintenant le plus important et le plus redoutable des groupes armés du Nord-Est de la Birmanie, voire de la Birmanie toute entière. Le pays wa, sur le Sud de la frontière sino-birmane, est toujours resté sous-administré, que ce soit par l’Angleterre ou par la Birmanie, les Wa étant resté jusqu’à il y a une vingtaine d’années de féroces chasseurs de têtes et des combattants hors pair. Leur entrée dans le commerce de l’opium s’est faite sous l’aile du KMT qu’ils ont ensuite quitté pour se rallier au CPB pour lequel leurs guérilleros constituaient un apport non négligeable. Mais en 1989, avec la dissolution du CPB, la WNA gagna son autonomie et se lança dans le commerce des opiacés à grande échelle, étendant un domaine de plus en plus vaste. C’est également en 1989 que le SLORC passa des accords avec la WNA, une coopération étant définies dans les termes suivants : les Wa bénéficiaient du support militaire de Rangoon et de l’utilisation des routes sous contrôle birman afin de s’approprier la plus grande part de marché possible dans le commerce de l’opium. Cet accord portait ainsi un préjudice certain à Khun Sa d’autant plus que ses filières d’exportation via la Thaïlande devenaient de plus en plus dangereuses.

Les filières d’exportation des Wa utilisent la frontière sino-birmane et leurs multiples relations avec des membres du Chinese Communist Party (CCP) et des forces armées chinoises (police, patrouilles frontalières et armée) et leur héroïne raffinée au Yunnan est ainsi livrée à des agents de syndicats chinois qui l’acheminent, via Kunming, vers Hong-Kong et les ports de la Chine orientale où la drogue est réexportée vers l’occident. Le commerce des Wa et de la filière chinoise se développe extrêmement rapidement et s’est trouvé involontairement facilité par la politique commerciale chinoise menée depuis 1988 dans le Yunnan : les contrôles douaniers avec la Birmanie avaient été réduits et une liberté économique accordée aux quelques vingt minorités du Yunnan qui purent ainsi aisément traiter avec leurs "cousins" de Birmanie (Chinois du Kokang par exemple). Quant aux infrastructures de communication, de très importants travaux ont été réalisés pour désenclaver la région du Yunnan et l’associer au développement économique du reste de la Chine, ce qui a bien entendu permit d’augmenter significativement le trafic de drogue (Newsweek, 29/01/96).

Le commerce de l’opium ne déclinera donc pas avec le reddition de Khun Sa dont on ne sait même pas dans quelle mesure il cessera ses activités économiques, ses rapports avec les généraux de SLORC ne semblant pas être des plus mauvais, ceux-ci ayant d’ailleurs refusé son extradition vers les Etats-Unis. L’opportunité est grande en effet pour de nouveaux seigneurs de l’opium de profiter de la retraite de Khun Sa et de prendre part au trafic lucratif des opiacés.
Le Triangle d’Or des guérillas, qui se dispersait sur les régions montagneuses et frontalières des trois pays, ne concerne plus désormais que la Birmanie dont la partie Nord-Est abrite encore des mouvements armés indépendantistes ou autonomistes, ainsi que des milices privées au service de seigneurs de l’opium. Mais l’intégration du Yunnan chinois dans l’espace du Triangle d’Or devient de plus en plus effective, les filières thaïlandaises étant particulièrement dangereuses et, la diaspora chinoise étant très bien implantée en Asie du Sud-Est, ses réseaux financiers et commerciaux offrent de nouveaux et formidables potentiels pour le trafic de drogue. Les guérillas du Triangle d’Or, qu’elles soient communistes, ethniques, nationalistes ou spécifiquement liées à la drogue, ont toutes en commun la nature de leur composition. En effet, en Birmanie, au Laos, ou en Thaïlande, si les guérilleros sont certes des acteurs non-étatiques ce sont surtout des acteurs non-nationaux, et ce sont toujours des membres des minorités périphériques des différents Etats. La guérilla dans le Triangle d’Or vit donc de l’état de non-intégration, territoriale, nationale et économique, que connaissent les populations qui y vivent. La validité du modèle de l’Etat-nation et les politiques d’intégration qui sont développées pour parvenir à sa réalisation deviennent donc des problèmes fondamentaux.

3. 3. Géopolitiques de l’intégration, les réactions étatiques.

Les trois Etats aux frontières desquels s’est constitué l’espace du Triangle d’Or stricto sensu (1), sont confrontés à des problèmes similaires mais dont les dimensions et les proportions diffèrent. La Birmanie est en effet, et de loin, le pays le plus atteint par les guérillas et le trafic des opiacés, alors que la Thaïlande et le Laos apparaissent nettement moins menacés même s’ils ont toutefois à faire face à des situations difficiles. Ce qui différencie principalement ces trois Etats, c’est le comportement qu’ils ont adopté en réponse à l’organisation d’un espace dont le développement s’est fait précisément en fonction de l’anomie caractéristique de régions marginales. Les réactions étatiques ont toutes les trois visé au maintien de l’intégrité territoriale au sein de frontières internationalement reconnues; elles ont également cherché et cherchent encore à réaliser une unité nationale qui corresponde à un cadre territorial étatique. Le modèle de l’Etat-nation et le concept de nation qui le sous-tend sont donc ici des valeurs auxquelles aspirent les trois Etats, mais elles tendent à être imposées par les nationalismes élitaires des populations ethniquement majoritaires et politiquement dominantes. Leurs volontés d’intégration nationale et territoriale se heurtent donc aux forces centrifuges constituées par les nationalismes "minoritaires" qui peuvent plus ou moins exacerbés et virulents selon les situations considérées.

L’Etat, en tant qu’entité politico-territoriale réalisée par et autour d’un noyau ethno-démographique homogène, voit ainsi sa viabilité et sa légitimité contestées dès lors que son territoire s’étend à des périphéries en intégrant des populations diverses, et dans ce cas, l’Etat-nation ne peut qu’être l’aboutissement d’un processus forcé d’imposition d’une identité collective qui nie les multiples appartenances et allégeances existant originellement. De plus, si l’on considère qu’une inégale distribution des richesses et des revenus caractérise des relations de domination-soumission qui s’appuient elles-mêmes sur des oppositions centre-périphérie et sur des différences culturelles et communautaires, alors "les réactions de la périphérie sous-privilégiée à l’aliénation auront de grandes chances de s’exprimer sur une base ethnique, le groupe désavantagé se saisissant des différences culturelles pour en faire le support des ses revendications politiques." (Poutignat, Streiff-Fenart, 1995, p. 114)

C’est précisément à ce type de situations que sont confrontés les trois Etats dont les réactions et les mesures de luttes adoptées varient selon leurs substrats politico-économiques (idéologies et théories politiques, niveaux de développement). L’espace du Triangle d’Or, dont l’organisation est rendue possible par les anomies étatiques, est donc soumis, en tant qu’espace interétatique, international et même polyethnique, à des géopolitiques de l’intégration (nationale, territoriale et économique) différentes dont les résultats sont contrastés. Ainsi, l’intégration thaïlandaise peut être succinctement caractérisée d’économique, alors que celle ayant cours en Birmanie est nettement militaire et que la politique laotienne suivrait plus une voie culturelle "traditionnelle".

3. 3. 1. La Thaïlande et la voie économique.

Les régions montagneuses du Nord de la Thaïlande sont restées sous-administrées jusqu’au début des années 50, les populations montagnardes existant à peine pour l’Etat qui ne les considérait ni comme résidents ni comme citoyens thaïlandais. Cette faiblesse du contrôle étatique favorisa d’ailleurs grandement l’immigration de groupes semi-nomades recherchant une relative autonomie et indépendance. Mais dès 1950, avec l’avènement récent de la Chine communiste en 1949 et les guérillas communistes, puis avec le conflit indochinois et le trafic de drogue dans les années 60, les menaces frontalières se firent de plus en plus fortes et l’intérêt porté aux montagnards s’accrut considérablement, l’Etat thaïlandais, les grandes puissances impérialistes et les organisations internationales se préoccupant soudainement de l’encadrement de ces populations mal connues et quasi incontrôlées.

Ainsi, la Border Patrol Police (BPP), qui fut créée en 1951 à l’initiative et avec l’aide des Etats-Unis, avait et a toujours pour mission première d’assurer la présence de l’Etat dans ces régions, les patrouilles recueillant des informations sur les groupes ethniques et devant les aider dans les domaines socio-économiques (écoles, dispensaires, agriculture). En 1958, avec la prohibition de la culture du pavot, le gouvernement créa une division spéciale (Hill Tribe Division) au sein du Department of Public Welfare avec pour principaux objectifs d’assurer le contrôle des frontières, d’éradiquer la culture du pavot, de mettre un terme à la déforestation croissante, et d’apporter un développement économique aux montagnards. Des tentatives de sédentarisation ont également été menées à partir de 1961 avec la création des Nikom qui étaient des centres de rassemblement des divers groupes ethniques semi-nomades et dispersés. L’attribution de lopins de terres, les constructions d’infrastructures et d’équipements ainsi que le développement de cultures de substitution caractérisaient la "politique des Nikom", politique qui s’avéra inadaptée, les montagnards dédaignant les Nikom. C’est à cette même époque que fut réalisée la première étude socio-économique sur les montagnards qui mena à la création, en 1964, du Tribal Research Center de Chiang Maï.

Si, en 1968, des milices de montagnards ont été constituées et entraînées à la défense des frontières, la politique thaïlandaise menée vis-à-vis des minorités montagnardes ne leur accordait toujours pas de citoyenneté ni de droit d’occupation des terres et encore moins de propriété. Les agricultures sur brûlis étaient théoriquement proscrites d’autant plus que toutes les forêts étaient considérées comme propriété de l’Etat. Ces conditions, ajoutées à la raréfaction des terres cultivables et à l’augmentation de la pression démographique, renforcèrent les volontés de revendication de populations de plus en plus pauvres et contribuèrent à déclencher des tensions et des conflits importants. Les insurrections ou guérillas communistes, soutenues par les pays communistes voisins, se sont ainsi déclenchées à partir de 1967 en exploitant et en manipulant les frustrations ressenties en particulier par les Hmong et les Mien. Les autorités développèrent très tôt une stratégie de contre-insurrection basée sur les niveaux économique, psychologique, politique et diplomatique (2), mais l’ajout d’un volet strictement militaire s’avéra nécessaire après les premières insurrections de 1965. La répression thaïlandaise fut particulièrement violente et artillerie, napalm et bombardements ravagèrent de nombreux villages, forçant quelques 12 414 personnes à se réfugier dans les basses terres en 1972 (Bruneau, 1980, p. 993)

Les volontés thaïlandaises d’intégrer les populations montagnardes à la société thaï se renforcèrent alors, les populations qui restaient éloignées et non intégrées représentant une menace pour la "nation" en demeurant vulnérables à la propagande communiste. L’intégration à l’économie marchande et la "thaïsation" de ces populations prônées par le Communist Suppression Operations Commmand (1965) devaient ainsi permettre une intégration qui soit nationale et territoriale, mais les programmes de regroupement et de réinstallation des montagnards ont toujours été menés sous la direction et le contrôle de Thaï sans que les groupes ethniques concernés soient consultés.

Les années 1970 ont vu les programmes de développement et d’intégration, donc d’assimilation, voire d’aliénation, se multiplier et s’intensifier avec le problème grandissant de la culture du pavot et de ses nombreuses implications. C’est le roi de Thaïlande qui lança le premier d’une longue liste de projets basés sur les cultures de substitution qui s’avérèrent peu intéressantes, un raï de pavot revenant à 202 bahts et permettant un profit de 459 bahts en 1976, alors qu’un raï de riz correspond respectivement à 139 et 75 bahts (Bruneau, 1980, p. 999). Si les cultures de substitution (arbres fruitiers, légumes tempérés) ont connu un succès très limité, les profits étant faibles et les infrastructures permettant une commercialisation faisant souvent défaut, la fixation systématique sur le problème de l’opium fit que les montagnards qui ne cultivaient pas de pavot (Karen par exemple) furent délaissés et que près de 70 % d’entre eux se sont considérablement appauvris.

A la suite d’une étude menée en 1974, le développement des hautes terres de la Thaïlande du Nord ne concerne plus les minorités ethniques montagnardes mais des zones écologiques ou économiques qu’il faut protéger ou mettre en valeur, les problèmes techniques passant avant les problèmes sociaux et permettant d’occulter ceux-ci (ibidem, p. 1 002). La création par le Royal Forest Department depuis 1961 de 52 parcs, 28 réserves et 41 aires interdites à la chasse, soit plus de 40 000 km 2 de terrains protégés, a accentué le problème des populations montagnardes qui voient les terres exploitables se réduire de plus en plus. En effet la réduction des superficies forestières (208 000 ha par an dans le Nord), et donc des potentiels essartables, et la dégradation rapide des sols place les agriculteurs des hautes terres dans des positions critiques alors que ce ne sont que 4 % des montagnes qui sont actuellement cultivées (Anderson, 1993, pp. 44-46). Mais les dommages environnementaux sont effectivement multiples (déforestation, sols lessivés, érosion, savanisation, inondations, sédimentation accélérée dans les réserves d’eau) et font que les populations des plaines tiennent les montagnards pour responsables (3) alors que les opérations de développement menées par l’Etat contribuent souvent, sinon aggravent, les problèmes : les nombreuses routes qui découpent les pentes très raides des collines et montagnes provoquent des mouvements de terrains et des ravinements impressionnants qui sont autrement plus dévastateurs que le peu de culture sur brûlis pratiqué sur les hautes terres.

Les politiques thaïlandaises de développement et d’intégration des montagnes et de leurs populations exploitent également une autre voie dont le succès s’amplifie sans cesse et présente divers avantages. En effet, l’importance considérable du tourisme en Thaïlande (plus de sept millions en 1993 : Michel, 1995 p.129) et l’essor de sa variante "ethnique" ou culturelle font que la région mythique du Triangle d’Or est parcourue en long et en large par les vagues de voyageurs, asiatiques et occidentaux. Les "authentiques villages traditionnels" et leurs habitants sont particulièrement attrayant pour les touristes en mal d’exotisme et ils représentent par-là même une manne financière pour l’industrie touristique qui les exploite. Ainsi un village "traditionnel" susceptible d’être choisi par des tours-opérateurs devra être sédentarisé, relativement isolé et connaître un faible niveau de développement économique, les deux derniers critères témoignant de l’authenticité recherchée. Ainsi Jean Michaud estime que "la stimulation du développement touristique peut s’inscrire pleinement dans une stratégie étatique visant l’occupation territoriale permanente, le contrôle des populations tant au plan de leur circulation que de leur fonctionnement politique, et leur intégration nationale par la dépendance au marché" (Michaud, 1994, p. 205).

Le tourisme "ethnique" ou culturel permet donc à l’Etat thaïlandais d’assimiler les populations minoritaires tout en en rentabilisant le processus, mais non à les intégrer : en effet, si les profits à court terme sont importants (troisième source de devises du pays, 123 milliards de bahts (1 franc = 5 bahts) en 1993 avec 5 millions de touristes : Michel, 1995, p. 188), les conséquences à moyen et à long terme posent bien des problèmes. La sédentarisation de sociétés montagnardes, non converties aux techniques modernes d’exploitation et d’occupation de l’espace, et l’irruption d’une modernité aux vertus des plus contestables, ont des effets plus néfastes que bénéfiques, que ce soit pour les minorités ou pour l’Etat : épuisement accéléré des terres des régions surpeuplées et surexploitées (non adéquation d’un mode d’exploitation avec le mode d’occupation et de résidence), utilisation abusive d’engrais, de pesticides et d’herbicides qui polluent sols et cours d’eau, dépendance alimentaire créée par le remplacement des cultures vivrières par des cultures commerciales, loi du marché défavorable et importance croissante de l’argent qui achève de déstructurer des sociétés déjà considérablement atteintes dans leur "authenticité" (la drogue et la prostitution sont ici particulièrement présentes (4)).

L’authenticité tant recherchée par les tours-opérateurs et les touristes est ainsi vite dissipée par leur propre fréquentation, et ceux-ci se mettent alors à la recherche d’un autre "dernier village traditionnel" (le fait d’être l’un des derniers leur donnant encore de cette valeur éphémère) qui soit attractif. Si l’exploitation touristique fuit ses propres effets, l’Etat thaïlandais, lui, y a trouvé un moyen rentable d’intégrer ses périphéries en sous-traitant subtilement l’assimilation accélérée des populations minoritaires.
C’est bien ici d’assimilation et d’acculturation qu’il s’agit, et non d’intégration, puisque les populations engagées dans les processus touristiques finissent généralement par en être écartées et se retrouvent dans des conditions de précarité extrêmes : une fois opérées l’acculturation et la déstructuration, l’intégration nationale, citoyenne ou même économique est loin d’être réalisée. Les tentatives thaïlandaises d’imposition de la langue thaïe et du bouddhisme (5) n’en deviennent alors que plus aisées, et la politique autoritaire d’assimilation atteint alors ses objectifs, la superposition de l’Etat à la nation se réalisant ainsi progressivement. Mais les relations plaines-montagnes restent malgré tout profondément conflictuelles, les "montagnards" n’étant toujours pas perçus comme des "nationaux", F. Michel rapportant cette conception Thaïe courante : "Si un Thaïlandais dit qu’il se promène en forêt c’est qu’il est à l’étranger" (1995, p. 233).

La situation des minorités de Thaïlande est directement liée aux conceptions des habitants des plaines qui estiment le plus souvent que "les problèmes existent car les gens sont là, alors il suffit de les expulser", comme il est communément admis dans le pays que les minorités ethniques "doivent être assimilées ou expulsées" (ibidem, p.223). Ainsi, de nombreux projets voient le jour afin de tenter de résoudre simultanément le mal-développement des populations rurales et la dégradation de l’environnement. L’un des plus récents et controversés, celui du Khor jor kor, prévoyait de déplacer plus de dix millions de personnes des régions forestières vers les plaines en leur accordant des lopins de terre et de consacrer les espaces "libérés" à la reforestation à partir d’espèces industrielles à croissance rapide ! Si celui-ci a été abandonné, d’autres sont tout aussi arbitraires et témoignent de la violence des politiques d’intégration thaïlandaises. En mars 1994, par exemple, 167 familles d’ethnies différentes de Doi Luang National park ont ainsi été relogées à Chiang Raï, Phayao et Lampang, afin d’assurer la protection de l’environnement (ibidem, p. 224) (6).

C’est la recherche de droits civiques particulièrement difficiles à obtenir qui motivent les populations minoritaires à accepter les contraintes qui leur sont imposées par l’Etat (ibidem, p. 230) (7). En effet, comme le remarque F. Michel, "les droits civiques difficilement accordés aux peuples minoritaires vivant sur le sol thaïlandais ne le sont que pour mieux les administrer c’est-à-dire les soumettre à l’ordre dominant" (ibidem, p. 227).

La politique thaïlandaise d’intégration territoriale et nationale utilise ainsi des alibis environnementaux et des stratégies touristiques afin de "mettre la main sur des régions reculées et injustement qualifiées d’instables, c’est-à-dire non-inscrites dans le cadre restreint de l’Etat-nation ou autrement dit n’appartenant pas encore à leur sphère d’influence" (ibidem, p. 220). Mais cette volonté d’intégration qui se traduit en fait par des processus d’assimilation forcée emprunte la voie du développement économique qui, au lieu de gommer les clivages existants, accentue les différences culturelles par l’inégalité de la distribution et de la répartition des richesses et des revenus. L’industrialisation et le développement économique que connaît le Thaïlande contemporaine ont de graves conséquences, les crises sociale et environnementale actuelles devant logiquement s’amplifier dans un avenir proche. Sanitsuda Ekachai estime ainsi qu’ "en dépit de la rapide croissance économique du pays, 16,8 millions de personnes, ou un cinquième de la population totale, vivent encore dans un état de pauvreté absolue." (ibidem, p. 236). En Thaïlande, il s’avère que l’inégalité de la distribution des ressources et du pouvoir s’appuie sur des oppositions entre centre et périphérie (plaines et montagnes, rizières et forêts) comme sur des différences culturelles et communautaires. Mais, lorsque les identités ethniques se voient corrélées à un système de stratification socio-économique, les frontières ethniques et sociales peuvent se renforcer mutuellement, et la dissonance ainsi obtenue entre catégorisations sociale et ethnique rendra le franchissement de frontières ethniques et donc les processus d’intégration nationale encore plus difficiles.

L’intégration nationale et territoriale en Thaïlande se base sur des stratégies de développement économique, et c’est précisément sur les inégalités sociales que les efforts de l’Etat doivent être portés afin que les revendications socio-économiques ne s’expriment pas sur des bases ethniques d’où germent facilement des tensions et des conflits difficilement maîtrisables.

3. 3. 2. La Birmanie et la dictature militaire.

En Birmanie, "la quête de l’unité" (Fistié, 1985), territoriale et nationale, remonte à l’époque pré-coloniale lorsque les Birman, migrant du Nord vers le Sud, cherchèrent à assimiler les Môn durant quatre siècles, finissant par briser la résistance à l’assimilation forcée à la suite de nombreux massacres. Les efforts contemporains menés par les Birman contre les minorités ethniques s’expriment dans une opposition géographique du centre aux périphéries et témoignent de la volonté centralisatrice et assimilatrice du gouvernement de Rangoon qui poursuit ainsi un processus séculaire.

Ainsi les relations difficiles qu’entretiennent les différents groupes ethniques avec le pouvoir central sont connues pour être particulièrement violentes, les répressions, les processus d’assimilation forcée et les conflits militarisés composant le quotidien de la vie politique interne de la Birmanie depuis l’indépendance de 1948. L’accord Aung-San-Atlee (1947) et la conférence de Panglong avaient préparé l’accès à l’indépendance en définissant une constitution qui instituait l’Union birmane sur la base d’une structure pseudo-fédérale dans laquelle l’autorité administrative des différents Etats (la Birmanie proprement dite et les Etats shan, kachin, karenni (kayah) et, en 1951, un Etat karen et une division administrative chin) était garantie par l’existence d’une Chambre des nationalités et d’une Chambre des députés à majorité birmane, la seule en fait à avoir un pouvoir réel.

En 1960 le gouvernement U Nu espérait, en faisant du bouddhisme la religion d’Etat, apporter un facteur d’unification qui faisait défaut jusqu’ici, mais il déclencha en fait des réactions violentes de rejet chez la plupart des minorités. Les menaces d’éclatement ou de fédéralisme que représentaient les revendications et les rebellions des Shan et des Kachin (conférence de Taunggy en 1961 : solution fédérale réclamée par les Etats avec possibilité de faire sécession) amenèrent le coup d’Etat militaire du général Ne Win en 1962. Celui-ci élabora un pouvoir partagé entre l’armée (la Tatmadaw) et le régime unique du parti du programme socialiste birman, lesquels devaient garantir les unités territoriale et nationale contre les actions des guérillas du CPB et des minorités ethniques. L’armée devenait le principal agent de l’unité mais aussi le véritable dépositaire du sentiment national en s’identifiant totalement à l’Etat, et le système politique monolithique apparaissait plus comme la "réponse pragmatique au problème central de la Birmanie qui est celui de la cohésion nationale" que comme "le résultat d’un choix idéologique" (Fistié, 1985, p. 393) (8).

N’accordant aucune validité aux revendications autonomistes des minorités, le régime institué en 1962, dont la constitution de 1974 ne sera que la consécration juridique (ibidem, p. 207), voulut rechercher le consensus national à travers la réalisation d’une société d’économie socialiste dont le développement aurait permis de favoriser le ralliement au gouvernement en apportant un bien-être à l’ensemble de la population et ce, sans distinction. Mais dès le milieu des années 1970, expansion démographique et stagnation de la production agricole firent disparaître tout surplus exportable et les nécessaires importations d’équipement ne pouvant alors être assurées, c’est tout le développement qui se trouva arrêté.

Dès lors, face au gouvernement, c’est-à-dire à l’armée, la régression économique et l’imposition d’une conception unitaire et centralisée de la Birmanie (consacrée par la constitution de 1974) exacerbent les particularismes ethniques qui se coalisent dans la National Democratic Front dont l’objectif est d’obtenir un système confédéral comportant le maximum d’autonomie pour ses membres. Cette situation devient particulière à la Birmanie puisqu’en Thaïlande, le développement des mouvements étudiants (coup d’Etat d’octobre 1973) donne aux oppositions des bases économiques et intellectuelles plutôt qu’ethnoculturelles, alors que la Birmanie se trouve de plus en plus en proie au jeu des forces centrifuges des particularismes ethniques.

A la fin des années 1970 et au début des années 1980, la Tatmadaw multipliait ses offensives afin d’éliminer les résistances et les rebellions sur la frontière birmano-thaïlandaise, et les rapports de force géopolitiques se transformaient dans la région. Avec l’invasion vietnamienne du Cambodge, la Chine se voyait menacée ou du moins concurrencée par l’élargissement de l’influence soviétique en Asie (Mongolie, Vietnam, Laos, Cambodge, Afghanistan, relations avec l’Inde d’Indira Gandhi), et l’évolution du régime birman devenait donc importante aux yeux du pouvoir chinois. Les deux pays engagèrent de bonnes relations lorsque, le 22 octobre 1977, la Birmanie s’engageait avec 97 autres pays en faveur de la conférence destinée à négocier le retrait des troupes étrangères du Cambodge. La Thaïlande, qui jusque-là redoutait les velléités conquérantes de son voisin occidental, changea sa politique en décidant de développer le commerce frontalier (bois de teck, pierres précieuses/riz, biens de consommation) et donc de renoncer au maintien d’une zone-tampon tenue par les minorités rebelles de Birmanie (ibidem, pp. 398-399). Mais à l’Ouest de la Birmanie, l’Inde, qui s’inquiétait du rapprochement sino-birman et voulait disposer de moyens de pression sur Rangoon, apportait son soutien aux Chin dont l’Armée nationale s’est constituée avec l’aide des Kachin qui, eux, renforçaient ainsi leur flanc sud. L’Armée nationale chin dispose ainsi d’un quartier général à Calcutta alors que l’Inde a aussi noué des liens avec les Kachin de la KIA (Dassé, 1993, p.193).

La Birmanie pouvait dès lors intensifier ses attaques contre les mouvements de guérilla, communistes ou ethniques, la Chine et la Thaïlande ayant revu leurs positions respectives et donnant leur aval au régime militaire. Celui-ci s’engagea alors de plus en plus dans la méthode de contre-guérilla dite "search and kill" qui pouvait paraître adaptée à la lutte contre des groupes armés motivés plus par le banditisme que par des revendications politiques ou économiques. Les guérilleros communistes, qui avaient été jusqu’ici présentés au peuple comme porteurs de tous les défauts (anti-bouddhistes, prochinoises et anti-nationalistes, fauteurs de guerre civile et parasites par les taxes qu’ils prélevaient), furent donc réduits au rang de terroristes rejetés même par leur pays de soutien et finirent par succomber sous la puissance militaire birmane. Le choix unique de l’utilisation de la force armée et non pas de la médiation politique s’explique par le fait que Ne Win se refusait à toute forme de fédéralisme et que la Tatmadaw est "une véritable armée de terre, la meilleure d’Asie du Sud-Est, à égalité, pour le moins, avec celle du Vietnam" (Dassé, 1993, p. 159). Selon M. Bruneau, la part du budget militaire dans le budget national serait passée de 30 % en 1988 à 50% et peut-être même 60 % en 1991, et les effectifs de l’armée ne cessent d’augmenter, passant de 190 000 en 1988 à 300 000 en 1991, les fournitures en armement étant exportées massivement par la Chine (in Lacoste, 1994, p. 295).

En 1988, de violentes répressions ont été menées contre les manifestations de mécontentement et les aspirations démocratiques des étudiants et des moines bouddhistes, et le pouvoir militaire instaura le State Law and Order Restoration Council (SLORC) qui institutionnalisait la junte au pouvoir. Après la victoire de la National League for Democracy de Aung San Suu Kyi (la fille du héros de l’indépendance) en mai 1990 (9), la junte refusa d’avaliser les résultats et procéda à des arrestations massives qui firent fuir de nombreux étudiants à Manerplaw, le quartier général des Karen insurgés aujourd’hui détruit. Des cessez-le-feu et des armistices plus ou moins partielles ont été signés entre le SLORC et les différents groupes ethniques en rébellion, Khun Sa s’étant également rendu début janvier 1996. La stratégie du gouvernement était durant ces deux dernières années d’isoler les groupes les plus acharnés en négociant avec d’autres populations et les pays voisins (Chine et Thaïlande. Mais si les moyens offerts par exemple aux kachin en échange de leur reddition leur permettent de se développer , ils permettent également à l’armée birmane d’asseoir son emprise territoriale sur des périphéries jusqu’alors difficilement accessibles (routes et écoles facilitant les communications et donc l’assimilation).

La politique strictement militaire menée par la Birmanie pour intégrer ses marges et les populations qui les peuplent rend la situation géopolitique régionale précaire tant les problèmes frontaliers avec la Thaïlande sont nombreux (fortes tensions de début 1996) et le nombre des réfugiés important. De plus, la Tatmadaw n’hésite pas à s’infiltrer derrière la frontière afin de prendre les guérillas à revers et viole ainsi l’intégrité territoriale thaïlandaise, ce qui a pour conséquence de mobiliser des effectifs militaires importants et de rendre la région particulièrement sensible. Ainsi, depuis la mi-décembre 1994, les offensives, majeures, ont été reprises contre les Karen après trois ans de calme relatif, le schisme au sein de la KNU et la scission qui en résulta ayant été manipulés par le SLORC. Manerplaw tombait le 27 janvier 1995 après que l’attaque de la Tatmadaw ait été conseillée par les mutins karen du DBKA, et le 20 février des obus tombaient délibérément en Thaïlande sur un camp de réfugiés karen alors que la KNU abandonnait Kawmoora (en face de Mae Sot) attaquée par 3500 soldats de la Tatmadaw (Burma Issues, vol. 5, N° 3, p. 5).

Les opérations militaires récemment menées par le SLORC peuvent s’expliquer en partie par le fait le gazoduc devant relier la Birmanie à la Thaïlande prochainement (Thong Pha Phum - Kanchanaburi) soit menacé par la présence des troupes karen dont les sanctuaires se situent dans la région, ceux-ci ayant refusé le compromis, offert par la junte (3 décembre 1994), de partager les profits que dégagerait une telle réalisation (The Irrawaddy, vol. 3 N° 26, le 15/12/95). En effet, le 31 août 1995, vingt-quatre compagnies étrangères avaient investi dans le pétrole et le gaz birman une somme totale de 1 435 millions de dollars U.S. - Unocal et Total sont ainsi très critiquées pour leurs projets dont les fonds d’investissement fournissent des revenus à la junte qui en use pour développer son armement et recycler l’argent de la drogue. Les travaux liés au gazoduc auraient également incité le SLORC à user d’une main d’œuvre locale forcée, aucune des deux compagnies (Unocal et Total) ne permettant d’ailleurs à des observateurs des droits de l’homme de visiter la région à leurs côtés. Le rapprochement birmano-thaïlandais de 1988 a ainsi permis des échanges commerciaux qui fournissent à la junte de se procurer d’autant plus de revenus investis directement dans le financement des conflits internes, l’exemple des exportations de riz birman bon marché vers la Thaïlande exprimant à lui seul les motivations du SLORC (la Birmanie n’est en effet pas autosuffisante en riz ...) (Burma Issues, vol. 5, N° 10, pp. 5-8).

Le commerce frontalier sino-birman bénéficie également du rapprochement de la Chine et du SLORC (7 millions de dollars U.S. en 1984 et 192 en 1990), le débouché commercial yunnanais sur l’Océan Indien motivant le soutien chinois à la junte (vente et acheminement d’armes et de matériel) qui a contraint plusieurs minorités à des compromis et à des cessez-le-feu et a provoqué l’afflux de plus de 67 000 réfugiés en Thaïlande (Le Mékong, octobre 1993). Mais les conséquences se sont avérées moins bénéfiques sur la frontière birmano-thaïlandaise, l’attaque des minorités ethniques par le SLORC début 1995 ayant considérablement augmenté l’insécurité frontalière, l’afflux de réfugiés en Thaïlande, et ayant durement touché le commerce local, les produits thaïlandais étant par exemple boycottés en Birmanie. Plus récemment, en août 1995, c’est toute la frontière qui s’est vue fermée au commerce et à la circulation (après un conflit de pêcheurs), et, avec la reddition de Khun Sa début janvier 1996, les troupes birmanes tentent d’interdire la consommation de produits thaïlandais : le baht thaïlandais circulait en effet plus que le kyat birman dans les zones tenues par Khun Sa et le SLORC veut maintenant reprendre le contrôle économique d’une région qu’il avait perdue depuis plusieurs décennies.

La Birmanie est donc toujours, depuis 1948, en train de tenter de réaliser son unité territoriale et nationale par des stratégies d’intégration particulièrement violentes. Ainsi en janvier 1990, le général Saw Maung reconnaissait, dans une des très rares allégations publiques du SLORC, que le nombre de morts liés aux insurrections depuis 1948 serait de plusieurs millions, et la KIO déclarait que plus de 33 000 civils placés sous leur protection avaient été tués par les troupes gouvernementales entre 1961 et 1986 (Smith, in Barnes, 1995, p. 225). Smith estime que l’on peut expliquer la situation de la Birmanie à partir de trois facteurs prépondérants : la guerre civile continue, le dilemme de l’unité nationale et l’héritage du régime militaire instauré par Ne Win. Ainsi le résultat cumulé de plus de quarante ans de négligence politique et économique a été la marginalisation continue des minorités qui ont été considérablement désavantagées dans tous les domaines - politique, économique, linguistique, culturel, éducatif - et ont de ce fait plus été repoussées aux franges de la société birmane (Burmese) qu’intégrées dans le courant de la vie "nationale". C’est cet isolement des mouvements rebelles qui constitue l’un de leurs caractères actuels les plus importants, ainsi que leurs revendications qui expriment leurs volontés d’être reconnus non comme des minorités mais comme des nationalités, accusant les Birman (Burmans) de pratiquer ce que la KNU appelle les "three A’s" : "annihilation, absorption, and assimilation. The karens are much more than a national minority. We are a nation." (ibidem, p.237).

Depuis 1988 l’idée d’une union fédérale (10) de Birmanie se fait de plus en plus présente au sein du mouvement d’alliance ethnique du National Democratic Front (NDF) qui revendique plus de 25 000 soldats mobilisables. En effet les idées séparatistes sont généralement abandonnées puisqu’inapplicables et celles d’un système fédéral qui emprunterait à l’Allemagne, la Suisse et l’Inde les remplacent désormais. La seconde idée et proposition du NDF tient en une amnistie totale, dans la relaxe des prisonniers politiques et dans la tenue de dialogues pacifiques. La rencontre la plus récente, celle de 1981 avait une fois de plus échouée, Ne Win exigeant les redditions des groupes armés sans garanties politiques aucune. L’échec du processus démocratique de 1990 témoigne également de l’immobilisme du système politique monolithique birman, la National League for Democracy de Aung San Suu Kyi ayant été violemment réprimée après sa victoire aux élections. Ainsi certains estiment à juste titre : "While SLORC continues to reject the election result and detains the NLD leaders, every agreement it reaches with any section of the population can be seen to enhance its authority as de facto government of the country." (ibidem, p. 244).

En fait, le résultat principal obtenu avec l’avènement du SLORC est l’affirmation que la Tatmadaw reste la seule force d’union reconnue en Birmanie même si l’expérience des dernières décennies montre que l’armée n’est pas en mesure de résoudre à elle seule tous les problèmes du pays. Si les investissements étrangers ont permis à la Birmanie de se dégager quelque peu de sa grave crise économique, la situation générale reste toujours désespérée, comme en témoigne le fermeture des universités depuis 1988 (ibidem, p. 228). Ici aussi, mais bien plus amplement qu’en Thaïlande, les contrastes économiques exacerbent les différences culturelles et les "réactions de la périphérie sous-privilégiée à l’aliénation" s’expriment sur des bases ethniques, "le groupe désavantagé se saisissant des différences culturelles pour en faire le support de ses revendications politiques." (Poutignat et Streiff-Fenart, 1995, p. 114). Il apparaît donc que la centralisation actuelle du pouvoir en Birmanie est en contradiction fondamentale avec la complexe hétérogénéité du substratum ethno-culturel qui caractérise le peuplement. Un tel système centraliste implique en effet, pour s’avérer viable, de parvenir à un certain degré d’uniformisation de la population, uniformisation obtenue par une progressive intégration des minorités à la société et à la nation birmane. Mais l’histoire du pays depuis 1948 témoigne de l’échec des politiques d’intégration nationale et territoriale, qui se sont caractérisées par leur violence extrême, et laisse ainsi le champ libre aux aspirations fédéralistes des différentes composantes de la population, l’érection de la citoyenneté comme valeur commune et de la territorialité politique comme territorialité fonctionnelle pouvant alors peut-être dépasser les particularismes identitaires qui promeuvent autant de stato-nationalismes destructeurs.

3. 3. 3. Le Laos et la ligne culturelle.

La République Démocratique Populaire Lao, fondée le 2 décembre 1975, vingt-deux ans après l’indépendance, permit la réunification du pouvoir central longtemps divisé (tripartition de l’espace à l’époque du Lane Xang, puis bipartition à l’époque post-coloniale), alors que la société et le territoire devenaient les enjeux de l’intégration.

Ainsi, c’est par l’adoption du modèle politique marxiste-léniniste que la réorganisation territoriale a été envisagée puis planifiée dès 1976. Basée sur "un centralisme démocratique et sur un double réseau de commandement constitué autour de l’appareil d’Etat et du parti, monopolisant tous les pouvoirs" (Taillard, 1992, p. 417), le processus de collectivisation maoïste visait à "remodeler la société en éliminant les héritages du passé." (Taillard, 1989, p. 53). Les articulations entre les réseaux locaux et les réseaux étatiques étaient particulièrement visées par les politiques de remodèlement "puisqu’elles conditionnent l’intégration de ces sociétés à définition locale dans les Etats-nations en cours de consolidation" (Taillard, 1992, p. 416), les systèmes politiques thaï combinant les dimensions horizontale et verticale aux deux échelles et supposant par là l’inscription d’une relative autonomie (des espaces, à tous les niveaux d’emboîtement) dans "une dialectique où les relations de dépendance assurent la cohésion du système..." (ibidem, p. 417).

La maîtrise de la production agricole par l’étatisation du commerce intérieur et extérieur, dès 1976, s’avéra rapidement être un échec, la chute des prix payés aux paysans entraînant une baisse de la production et aggravant les disparités entre les villes et les campagnes. Les pénuries alimentaires, surtout ressenties dans les espaces urbains, commencèrent à pousser une partie de la population à émigrer, phénomène qui s’est ensuite gravement accentué avec les impositions agricoles de 1977, impôts survenant après trois années de sécheresse et d’inondations. Avec l’intensification de la collectivisation des terres en 1978, c’est "une véritable hémorragie des forces vives du pays" qui se déclara "avec le départ, cette fois, de 5 % de la population paysanne" (Taillard, 1989, p. 54).

La réforme territoriale qui accompagnait cette gestion centralisée de l’économie porta sur l’échelle provinciale, voulant par là éliminer la rupture qui existait entre le pouvoir central et les pouvoirs locaux. A l’échelle villageoise, là où le pouvoir local s’exerçait réellement, le village étant le "conservatoire du système politique thaï et de sa tradition d’autonomie pour la gestion des affaires locales" (ibidem, p. 56), la collectivisation représentait un moyen d’atteindre la prise de contrôle de l’organisation villageoise en tentant d’y imposer la présence de cadres du parti et une nouvelle structure d’encadrement.

Mais l’échec de la centralisation et de la collectivisation déboucha dès 1980 sur une décollectivisation et une réorganisation de l’administration provinciale. La dégradation des situations économique, politique et sociale était en effet telle que les réfugiés se faisaient de plus en plus nombreux et que le 7ème plénum du Comité Central décréta "l’arrêt immédiat et absolu de la mobilisation des paysans pour la collectivisation et la création de coopératives agricoles" (ibidem, p. 57). La restauration des économies familiales concernait alors toutes les productions agricoles sauf la riziculture de plaine et les cultures commerciales des plateaux, les productions d’opium, du bois et du café qui étaient considérés comme des produits stratégiques ne pouvant également être vendues sur le marché libre. La priorité était donc donnée à la construction économique, la recherche de la sécurité par celle de l’unité territoriale s’effaçant devant les volontés de rétablir le commerce et la production du pays.

L’Etat accordant une autonomie croissante aux provinces après 1980, c’est, selon l’expression de Christian Taillard, à une véritable "provincialisation de la gestion territoriale" que l’on assiste alors, chacune des provinces bénéficiant d’une autonomie économique, par exemple de la moitié des devises produites par leurs exportations d’opium, de bois et de café, qui font l’objet d’un monopole étatique, pour leur permettre d’auto-financer les importations entrant dans leurs plans de développement. L’autonomie économique est telle que l’autonomie politique des provinces s’est également amplifiée, les visas de circulation inter-provinciaux étant délivrés à l’échelon provincial comme sont définies les modalités d’échanges commerciaux avec l’étranger.

Mais l’autonomie politico-économique accordée dans le cadre la provincialisation de la gestion territoriale n’est pas sans dangers pour l’intégration nationale car, si elle permet, par sa souplesse, d’éviter les risques d’atomisation toujours présents dans un pays caractérisé par ses partitions successives et sa forte hétérogénéité ethnique, elle menace également l’intégrité territoriale et l’intégration nationale puisque les échelles provinciales sont privilégiées sur de nombreux plans. "La cohésion nationale se fonde donc autour de trois sous-ensembles emboîtés, dotés d’une relative autonomie et reproduisant chacun le modèle en auréoles défini à partir du centre : les villages autour du chef-lieu de district, les districts autour des capitales provinciales, les provinces autour de la capitale nationale." (Taillard, 1992, p. 341).

Les politiques de l’intégration au Laos ne se sont donc écartées du modèle des systèmes politiques thaï que très temporairement, de 1976 à 1979, la réactualisation du modèle à auréoles ou à emboîtement en 1980 renouant ainsi avec des héritages historico-culturels séculaires et démontrant la prodigieuse flexibilité de ces systèmes qui ont su s’adapter à toutes sortes de régimes. Mais d’un autre point de vue, si la permanence du système politique thaï s’est affirmée à travers les différentes époques et leurs bouleversements respectifs, la population, elle, a énormément souffert des luttes d’influences qui accompagnaient les mutations sociales, politiques et économiques.

En effet, depuis la seconde guerre mondiale, les conflits et tensions, internes et/ou externes, ont généré "leur cortège de victimes des combats, de populations déplacées entre les deux zones de domination politique, d’hémorragie de réfugiés quittant leur pays, de déportations intérieures dans les camps de rééducation." (Taillard, 1989, p.95). Ainsi, en 1973, le flot des personnes déplacées était de 730 000, 550 000 d’entre elles étant réinstallées par le HCR entre 1976 et 1979, soit 15 % de la population du pays en quatre ans, les 180 000 personnes restantes ayant probablement regagné leurs villages par leurs propres moyens (ibidem, p. 96). Mais avec l’avènement du régime communiste en 1975, les flux de réfugiés se poursuivirent et, en 1987, c’est-à-dire en douze ans, 413 600 Laotiens ont quitté le pays, soit 11 % de la population totale de 1986. Les réfugiés lao comptent environ pour les deux-tiers des réfugiés laotiens , et les montagnards pour un tiers, particulièrement des Hmong qui représentent 30 % de la population hmong du Laos (ibidem, p. 97). Les Hmong, qui avaient été directement impliqués lors des conflits indochinois par leur association avec les Français puis avec les Américains, connurent en effet des répressions violentes avec les autorités du régime communiste de 1975. Les populations hmong, qui subissaient toujours en 1987 les représailles des autorités pour leurs exactions commises trente ans auparavant, ont souvent été les victimes de rapatriements forcés.
"Moreover, similar measures of enforced repatriation have been effected against political refugees from Laos, who are also members of ethnic minorities, particularly the Hmong. Thirty-three Hmong villagers were reported shot by Lao troops in November 1987 after the forcible repatriation to Laos, and there have been a number of similar incidents. In one case, in 1987, a group of Hmong forcibly repatriated to Laos re-entered Thailand for a second time because the living conditions in Laos were impossible, owing to the Lao policy of integration and Laoization of the Hmong by encouraging them to move into the lowlands." (Tapp, in Wijeyewardene, 1990, p. 161).

La République Populaire Démocratique du Laos a procédé en 1979-1980 à une ouverture économique, politique, sociale et culturelle afin de conserver une intégrité territoriale et une unité, sinon nationale, du moins citoyenne, qui étaient menacées par les nombreuses défections au sein de la population lao comme des ethnies minoritaires. Abandonnant en 1980 le projet de remplacement de l’influence traditionnelle du bouddhisme sur la société par celle du parti et de ses organisations de masse, le gouvernement a dû accepter la religion bouddhiste comme partie intégrante de l’identité lao, d’autant plus que la légitimité de l’exercice du pouvoir est traditionnellement garantie par les pratiques religieuses. Les mêmes comportements ont été adoptés vis-à-vis des minorités qui avaient jusqu’alors subi une ségrégation intense, leurs pratiques et croyances étant combattues et décriées. L’enseignement des techniques agricoles modernes ainsi que du Lao sont les deux principaux aspects pris par la politique d’intégration territoriale et nationale menée par les autorités laotiennes. L’intégration des minorités est en effet nécessaire dans un pays dont la vulnérabilité est déterminée par son système politico-territorial qui résulte d’une provincialisation de la gestion territoriale. En effet, en 1982, les minorités ethniques ne représentaient que 17 % des membres du Comité Central, leur rôle au niveau central ne cessant de diminuer (16 % en 1989) alors qu’il progresse à l’échelle provinciale (Taillard, 1989, p. 161).

On peut donc résolument dire que le Laos d’après 1975 a renoué avec son passé culturel en fondant son unité territoriale et nationale, d’une part sur la réactualisation des systèmes politiques thaï, et d’autre part sur la reconnaissance du bouddhisme qui tout en constituant un ciment national procure également une légitimité au pouvoir en place. Les questions relatives aux minorités ethniques, qui restent non abordables tant les sources sont déficientes, apparaissent quant à elles peut-être plus problématiques qu’en Thaïlande (les héritages historiques étant radicalement différents) mais nettement moins qu’en Birmanie, et l’avenir du Laos semble tout au moins promettre une situation meilleure que celle qu’il a connu par le passé.

Conclusion

Le Triangle d’Or est un ensemble spatial dont les caractéristiques majeures sont autant de contraintes et, ou, de qualités. C’est-à-dire que les différents acteurs, qui sont une partie du système et font partie à ce titre des contraintes et, ou, des qualités, exploitent ou subissent les caractéristiques fondamentales d’un espace qu’ils contribuent à faire émerger. En effet l’émergence de cet espace résulte de la conjonction de multiples facteurs, l’histoire et la géographie si particulières de la région ayant permis son organisation à partir de la désorganisation des Etats englobants. On peut ainsi se demander, à l’instar de Michel Bruneau, si l’on se trouve en présence d’une organisation ou d’une désorganisation de l’espace (1980, p. 968) (figure 12).

L’espace du Triangle d’Or apparaît comme le résultat de la superposition de plusieurs ensembles spatiaux qu’une histoire mouvementée a réuni, et l’on peut ainsi dégager trois trames spatiales superposées dont ni le maillage ni la durée ne peuvent se recouvrir, sauf au niveau du mythe. L’étude des chorogenèses, des ethnogenèses et des politogenèses permet en effet de définir et de comprendre le Triangle d’Or en tant qu’espace altitudinal, polyethnique et interétatique.

La superposition de ces différents ensembles spatiaux, et leur rencontre de part et d’autre des discontinuités spatiales qu’ils supposent, génère des phénomènes qui font du Triangle d’Or un espace marginal et illégal : culture intensive du pavot, commerce de l’opium et de l’héroïne et guérillas diverses. Mais ces phénomènes en induisent d’autres, les Etats territorialement amputés ou déstructurés par l’émergence du Triangle d’Or cherchant à reprendre le contrôle des régions concernées et des populations qui les peuplent. Les différentes politiques menées par la Thaïlande, la Birmanie et le Laos définissent alors de nouveaux ensembles spatiaux et des discontinuités, voire des fronts, qui alimentent un certain "désordre organisateur".

Les contraintes et qualités premières du Triangle d’Or, que l’on peut situer au niveau des trois trames, ont donc permis, par le jeu des acteurs, de générer deux manifestations majeures, des réalités phénoménales, qui peuvent être également perçues comme des contraintes et,ou, des qualités selon la place de l’observateur. En effet, si l’opium représente une contrainte pour les Etats d’un point de vue international, il est, à l’échelle étatique, une qualité pour la Birmanie, l’armée l’utilisant comme ressources et en tirant ses revenus. Pour les acteurs non-étatiques qui produisent cette denrée, les avantages économiques sont certains et justifient leur situation. Quant aux guérillas, si elles contredisent l’exercice des pouvoirs centraux sur l’intégrité de leurs territoires étatiques, elles peuvent également servir indirectement l’équilibre géopolitique régional : la Thaïlande a ainsi largement profité et entretenu les zones-tampons que créaient les guérilleros sur ses frontières (Karen, Khmer rouges).

Les géopolitiques de l’intégration menées par les trois Etats peuvent donc être perçues comme motivées par la situation du Triangle d’Or mais aussi comme la motivant, les acteurs étatiques et non-étatiques étant engagés dans un processus complexe de rétroaction, processus dont les conséquences les plus fâcheuses concernent surtout les minorités qui le subissent à travers assimilation et aliénation. Il apparaît donc que les trois Etats ont consciemment développé des politiques qui traduisent concrètement leurs volontés de réaction sur le terrain tout en cherchant à conserver certains avantages directement liés aux contraintes ou aux qualités qui ont fait le Triangle d’Or.

 

CONCLUSION GENERALE

Si l’on devait définir le Triangle d’Or par ses caractéristiques majeures, celui-ci apparaîtrait comme un espace altitudinal et marginal, polyethnique et interétatique, ensemble spatial où les réalités phénoménales les plus importantes sont celles du trafic de drogue et des guérillas comme des réactions étatiques qu’elles impliquent .

Les hautes terres de l’éventail nord-indochinois n’étaient, jusqu’à la seconde guerre mondiale, qu’une sorte de no man’s land entre la Birmanie, le Laos, la Thaïlande et la Chine, et les allégeances provisoires des populations locales n’allaient pas à un Etat particulier mais aux pouvoirs politico-territoriaux des régions où ils se trouvaient. La compréhension des systèmes politiques thaï et de leur traduction territoriale dans les modèles en galaxie ou à emboîtement est ici prépondérante, l’émergence du Triangle d’Or étant le résultat de nombreuses interactions qui, se réalisant dans la diachronie, l’ont permis sinon généré : espace montagneux de peuplement polyethnique situé à l’intersection de domaines étatiques caractérisés par d’importants noyaux ethno-démographiques basés dans des plaines et des vallées rizicoles, subissant des contraintes d’ordre topographique, démographique et économique pour les plus importantes.

Ici, l’Etat, en tant qu’entité politico-territoriale réalisée autour d’un noyau ethno-démographique homogène, voit sa viabilité et sa légitimité contestées lorsque son territoire s’étend à des périphéries en intégrant des populations diverses. L’Etat-nation au sens strict de la superposition de l’Etat à la nation ne peut donc, dans ces conditions, qu’être l’aboutissement d’un processus forcé d’imposition d’une identité collective qui nie les multiples appartenances et allégeances existant originellement. Les frontières représentent alors les limites légales à l’intérieur desquelles les pouvoirs centraux peuvent exercer leur autorité aux dépens des minorités dont les sentiments identitaires parfois revendiqués sont souvent réprimés.

En effet, les modèles politico-territoriaux classiques fondés sur les principes de territorialité - l’exercice d’un pouvoir en principe souverain et reconnu sur un territoire nettement délimité par des frontières - et de stato-nationalisme se trouvent confrontés, lorsqu’existent des revendications identitaires particularistes, à la contradiction que posent le principe d’intangibilité des frontières et celui du droit des peuples à l’autodétermination. Ainsi, l’imposition de modèles stato-nationaux et de leurs cadres territoriaux, dans des contextes caractérisés par une pluralité de sentiments identitaires, nationaux ou ethniques, revient à poser la citoyenneté comme valeur commune et la territorialité politique comme territorialité fonctionnelle, en dépit du fait que la territorialité identitaire soit contredite.

Les phénomènes identitaires peuvent donc, lorsque les sentiments qui les activent sont suffisamment cristallisés, plonger le principe de territorialité politique dans une logique d’échec et d’aporie qui remette en question la validité du modèle de l’Etat-nation. Ce principe qui se donnait comme source d’ordre peut alors porter en lui, lors de sa captation identitaire, les germes du désordre (Badie, 1995). C’est la réactivation des sentiments et des allégeances identitaires qui peut donc s’avérer être un vecteur d’anomie au sein de la société donnée.

La complexité des situations géopolitiques de la région du Triangle d’Or, et leur dynamisme, vient ainsi en grande partie de la diversité des sentiments identitaires et politiques que les relations à l’espace et au territoire sous-tendent et de leur corrélation avec la stratification socio-économique, les contrastes économiques exacerbant les différences ethniques et culturelles. La caractéristique de l’aire considérée, l’imbrication d’espaces sociaux variés dans une véritable mosaïque ethnique, amplifie les effets de l’intersection d’ensembles spatiaux multiples à différentes échelles : autant de discontinuités spatiales, de fronts, de frontières. Le Triangle d’Or constitue un exemple explicite de surimposition d’un ensemble spatial à d’autres ensembles : plusieurs Etats voient leurs frontières transgressées, l’éclosion de fronts de rébellion, les manifestations d’influences étrangères.

Cette situation alimente par-là même des potentiels d’opposition, souvent séculaires, entre "minorités montagnardes" et majorités dominantes des plaines, d’autant plus que les premières peuvent être nomades et les secondes sédentaires, ce qui justifie les volontés étatiques de maîtrise des populations afin de parvenir au contrôle des frontières et des poches d’instabilité qu’elles abritent : le nomadisme reste perçu par les dirigeants étatiques comme une menace d’entropie pour les pouvoirs modernes et les efforts de sédentarisation et d’intégration (le plus souvent assimilatrice voire aliénante), sont alors autant d’efforts de consolidation de l’autorité politico-territoriale des Etats.

L’évolution très rapide du Sud-Est asiatique, touchant les zones urbaines mais aussi les zones rurales isolées jusqu’ici plus ou moins abritées, n’épargne pas les minorités qui se trouvent atteintes par la puissance et le rythme des mutations socio-économiques. Ces dynamiques rendent donc encore plus fragiles les équilibres de sociétés déjà bouleversées en raison de leurs statuts de minorités. Leurs situations sont la conséquence directe des intégrations de leurs espaces socio-économiques restreints dans des systèmes socio-économiques élargis dont les manifestations sont nombreuses : surimposition d’un système monétaire à leurs économies de troc, primauté des droits officiels "nationaux" ou "internationaux" sur les droits coutumiers (conflits fonciers, spéculations...), imposition de cadres administratifs hiérarchisés spécifiques et diffusion de religions et d’idéologies englobantes (christianisme, bouddhisme, communisme...).

Ici, "l’ethnie "minoritaire" est donc envisagée par la société globale comme porteuse de caractères qui l’éloignent de la norme qu’elle définit en s’incarnant le plus souvent dans l’Etat-nation" (Williams, in Bonte et Izard, 1991), et "la dominante culturelle, économique et politique se traduit par la négation de l’identité des ethnies minoritaires, le contrôle de leurs territoires, de leurs ressources, voire des déplacements de leurs membres" (Razou, ibidem). 

Les Etats aux dépens, voire aux profits desquels, s’est constitué le Triangle d’Or compte tenu de leur faible emprise et de leur faible contrôle sur ces régions périphériques, génèrent maintenant depuis cinquante ans des dynamiques spatiales et politiques, dont les natures, les caractères et les modalités de réalisation varient, afin d’intégrer et de contrôler ces marges instables. Les volontés d’intégration de l’espace du Triangle d’Or par les Etats ont connu des succès contrastés, des héritages géohistoriques différents ayant déterminé des géopolitiques de l’intégration toutes aussi différentes. Mais au-delà de ces contrastes, il apparaît que les minorités comme les Etats ont un impératif commun donné par la situation géopolitique mondiale, celui de s’intégrer dans des structures, politiques et, ou économiques. L’intégration des minorités dans une structure étatique ou une autre est en effet indispensable à la réalisation, dans les hautes terres attenantes à la Birmanie, au Laos, à la Thaïlande et à la Chine, du projet dit du Quadrilatère d’Or, destiné à accroître les échanges économiques interétatiques et à saper ainsi à la base la logique de fonctionnement du Triangle d’Or. L’intégration de la Birmanie, et pourquoi pas du Laos, dans l’ASEAN et par là dans le système politique et économique mondial est également un projet qui accentue considérablement l’importance et la pertinence des géopolitiques de l’intégration dans le Triangle d’Or et en Asie du Sud-Est continentale.

 

ANNEXES

Notes

 

Première partie

1. Milieux naturels et milieux culturels, des données essentielles

(1) "Hundreds of different plants grow in the forest of northern Thailand, and most are used in one way or another by the tribal people. Many of them are medicinal plants. The bamboos, an important component of most Thai forests, are of indispensable value to the hill tribes. Some tribal people still gather natural fibers and dye plants from the forest. Many of the trees are an essential source of timber for construction. In addition to these numerous plants, there are many wild sources of food and other necessary plants that yield important household products." (Anderson, 1993, p. 84) Retour

(2) " Les densités de population relativement faibles, en dehors des grandes vallées de peuplement, et surtout la quasi-omniprésence de la forêt à date ancienne, semblent (cependant) avoir permis à ces deux types de sociétés de coexister sans grave problème, et même parfois d’être complémentaires, notamment pour le commerce des produits forestiers. Si la dépendance des chasseurs-cueilleurs ou des essarteurs vis-à-vis des forêts paraît assez évidente, elle est également loin d’être négligeable pour les populations sédentaires, à tel point que Pierre Gourou a été amené à parler de la civilisation de l’Extrême-Orient, comme de la "civilisation du végétal" où l’alimentation, l’habitat, les vêtements, comme l’outillage sont essentiellement végétaux. En la pluralisant, cette expression de "civilisations du végétal" semble donc s’appliquer à l’ensemble des populations d’Asie du Sud-Est." (Durand, 1994, p. 98) Retour

(3) "D’emblée, il faut revenir sur la distinction entre, d’une part les peuples ayant été en contact avec la civilisation indienne ou chinoise et qui avaient développé des activités commerciales importantes ou une agriculture permanente essentiellement dans les plaines et d’autre part les agriculteurs itinérants qui pouvaient participer aux activités commerciales, mais qui étaient généralement méprisés. Cette opposition semble ancienne puisqu’une ambassade chinoise au Cambodge en 1296 notait déjà que "ceux qui ne se plient pas à la civilisation errent dans les montagnes" et que c’est essentiellement parmi ces "hommes des solitudes montagneuses" que les Khmers trouvaient leurs esclaves." (Durand, 1994, p. 97) Retour
1. 2. Constructions politico-territoriales
(1) "Au cours du premier millénaire, l’ensemble de l’Asie du Sud-Est, à l’exception des Philippines et du Centre et Nord Viêt-nam, connaîtra une influence hindoue plus ou moins marquée avec la création de nombreux royaumes de taille généralement relativement réduite qui devaient s’apparenter à des enclaves dans la forêt avec alentour de vastes territoires non contrôlés où vivaient des populations considérées comme "non-civilisées". (Durand, 1994, p. 95) Retour

 (2) "Globalement, l’Asie du Sud-Est apparaît à date ancienne comme nettement plus morcelée qu’elle ne l’est actuellement, avec des phases d’unification et de désagrégation de royaumes ou de sultanats et des systèmes de dépendance plus ou moins forts. La colonisation occidentale aura tendance à réduire le nombre d’Etats et surtout à "cristalliser" une situation dans les rapports de forces mouvants des puissances de la région." (Durand, 1994, p. 92) Retour

 (3) "De 100 à 250 EC (ère commune), se développe une nouvelle forme de bouddhisme qui a la conscience de former un moyen de libération supérieur aux doctrines du passé. C’est pourquoi il se proclame lui-même Mahàyàna, "Grand Véhicule", par contraste avec le bouddhisme antérieur, qui reçoit le titre de Hinayàna ou Petit Véhicule." (Eliade, 1990, p. 76) Retour

 (4) " Il est intéressant qu’en Birmanie, en Thaïlande, au Laos, au Cambodge et au Vietnam le Bouddha ne soit pas envisagé comme le cakravartin, celui qui tourne la roue du Dharma, le Souverain, d’où la symbiose entre bouddhisme et pouvoir politique." (Eliade, 1990, p. 82) Retour

1. 3. Contrastes et disparités aux échelles étatiques et régionale

(1) "Une gigantesque pince est partie du Nord-Ouest du demi-continent indien et du Nord-Ouest du demi-continent chinois, à l’impact, dans les deux cas, de l’Asie à cheval, nomade, clairsemée et conquérante, sur une Asie sédentaire, derrière ses buffles et avec ses masses humaines profondes, enserrées dans divers carroyages hydrauliques, digues et canaux. L’Inde et la Chine se sont alors construites, chemin faisant, avec les matériaux ethniques trouvés sur place et dans un équilibre civilisateur développé par une élite lettrée, auprès du pouvoir, partout, donc, au contact des faits et formalisant cette synthèse à une échelle, des deux côtés, quasi planétaire. Une division s’est ordonnée, dans les deux cas, entre des zones montagneuses surtout en cultures sèches, sur brûlis, nourrissant, au plus, quelques vingt habitants au kilomètre carré, et la culture irriguée, couvrant certains versants, et dans les plaines, qui en admet plusieurs centaines - jusqu’à cinq ou six cents, par endroits plus. Les excédents de cette dernière production permettent alors les concentrations urbaines; des réseaux de communication s’établissent : la grande histoire, dont il demeurera trace, comme telle, dans les écrits et notamment les inscriptions, est commencée." (Mus, 1977, p. 220) Retour

Deuxième partie

2. Le Triangle d’Or, entre tradition et modernité

(1) "Ce paradoxe* renvoie à celui de la tradition elle-même : elle ne vit qu’ignorée de ceux qui la suivent ... D’une tradition vivante on ne parle pas. Inconsciente mais opérante, elle n’apparaît qu’à l’étranger et ensuite seulement alors à soi-même et grâce à lui quand il vous interroge sur les raisons de ce qu’on fait sans y penser. La tradition dont on a conscience, c’est celle qu’on ne respecte plus, ou du moins dont on est près de se détacher." Retour
*celui de l’écriture qui "est ainsi de rendre simultanément possibles la rigidité de la tradition et la plus apparente capacité de changement : pour vouloir se transformer autant que pour s’y refuser, il faut avoir conservé le passé, et c’est l’écriture qui le permet le mieux." (J. Pouillon, in Bonte et Izard, 1991, p. 712)

2. 2. Peuples du Triangle d’Or
(1) "The inhabitants of these communities are called the "ethnic minorities" by some people, while others refer to them as "highlanders" or "hill tribes". I prefer the latter term, which in Thai is chao khao " (Anderson, 1993, p.19)
Mais ce dernier terme (chao khao, "les gens des montagnes") a été changé par le gouvernement thaïlandais pour celui de chao thai pu khao, c’est-à-dire "les Thaï des montagnes". ( Le Mékong, N° 20, décembre 1994, p. 9) Retour

(2) "It can be said that highlanders belong to the peasantry. In terms of their cultivation practices, they can be divided into three groups : dry rice cultivators, wet or irrigated rice cultivators, and combinations of these. There are also three principal forms of land use :
1. Pioneer or primary swiddening, shifting cultivation in the real meaning where farmers move from place to place.
2. Land rotation of cultivable fields, sometimes called cyclical bush fallow. This system is based on permanent residence and can be said to be a stable or permanent form of agriculture.
3. Wet rice cultivation.
"To sum up, on the one hand, the non-opium poppy-growing people practise a relatively stable system of agriculture and grow mainly rice and a variety of other crops, primarily for home consumption with a little surplus for sale. On the other hand, the pioneer and poppy growers rely heavily on their earnings from opium to purchase their daily necessities." (Tribal Research Institute, 1995, pp. 6-7) Retour

(3) "Les gens des vallées, à savoir les Birmans et les shan, produisent, pour la plupart, du riz par culture irriguée. Leurs rendements, très moyens suffisent pourtant à leurs besoins, ce qui leur a permis d’instaurer un système de culture et de peuplement permanent, même dans les régions où la pluviosité annuelle est faible... Sur le plan économique, leur organisation est bien plus "avancée" que celle des montagnards alentour. Chez les montagnards, en effet, les techniques habituelles de culture itinérante n’apportent de surplus que lorsque la population est clairsemée et le terrain particulièrement favorable. Ces conditions sont exceptionnelles? Partout où cette technique s’avère inadéquate, les peuples des collines se livrent, par nécessité, à divers expédients (transactions par exemple)... Toutes ces transactions s’expliquent par le fait que les gens des vallées produisent, en règle générale, des excédents de riz, alors que les montagnards en manquent et qu’il leur faut bien trouver un complément à l’extérieur. J’insiste sur ces données économiques car elles sont capitales pour qui veut comprendre l’évolution sociale à long terme de toute la région birmane..." (Leach, 1972, pp. 45-46)

Il est intéressant d’introduire ici une comparaison de l’efficacité des différents systèmes de production : en effet, "le diagramme ... nous livre une série de calculs de l’efficacité énergétique qui est la division de la valeur énergétique de la production obtenue par la somme correspondante des investissements énergétiques directs (travail, combustibles ...) et indirects (engrais, pesticides, matériels divers ...). On y voit que si l’agriculture capitaliste moderne produit des quantités de denrées sans commune mesure avec les sociétés traditionnelles, c’est au prix d’une baisse de son efficacité globale... Le diagramme montre en outre que non seulement cette "baisse tendancielle du taux de profit énergétique" est très sensible sur les deux derniers siècles pour toutes les activités montrées ... mais aussi la chute est beaucoup plus spectaculaire pour les productions animales que pour les denrées végétales." (Guille-Escuret, 1989, pp. 55-56)

Le diagramme montre ainsi où se situent la culture itinérante, la chasse et la cueillette et la riziculture (Chine, Indonésie, Birmanie, Thaïlande) dans l’échelle comparative de l’efficacité des différents systèmes de production : celles-ci sont les plus efficaces qui soient, ce qui corrobore la thèse de Marshall selon laquelle les sociétés "primitives" ne sont pas des sociétés de subsistance mais d’abondance.

"... si en des temps courts à intensité faible, la machine de production primitive assure la satisfaction des besoins matériels des gens, écrit Sahlins, qu’elle fonctionne en deçà de ses possibilités objectives, c’est qu’elle pourrait, si elle le voulait, fonctionner plus longtemps et plus vite, produire des surplus, constituer des stocks. Que si, par conséquent, le pouvant, la société primitive n’en fait rien, c’est qu’elle ne veut pas le faire." et plus loin, "Le mode de production domestique assure ainsi à la société primitive une abondance mesurée par l’égalisation de la production aux besoins, il fonctionne en vue de leur totale satisfaction en refusant d’aller au-delà. Les Sauvages produisent pour vivre, ils ne vivent pas pour produire : "le M.P.D. est une production de consommation dont l’action tend à freiner les rendements et les immobiliser à un niveau relativement bas." " (Clastres, Préface d’Age de pierre, âge d’abondance, Sahlins, 1976, p. 14 et p. 18) Retour

(4) "Les légendes hmong racontent comment leurs ancêtres vivaient dans un pays glacé où les hivers étaient sévères et les nuits longues. On peut donc supposer qu’ils étaient arrivés en Chine par les hautes steppes du Tibet, de Sibérie et de Mongolie. Les annales chinoises indiquent que les ancêtres des Hmong pourraient avoir vécu sur les bords du Fleuve Jaune il y a quelques 3 000 ans." (Lewis et Lewis, 1984, p. 102) Retour

(5) "For generations tribal people have practiced slash-and-burn agriculture; it has become a significant or integral part of their tradition, and techniques have been passed down from their ancestors. Many even believe that if they were to abandon this form of agriculture, they would be punished by the spirits of their ancestors, as well as the spirits of the mountains. As Terry B. Grandstaff states : Swiddening is their primary occupation, receives the majority of their labour, and is the basis for countless discussions, legends, and stories, and problem-solving. Such groups do not simply do swiddening, they are swiddeners." (Anderson, 1993, pp. 48-49) Retour

(6) "Les yao décrits par Kandre (1976) sont l’un des nombreux peuples des montagnes sur la frange sud de l’aire chinoise. Les yao sont organisés pour leur production dans des groupes domestiques composés de familles étendues, alignés en clans et en villages. Le statut du chef du groupe domestique est très clair, tandis que la communauté et la région sont acéphales selon l’organisation autochtone et reliées par des liens divers aux domaines politiques polyethniques. L’identité et les distinctions sont exprimées dans des idiomes rituels complexes, au premier plan desquels se trouve le culte des ancêtres. Cependant on trouve dans ce groupe le chiffre radical de 10 % pour le taux d’incorporation des non-Yao qui deviennent Yao à chaque génération." (Barth, 1969, pp. 223-224)
Troisième partie
3. 1. Un ensemble spatial de production "illégale".

(1) "Opium Came from the English": " The history of opium is very long. It involves the English and the Chinese having a business together. the English gave the Chinese the idea. In the past Chinese people didn’t know anything about business. Normally they spent their lives working in the fields and growing Chinese tea. The English took the first opium to China and gave it us to smoke. When we smoked it we liked it and asked for more. The English wanted Chinese tea. If we gave the tea, they would give us opium. If we didn’t give them enough tea, they were not happy. In the past all Chinese people smoked English opium. It was very good quality opium ; every family had opium to smoke." "Pai Chi-Sha, a Chinese opium addict now living in northern Thailand" (Boyes et Piraban, 1991, p. 12) Retour

(2) "The treaty demanded the payment of a twenty-one million dollar indemnity to the British - a third of which was to compensate the traders for their lost opium - the surrendering to the British of a barren, almost deserted rock off the Chinese coast - this being Hong-Kong - and the opening up to trade of five Chinese ports; Canton, Amoy, Foochow, Ningpo, and Shangai." (Boyes et Piraban, 1991, p. 20) Retour

(3) "The Akha have a legend about the origin of the opium. There was once a girl so beautiful that men came from all over the world to court her. Of these many men, only seven gained her affection and became her lovers. One day all seven arrived at her house at the same time. She decided to make love with all of them, even though she knew it would make her die, because it was better than choosing only one man, thus making the others bitter and causing conflict. The girl asked her people to care for her grave, promising to send up a beautiful flower (opium) that would grow from her heart. She also said that anyone who tasted the fruits of this flower would want to taste them again and again. Finally, she warned them to be very careful, for the fruits bore both good and evil." (Ajopho, in Anderson, 1993, p. 117) Retour

(4) "En effet, pour les Karen comme pour la majorité des autres groupes ethniques, la forêt représente la vie. Couper un immense arbre peut porter atteinte à la vie d’un membre de la communauté villageoise. Lors d’une naissance, un arbre précis est directement lié au nouveau-né, et le placenta y est déposé ; la bonne santé de cet arbre influera sur celle de l’habitant qui lui est lié. On voit les dégâts qu’entraînent chez les Karen, poussés à quitter leur traditionnel habitat forestier, les ruptures brutales avec les habitudes du milieu naturel et le délaissement de la terre de leurs ancêtres. Une coutume akha indique que tout chasseur qui tue un gibbon ou un tapir, même par erreur, mourra en punition de cet acte impardonnable." (Michel, 1995, p. 225) Retour

3. 2. Le Triangle d’Or des guérillas.
(1) La Force 136 est une organisation militaire britannique chargée d’organiser la résistance dans les pays occupés par le Japon et de préparer les offensives des Alliés ; c’est par ce moyen que l’Angleterre permettra aux PC (Malaisie et Birmanie par exemple) de former les guérillas anti-japonaises qui se retourneront d’ailleurs contre eux ensuite. Retour

(2) Un Front unifié est un principe fondamental de la lutte politique qui constitue la contre partie de la lutte armée, la guérilla. "La lutte politique peut être légale, par l’intermédiaire de syndicats, associations ou même d’un parti, mais aussi illégale. Le principe est celui du Front unifié dans lequel il s’agit de rassembler non pas tous les sympathisants communistes, mais tous les ennemis de l’objectif visé même s’ils sont anti-communistes. L’exemple le plus caractéristique est celui d’une guérilla recherchant l’alliance avec des religieux totalement anti-communistes, mais tellement révoltés contre une dictature qu’ils acceptent de collaborer." (Dassé, 1993, p. 51) Retour

(3) Les lectures de Sun Tze et des Trois Royaumes influencent toute l’Asie par le biais des diasporas chinoises. Le roman de chevalerie historique des Trois Royaumes est connu dans toute l’Asie du Sud-Est et plus particulièrement en Thaïlande où tout le monde rêve d’être Chukio Liang, le roman étant étudié au lycée pour former les étudiants aux ruses nécessaires pour gagner les combats de la vie.
"C’est l’histoire du Prince Liu Pei qui veut restaurer la dynastie des Han, soutenu par trois chevaliers dont le plus illustre est Chukio Liang, le stratège militaire... Lorsque le Prince Liu Pei, après avoir guerroyé contre les divers rebelles qui sévissent dans le royaume décide de réunifier la Chine et restaurer les Han, que lui conseille Chukio Liang ? Il lui conseille tout simplement de s’établir d’abord dans un territoire présentant des caractéristiques géographiques permettant une défense facile et riche en nourriture en même temps." (Dassé, 1993, p. 133) Retour

(4) Le guérillero doit offrir une image de combattant juste et intègre, celle d’un héros "pur". Mao Zedong puise dans l’ "Art de la guerre" de Sun Tze les principes à respecter qui permettent de conquérir le cœur des populations : il s’agit de trois règles de discipline et de huit points importants.
Les trois règles : 1. Obéir aux ordres dans toutes ses actions ; 2. Ne s’emparer ni d’une aiguille ni d’un bout de fil appartenant aux masses ; 3. Rendre tout ce qui a été saisi.
Les huit points : 1. Parler poliment ; 2. Rendre tout ce qui a été emprunté ; 3. Payer tout dommage ; 4. Payer le juste prix de tout ce qui est acheté ; 5. Ne pas frapper ni insulter le peuple ; 6. Ne pas détruire les récoltes ; 7. Ne pas prendre de libertés avec les femmes ; 8. Ne pas maltraiter les prisonniers. (Dassé, 1993, p. 47) Retour

(5) "The first myth, which bears certain resemblances to the story of the Garden of Eden in the Old Testament, tells the story of the creation of the first ancestral couple by a cosmogonic deity, Y’wa. According to the myth, Y’wa forbade them to eat a certain fruit but a serpent, Mu kaw li, feminine in its conception, persuades them to do so and the couple then become subject to the processes of ageing, disease, and death. The second myth relates that Y’wa gave each of his children, amongst whom numbered the Karen, a book of knowledge. The Karen, however, lose their book through their negligence and it is destroyed. Y’wa, nevertheless, promises them that some day "foreign brothers" would bring a "golden book" for them." (Rajah A., in Wijeyewardene G., 1990, p. 112)
Ces mythes impressionnèrent grandement les missionnaires tant le parallèle avec l’Ancien Testament était évident. Les similarités entre le nom de Y’wa et celui de Yahveh firent que les missionnaires en conclurent que les Karen devaient être les descendants de l’une des dix tribus perdues d’Israël. Ils se présentèrent ainsi comme les "frères étrangers" qui apportaient le "livre d’or" et eurent dès lors un succès évident. Retour

(6) "Peu avant la deuxième guerre mondiale on pouvait lire dans un ouvrage consacré aux missions chrétiennes de Birmanie cette appréciation : "Le christianisme a transformé les Karens de façon méconnaissable. Non seulement il leur a donné une littérature et une éducation, mais il a changé une multitude de tribus hostiles en un peuple uni et compact. Les Karens sont maintenant une nation unie avec des espoirs et des aspirations nationales et (...) le noyau d’une organisation qui avec le temps liera ensemble les membres largement éparpillés de cette race" (Fistié, 1985, p. 77)
"Equally important was the fact that Karen Christian churches provided a supralocal network of connections and organization." (Rajah A., in Wijeyewardene G., 1990, p. 110) Retour

(7) "The high degree of literacy among Christian Karen led to their becoming overrepresented as against the majority Burmans in Burmese colleges and in the colonial civil service and military. Indeed, the preference shown by British officials toward Christian Karen was one factor leading to the large-scale killing of Karen by Burmans in World War II" (Keyes C.F., in Cultural Survival Report, p. 22). Retour

(8) "They themselves (the Karen) refer to their country as "Kaw Thu Lay", wich means "Bright Land Without Evil". Its capital is Manerplaw, which set in a valley at the junction of the Moei and Salween (River of Life) rivers ... The name "Manerplaw"... means "Land of Victory". (Dithajohn V., in Bangkok Post Magazine, 9-15/07/ 95) Retour

(9) Shan Shi-Fu, alias Khun Sa, est né en 1932 au centre de l’Etat shan d’un père chinois (Haw, c’est-à-dire descendant d’émigré yunnanais) chef de village et d’une mère shan. Ses noms birman et chinois sont Kwan Kywa et Ki Yan mais il s’auto-baptise Shan Shi-Fu en 1950 lorsqu’il se joint au KMT, avant de se joindre aux rébellions shan en 1958 en créant l’ "armée unifiée anti-socialiste" qu’il transformera en KKY en 1965. Le nom de Khun Sa lui est donné en 1973 après sa libération des geôles de Ne Win, lorsqu’il prend la direction de la Shan United Army (SUA).
En Thaïlande, au début de l’ère de Bangkok, khun désignait le dirigeant, le chef, d’un kwaeng, entité administrative plus large qu’un tambon, ou district, mais plus petite qu’un müang, ou province. Khun est ainsi le plus petit titre de noblesse viagère en Thaïlande. (Dassé M., 1993, pp. 198-199; Rajah A., in Wijeyewardene G., 1990, p. 127) Retour

 3. 3. Géopolitiques de l’intégration : les réactions étatiques.

(1) Le terme Tai sam liam thorng, que l’on traduit par Triangle d’Or, réfère à la confluence entre la rivière Mae Saï et le fleuve Mékong, confluence qui constitue le point précis où se rejoignent les trois frontières, birmane, thaïlandaise et laotienne. (Wijeyewardene G., 1990, p. 71) Retour

(2) La stratégie de lutte contre les guérillas s’est d’abord appuyée sur les domaines économique, psychologique, politique et diplomatique, suivant en cela un principe des stratèges chinois : "A la guerre, il est mieux d’attaquer les cœurs plutôt que les Cités : combattre en utilisant les sentiments est mieux que combattre en utilisant des armes." (Les trois royaumes). Ainsi, pour obliger les hommes à demeurer dans les camps de regroupement et de développement, les femmes furent les objectifs, l’installation de l’eau dans les camps les dispensant d’une corvée des plus dures. Les avantages des agricultures nouvelles et l’achat à des prix fixés d’avance séduirent également.
Les débuts démocratiques (après 1976), avec les premières élections, même considérablement truquées, permirent, en parallèle avec le développement d’une société de consommation, de combattre la propagande communiste sur son propre terrain en affirmant que les régimes communistes étaient dictatoriaux, pauvres et antireligieux.
Diplomatiquement, le raisonnement était facile : la force des guérillas provenant du soutien d’un pays étranger, l’engagement de négociations avec celui-ci pouvait en effet s’avérer plus avantageux que de combattre directement les guérilleros. Ainsi, dès 1974, avec la reconnaissance de la Chine par la Thaïlande, les aides chinoises aux guérillas diminuent légèrement. Mais c’est l’invasion du Cambodge par le Vietnam qui va rapprocher les deux pays, la Chine appréciant le soutien thaïlandais des Khmers rouges, et la Thaïlande y trouvant un intérêt en permettant ainsi la création d’une zone-tampon contre le Vietnam dont les ambitions sont redoutées. La Chine va dès lors cesser totalement son aide au PCT et même conseiller aux guérillas de se rendre. (Dassé, 1993, pp. 160-167) Retour

(3) "... suite à la nette perturbation du système hydraulique, les torrents déferlant des montagnes inondent fréquemment les rizières des plaines, "les protestations des riziculteurs se font aujourd’hui de plus en plus aigres et enveniment les relations déjà difficiles avec les tribus montagnardes." (Michel, 1995, p. 221) Retour

(4) F. Michel cite les chiffres suivants quant au nombre de prostituées en Thaïlande : 800 000 selon l’International Labour Organisation et 67 000 selon le Ministère thaïlandais de la santé publique. La réalité se situerait aux alentours de 250 000 personnes. Ce chiffre exprime l’échec des politiques de développement visant à améliorer le niveau de vie des pauvres en milieu rural et urbain.
En 1982, le Time estimait que 60 % des touristes se rendant en Thaïlande chaque année (deux millions en 1982) étaient attirés par les prix soldés de l’industrie du sexe. (Michel, 1995, pp. 189-191)
Quant à la drogue, les actions de lutte contre la production et la consommation d’opium par les populations montagnardes ont favorisé la montée de l’héroïne, la population toxicomane de la Thaïlande étant passée de 71 000 fumeurs d’opium en 1959 à un chiffre évalué entre 300 000 et 500 000 héroïnomanes en 1976. Ainsi, au début des années 90, les toxicomanes seraient environ 600 000 dont 70 % d’héroïnomanes, et 10 % du total de la population des minorités ethniques du Nord seraient héroïnomanes (Michel, 1995, pp. 205-207).
"A survey in 1992 conducted by Thailand’s Chiang Mai University of villages where opium cultivation was suppressed in favour of cash crops such as cabbages, reported that villages were "full of heroin addict" ... Prior to suppression of opium cultivation, the use of heroin in these villages was unknown." (McNicoll A., Bangkok Post, 11/02/96) Retour

(5) "What has been taken for granted with regard to "Tai/Thai" ethnicity may now be spelled out as comprising three social facts - "being Tai/Thai, speaking Tai/Thai, and being Buddhist". (Wijeyewardene, 1990, p. 66) Retour

(6) Un Ancien d’un village karen déplacé témoigne : "Lorsque nous sommes arrivés dans ces forêts il y a plus de deux siècles, Bangkok n’était qu’un petit village entouré d’une dense végétation. Durant toute cette période, nous Karen, avons protégé nos terres et nos forêts en respect à nos ancêtres et à nos enfants. Peut-être que si nous avions coupé les arbres des forêts, détruit la terre, et construit une grande ville comme Bangkok, nous ne serions pas confrontés à une prochaine expulsion". (Michel, 1995, p. 226) Retour

(7) Un Lahu de 54 ans explique les raisons qui ont motivé son départ : "je suis venu ici car les autorités m’ont dit que j’aurais des papiers d’identité. Je veux être Thaïlandais et avoir une carte d’identité. Si je n’en possède pas, je peux être arrêté par la police (...) Lorsque nous avons été relogés, notre communauté a été séparée. Maintenant, nous devons partager un endroit avec des ethnies différentes (...) nous allons bientôt oublier notre vieille culture." (ibidem, p. 231) Retour

(8) "Besieged by rebellion on all sides, the Tatmadaw grew rapidly in the 1950’s to become Burma’s largest social and financial institution, with interests in shipping, banking, construction and commerce... But it was only in 1962, with the Ne Win coup, that the Burmese Way to Socialism was formally unveiled. An indiosyncrasic blend of Marxist, nationalist, and Buddhist principles, Ne Win’s basic philosophy was never enlarged upon. But it was a dogma with which the army, dominated by ethnic Burman commander, maintained a stranglehold on political life for more than a quarter of a century. At both the national and local levels, virtually all key administrative positions were staffed by serving or retired army officers ..." (Smith, in Barnes, pp. 227-228) Retour

(9) "One of the most striking features of the May 1990 election was that, after twenty-six years of one-party rule, multiethnic politics are definitely back on the political map. Aung San Suu Kyi’s NLD, which itself included many minorities candidates, won 392 (81 %) of the 485 available seats, while of the twenty-six others victorious parties no less than nineteen represented the ethnic minorities." (ibidem, p. 242) Retour

(10) "Several reasons are given for the demand for a federal union. First, whatever the guarantees in the two constitutions since the independence, the ethnic minorities have enjoyed no real political, cultural, or economic autonomy. As they point out, ethnic-minority peoples inhabit at least half the land of Burma. Yet these areas, as the Tatmadaw’s behavior since the 1988 coup has once again shown, are regarded as backwaters to be exploited by selling off their mineral or forest resources as the need arises. There are, of course, many who do not share NDF views (Karens, Kachins, and Mons, for example) but it is undoubtedly true that the first experience for many ethnic-minority villagers of Burman people and the central government has come not through peaceful coexistence or development but through military operations conducted by the Tatmadaw." (ibidem, p. 239) Retour
 

Liste des sigles et acronymes

AFLFPF : Anti-Fascist League for People’s Freedom
ASEAN : Association of Southeast Asia Nations
BPP : Border Patrol Police
CPB : Communist Party of Burma
CPT : Communist Party of Thailand
DB : Drapeau Blanc
DR : Drapeau Rouge
DKBA : Democratic Karen Buddhist Army
KIA : Kachin Independence Army
KIO : Kachin Independence Organisation
KMT : Kuomintang (Kuo Min Tan)
KNLA: Karen National Liberation Army
KNU : Karen National Union
KKY : Kha Kwe Yei
MTA : Mong Tai Army
NDF : National Democratic Front
NLD : National League for Democracy
SLORC : State Law and Order Restoration Council
SURA : Shan United Revolutionary Army
SUA : Shan United Army
WNA : Wa National Army

Table des tableaux et figures

 

Tableau 1 : Indicateurs démographiques
Tableau 2 : Indicateurs économiques
Tableau 3 : Indicateurs sanitaires et scolaires
Tableau 4 : Productions d’opium par pays
Figure 1 : L’Asie du Sud-Est continentale
Figure 2 : a) Relief ; b) Hydrographie ; c) Précipitations ; d) Nombre de mois secs
Figure 3 : Aires ethnolinguistiques de l’Asie du Sud-Est continentale
Figure 4 : Mosaïque ethnolinguistique dans la région des trois frontières
Figure 5 : Modèle d’organisation en auréoles d’une principauté
Figure 6 : Modèle d’organisation en "galaxie" d’un royaume
Figure 7 : La formation des domaines coloniaux anglais et français autour du Siam

Figure 8 : a) Densités de population par province ou Etat vers 1990 b) Densités de population dans la région des trois frontières vers 1990
Figure 9 : "Peuples du Triangle d’Or"
Figure 10 : a) Voies commerciales anglaises au début de la guerre de l’opium b) Aires de production d’opium dans le Triangle d’Or
Figure 11
: Le Triangle d’Or des guérillas

Figure 12 : Modèle spatial du Triangle d’Or
Figure 13 : La région des trois frontières

BIBLIOGRAPHIE

 

 

Les territoires de l'opium. Conflits et trafics du Triangle d'Or et du Croissant d'Or

de Pierre-Arnaud Chouvy

Genève, Olizane, 2002.

Consulter la table des matières et lire l'introduction.

 

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