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Yaa Baa: Production, Traffic, and Consumption of Methamphetamine in Mainland Southeast Asia

Pierre-Arnaud Chouvy & Joël Meissonnier Singapore University Press - IRASEC, 2004.


Les territoires de l'opium

Pierre-Arnaud Chouvy

Editions Olizane, Genève, 2002.

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YAA BAA

Production, trafic et consommation de méthamphétamine en Asie du Sud-Est continentale

de

Pierre-Arnaud Chouvy et Joël Meissonnier

Sous la direction de Stéphane Dovert

Consulter la table des matières et l'introduction.

(L'Harmattan - IRASEC, Paris - Bangkok)

ISBN 2-7475-2397-7

Voir la page de l'IRASEC consacrée à cet ouvrage.

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Pierre-Arnaud Chouvy

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Joël Meissonnier

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Pierre-Arnaud Chouvy est géographe chargé de recherche au CNRS, spécialisé en géopolitique des drogues. Ses recherches portent sur l'Asie de la crise et des trafics. Il a étudié le Triangle d'Or (Birmanie, Laos, Thaïlande) et le Croissant d'Or (Afghanistan, Iran, Pakistan) où il a analysé les dimensions politico-territoriales de l'économie des opiacés.

Joël Meissonnier est docteur en sociologie, spécialiste de la mobilité et des comportements de consommation. Il est l'auteur d'une recherche consacrée aux déplacements pendulaires en France intitulée Provinciliens : les voyageurs du quotidien, entre capitale et province.


 

Résumé (quatrième de couverture)

Yaa baa, "le médicament qui rend fou". En Thaïlande le surnom de la méthamphétamine sonne comme un avertissement, mais il n'a pas dissuadé des centaines de milliers de Thaïlandais, jeunes pour la plupart, de s'y adonner avec plus ou moins de retenue. "Drogue de travail" ou "drogue de loisir", il s'agit d'un véritable phénomène de société qui n'est pas étranger aux évolutions économiques et aux mutations culturelles qu'à connu le royaume au cours de ces dernières décennies.
Ce livre s'efforce de donner des explications à un engouement qui touche également d'autres pays de la région. Il replace la consommation de méthamphétamine dans les logiques du narcotrafic dont les ressorts sont à rechercher aux marges orientales de la Birmanie, en plein cœur du Triangle d'Or.

 

TABLE DES MATIERES

 

REMERCIEMENTS (V)
CONVENTIONS ORTHOGRAPHIQUES (VII)
GLOSSAIRE (XI)

INTRODUCTION (1)

PREMIERE PARTIE
YAA BAA, UNE DROGUE ILLICITE DU TRIANGLE D’OR : GEOHISTORIQUE ET GEOPOLITIQUE DE LA PRODUCTION ET DU TRAFIC
(9)

CHAPITRE 1 (11)
LA METHAMPHETAMINE

1.1. De la dépendance (11)
1.2. Mode d’action de la méthamphétamine (12)
1.3. Effets de la méthamphétamine (15)
1.4. Traitement des consommateurs (17)

CHAPITRE 2 (19)
L’HISTOIRE D’UN PRODUIT ET LES TECHNIQUES DE SA PRODUCTION

2.1. Histoire des amphétamines et de la méthamphétamine (19)
2.2. Manufacture de la méthamphétamine (21)

CHAPITRE 3 (31)
LE CONTEXTE HISTORIQUE ET GEOGRAPHIQUE DU TRIANGLE D’OR

3.1. L’Or et le Triangle (31)
3.2. L’émergence du Triangle d'Or et de certains de ses acteurs (37)
3.3. Diversification des productions du Triangle d’Or (43)

CHAPITRE 4 (53)
PRODUCTION ET TRAFIC DE METHAMPHETAMINE EN ASIE DU SUD-EST CONTINENTALE

4.1. L’explosion de la production de yaa baa dans le Triangle d’Or (53)
Les cas du Cambodge et du Laos (73)
La production chinoise (76)
4.2. Les itinéraires du trafic de méthamphétamine dans le Triangle d’Or (80)
Les routes du nord thaïlandais (80)
Les routes du Laos (82)
Les itinéraires cambodgiens (85)
Les routes du sud thaïlandais (86)
Diversification et complexification des itinéraires (88)
4.3. Du contexte socio-économique frontalier (93)

SECONDE PARTIE
LES ITINERAIRES DU YAA BAA – CIRCULATION ET USAGES DE LA METHAMPHETAMINE EN THAÏLANDE (99)

CHAPITRE 5 (103)
DU PRODUCTEUR AU CONSOMMATEUR

5.1. Une chaîne d'intermédiaires (103)
Quitter les régions frontalières (104)
L’influence des grossistes (105)
Les semi-grossistes travaillent dans l'ombre (110)
Les détaillants et les revendeurs sont issus des rangs des consommateurs (112)
5.2. L'approvisionnement des consommateurs aux quatre coins de la Thaïlande (115)
L'Ouest (118)
Le Nord (119)
Le Nord-Est (120)
Le Sud (121)

CHAPITRE 6 (123)
CONSOMMATION DANS LES MILIEUX MODESTES

6.1. En milieu ouvrier, un fortifiant qui encourage l'effort (128)
Une culture du stimulant (128)
Risques sociaux (136)
6.2. La drogue de l'indigence (138)
Un réservoir de main d'œuvre au service du trafic (138)
De l'ouvrier au chômeur (143)
Les enfants sans domicile fixe (146)
Les prostituées et les victimes du trafic d'êtres humains (147)
Les réfugiés et les travailleurs immigrés (150)

CHAPITRE 7 (153)
LES JEUNES, CIBLE PRINCIPALE DU YAA BAA

7.1. L'usage de méthamphétamine cimente le groupe de jeunes (155)
Processus d'identification au groupe de pairs (156)
Just for fun ? (158)
Le yaa baa : élément fédérateur d’une classe d’âge ? (160)
Une consommation ritualisée (165)
Drogue ou médicament : le piège des représentations (168)
Une drogue pas si nouvelle (175)
Une politique de prévention contre-productive (177)
L'aboutissement d'une histoire addictive (179)
7.2. Une dépendance à la substance autant qu'au revendeur (182)
Apparition d'effets secondaires (185)
La stigmatisation ou le début de l'exclusion (188)

TROISIEME PARTIE
CONTEXTE SOCIOLOGIQUE DE L’EXPLOSION DE LA CONSOMMATION DE METHAMPHETAMINES EN THAÏLANDE (193)


CHAPITRE 8 (195)
HERITAGE DIFFICILE POUR LES NOUVELLES GENERATIONS

8.1. Une tradition séculaire de contrôle politique, économique et social (195)
8.2. 1960-1990 : Impuissance des salariés, revendication radicale et émergence d'une classe « moyenne » (198)
8.2. Déclin de la politisation, croissance de la dérision (206)

CHAPITRE 9 (217)
COMMENT LES INSTITUTIONS « DESARMENT » LES JEUNES FACE A LA DROGUE

9.1. L’école : une éducation laxiste dans un cadre rigide (218)
Programmes scolaires : stratification et dépendance (218)
Ecoles secondaires : une porte ouverte au yaa baa (224)
9.2. Les recompositions familiales et l’augmentation de la toxicomanie (232)
Une structure représentative de la société (232)
La mobilité des familles : un élément de la diffusion du yaa baa (237)
Nouveaux équilibres au sein de la famille en milieu urbain (239)
9.3. Le Sangha et les « valeurs thaïes » (249)
Les limites du monastère (249)
Quelle identité culturelle ? (253)

CHAPITRE 10 (257)
OBJET DE LA STIMULATION ET INTERET ECONOMIQUE : UNE TENTATIVE DE MODELISATION

10.1. Les idéaux-types (257)
Confrontation des idéaux-types aux profils réels de consommateurs (264)
Perspective dynamique (265)
10.2. Portée et limites du modèle (270)
Extrapolations à trois pays limitrophes (270)
Au Cambodge (270)
En Birmanie (273)
Au Laos (275)
L'apparition de l'ecstasy : une distinction sociale et un nouveau clivage (277)

CONCLUSION (283)

BIBLIOGRAPHIE (291)
INDEX (303)
TABLE DES MATIERES (313)

 

 

Introduction

 

Au cours de la décennie 90, l’Asie du Sud-Est a connu une explosion de la consommation de drogues de synthèse, principalement celle des Amphetamine Type Stimulants ou ATS. L’ecstasy et la méthamphétamine surtout inondent littéralement le marché des drogues illicites.

La méthamphétamine, si elle est principalement produite en Birmanie, l’est également en de nombreux points du territoire thaïlandais où elle est connue sous le nom de yaa baa, ce qui signifie « pilule de folie ». L’appellation première, yaa maa ou « remède de cheval », correspondait également au nom d’une compagnie pharmaceutique locale. En 1996, le ministre de la Santé de l’administration du général Chavalit Yongchaiyudth (novembre 1996 – novembre 1997), Sanoh Thienthong, a donc décidé de parler non plus de yaa maa mais de yaa baa [1] , en essayant de changer l’image d’un produit dont la consommation prenait déjà des proportion inquiétantes.

Si la consommation régionale de ce psychotrope est très nettement concentrée en Thaïlande, elle tend de plus en plus à se répandre au Laos, au Cambodge, au Vietnam, en Malaysia et en Chine. A Macao et Hong Kong, la consommation dite « récréative » est également importante. D’une manière générale, un niveau de développement supérieur à la moyenne régionale semble faciliter le développement de la consommation d’ATS qui touche surtout les populations jeunes, écoliers et étudiants notamment. L’accès aux moyens de divertissement nocturnes de type occidental, basés sur la diffusion des modes techno est, il est vrai, caractéristique de la Thaïlande et de Hong Kong.

Mais les ATS sont également consommées par d’autres couches de la population, des chauffeurs routiers aux agriculteurs, en passant par les immigrés illégaux, engagés ou non dans le marché de la prostitution, et les réfugiés politiques originaires de Birmanie. Le yaa baa est particulièrement prisé des travailleurs puisque sa consommation augmente leur capacité de travail manuel et/ou, intellectuel. En Thaïlande, les ATS peuvent ainsi être perçues à la fois comme des drogues de travail et de divertissement, à la différence de l’héroïne qu’elles tendent à détrôner depuis le milieu de la décennie 90. L’explosion de la production de méthamphétamine en Birmanie, en grande majorité dans la zone de contrôle Wa de la United Wa State Army (UWSA), s’est bel et bien traduite en Thaïlande par une augmentation vertigineuse du trafic et de la consommation. Ainsi, les services thaïlandais redoutaient-ils, à juste titre, une production 2000 estimée à plus de 600 millions de pilules [2] .

Les conséquences de l’augmentation de la consommation sont d’ordres divers. La santé publique peut à terme être menacée, les individus s’adonnant à ces pratiques étant en effet susceptibles de subir des dommages nerveux et psychologiques irréparables. La capacité économique nationale peut aussi être altérée dans la mesure où les forces vives de certaines régions, urbaines surtout, mettent en péril leurs facultés de production.

La consommation de drogues en général et d’ATS plus particulièrement affecte également la sécurité, intérieure et extérieure, des pays concernés. De ce point de vue, le cas de la Thaïlande est éloquent. La mobilisation des forces armées, de la police et des douanes, et le déploiement de moyens de lutte contre le narcotrafic et la violence qui lui est associée, sur la frontière birmane, prend des proportions inégalées depuis la fin des menaces révolutionnaires d’influence marxiste. La reconversion d’organes de lutte anticommuniste, comme la concentration le long de la frontière birmane des forces démobilisées des fronts laotiens et cambodgiens, illustrent bien l’ampleur du problème.

Il apparaît de fait que le problème des ATS en Thaïlande, comme dans le reste de l’Asie du Sud-Est et en Chine, s’inscrit dans un cadre narcoéconomique général constitué par la production, le trafic, la consommation illicites et le blanchiment. Si l’amont de la chaîne se situe au niveau de la production, les mécanismes particuliers du trafic et les modalités de la consommation font partie intégrante des push and pull factors (facteurs de rétrocaction) caractéristiques des dynamiques de l’économie des drogues illicites. La consommation, qui n’existe que grâce à la production, a par exemple des effets en retour sur le développement de la production, à travers l’implication de certains consommateurs dans les activités de trafic et de commercialisation. De fait, si certains marchés de consommation peuvent être créés ou stimulés par l’introduction d’un produit, la production n’existe que pour répondre à une demande. Une étude des impacts et des conséquences de la consommation des ATS doit donc être replacée dans le contexte plus large de la narcoéconomie régionale.

L’approche géographique et géopolitique semble également incontournable lorsqu’on observe la direction, l’évolution et la complexification des flux, la localisation des zones de production et de celles de consommation. L’explosion de la consommation en Thaïlande n’a d’égal que l’explosion de la production en Birmanie.

Puisqu’il s’agit ici de l’économie des drogues illicites, il convient en premier lieu de préciser la notion même de drogue. Si elle peut être définie en fonction de la présence dans certains produits de composés chimiques particuliers, elle relève également de la législation internationale sur les stupéfiants. Mais, la drogue, outre la nature des effets biodynamiques qu’elle induit, se définit essentiellement, pour reprendre les mots du pharmacognosiste J.-M. Pelt, par les rapports que celui qui la consomme entretient avec elle [3] . On peut donc dire qu’il faut qu’un composé chimique donné soit consommé d’une façon particulière pour qu’il puisse répondre à l’appellation de « drogue », le mode et la fréquence de consommation, décidés par chaque individu, créant alors sa propre accoutumance au produit.

C’est donc le consommateur, à travers sa pratique, qui détermine quelle substance sera, pour lui, une drogue. En réalité, point n’est besoin de substance toxique, donc de toxicomanie, pour qu’un « drogué » existe, mais d’une pratique excessive, d’un recours abusif, ainsi que l’addiction au sport, au jeu, au travail ou encore au sexe a pu amplement le montrer [4] . Certaines de ces activités pouvant également mettre en jeu la libération par le corps humain de substances actives, adrénaline ou endorphines, le produit lui-même ne doit pas être considéré comme la cause intrinsèque de l’addiction [5] .

S’agissant de la lutte contre les pratiques addictives [6] , il conviendrait donc de s’interroger sur les effets et les modes de consommation plus que sur les produits eux-même. Dans cet esprit, on pourra douter de l’efficacité des campagnes d’éradication, base des « politiques anti-drogues », qui entretiennent, plus qu’elles ne contiennent, les dynamiques du trafic. Il est ainsi fort probable qu’une focalisation sur la drogue dans la guerre qui lui est menée soit plutôt contreproductive.

C'est à partir du contexte thaïlandais que nous nous proposons de mener notre étude sur l'engouement pour la méthamphétamine. Ses usagers ont, à son égard, des attentes diverses que nous nous sommes employés à comprendre en les interrogeant.

La singularité du yaa baa vient du fait que cette drogue renverse les clivages communs. Elle ne se positionne pas sur un segment du marché des produits psychotropes, mais sur ce marché dans son ensemble. En Thaïlande, loin d'épouser le modèle classique qui veut qu'une drogue soit plus volontiers consommée par une catégorie sociale, le succès du yaa baa est aussi indéniable parmi les « enfants des rues » que parmi la « jeunesse dorée ». D'autre part, le yaa baa se place en rupture avec les modèles qui postulent qu'une drogue est généralement davantage prisée en milieu urbain qu'en milieu rural. Ce second paradoxe est patent dans certaines campagnes « sensibles », théâtre d'un usage particulièrement important. Enfin, si la méthamphétamine est consommée par une écrasante majorité de jeunes voire de très jeunes thaïlandais ― écoliers, lycéens ou étudiants ―, c'est le fruit d'un étonnant renversement de tendance puisque, moins de dix ans auparavant, elle était très majoritairement appréciée des adultes exerçant une activité professionnelle.

Pour le moins énigmatique, ce produit aux multiples propriétés jouit d'une représentation favorable qui le hisse au rang des substances vertueuses et idéales dont peu d’effets secondaires sont connus ou reconnus. Vus par ses zélateurs, le yaa baa aurait tous les avantages d'une drogue sans en avoir les inconvénients. Forte de cette représentation édulcorée séduisante, cette substance répond aux aspirations variées des consommateurs thaïlandais.

Dans l'intention de démêler l'entrelacs des hypothèses communément avancées pour expliquer l'explosion de la consommation de méthamphétamine en Thaïlande, nous avons choisi pour fil conducteur deux clivages qui partagent indéniablement la population des usagers. De la diversité des pratiques et des représentations du produit, émerge une frontière entre les jeunes et les moins jeunes. Une seconde barrière s'institue entre les milieux populaires et les plus aisés, témoignant de logiques de stimulation radicalement opposées.

Après nous être intéressés à la production et afin d'apporter des éléments d'explication à la consommation de yaa baa, nous utilisons dans la deuxième partie de cet ouvrage la « méthode des itinéraires » qui nous permet de comprendre le cheminement des pilules de méthamphétamine. Cette approche sociologique se veut pragmatique. Elle tente de décrire une circulation matérielle tout en veillant à mettre en lumière les enjeux et les interactions sociales dans lesquelles se placent les intermédiaires entre le producteur et le consommateur final. L'objectif est de conserver une perspective cinématique, de restituer le mouvement qui entraîne chaque jour de nouveaux usagers à s'intéresser au yaa baa comme celui qui incite de nouveaux revendeurs à « trafiquer ». L'élaboration d'un itinéraire du yaa baa permet en outre d'identifier géographiquement les points de passage possibles, les ruptures de charge dans le transport, les moments et les lieux où il change de main et donc de responsable et de propriétaire.

La seconde partie de notre livre donne un aperçu historique des circonstances dans lesquelles de nouvelles générations de jeunes thaïlandais ont vu le jour. Il s’agit ici de comprendre les fondements socio-historiques de la consommation de méthamphétamine. Les années 70 annonçaient l'émergence d'une société douée d'une conscience politique et instruite, c'est une génération dotée d'ambitions plus que de convictions qui verra le jour dans les années 80. A l'issue des années 90, une jeunesse hédoniste et éblouie par la société de consommation sera encline à utiliser de la méthamphétamine. Nous nous attachons ici à isoler deux institutions, l'école  ― et indirectement la religion ― ainsi que la famille, qui se distinguent dans la manière dont elles participent, malgré elles, à la croissance du nombre des consommateurs. Nous relatons la manière dont, selon nous, elles « désarment » les jeunes face à la drogue.

Prenant en compte les pratiques de consommation des jeunes comme celles des moins jeunes, les pratiques rurales ainsi qu'urbaines, nous construisons finalement un modèle qui répartit les usagers de yaa baa sur deux axes : celui des raisons de la stimulation et celui de l'intérêt financier. Cette abstraction, visant à simplifier sans la dénaturer une réalité complexe, nous permet de restituer de manière synthétique la complexité sociale. En outre, elle nous ouvre la possibilité d'élargir le cadre géographique de notre analyse en dégageant des hypothèses sur l'usage de  méthamphétamine dans trois pays voisins de la Thaïlande : le Laos, la Birmanie et le Cambodge.

 

Pierre-Arnaud Chouvy et Joël Meissonnier

© 2002 IRASEC - L'Harmattan


[1] Cf. Bangkok Post : « Yaa maa is now ‘Madness Drug’ », 19 juillet 1996 ; « Old habits die hard », 6 décembre 1998 et Gavroche, « Yaa baa, la pilule qui rend fou », juillet 2000.

[2] Cf. Bangkok Post, « Border supplies compound the problem », 23 novembre 1998 ; « Junta gets blame for drug threat », 18 mars 2000

[3] Jean-Marie Pelt, Drogues et plantes magiques, Paris, Fayard, 1983.

[4] A propos de l’addiction à la pratique sportive, voir Claire Carrier, « Approche clinique du dopage »,  in Revue Toxibase, n° 3, septembre 2001, p. 11-14.

[5] J.-M. Pelt, 1983, p. 14. Voir également Antonio Escohotado, A Brief History of Drugs. From the Stone Age to the Stoned Age, Rochester, Park Street Press, 1999, p. 161.

[6] Les pratiques addictives sont celles qui entraînent une dépendance à un produit ou à une activité. Si le terme anglais d’ « addiction » peut être traduit en français par « dépendance », l’adjectif « addictive », quant à lui, n’a pas d’équivalent dans notre langue, ce qui justifie son emprunt. Il existe désormais des départements d’ « addictologie » dans certains hôpitaux français. Des études y sont menées sur les phénomènes de dépendance observés à l’égard de produits ou de pratiques non « toxiques » et ne relevant donc pas forcément de la toxicologie ou de la toxicomanie : le jeu ou même le travail peuvent en constituer des exemples.

Site Web de l'IRASEC.


Yaa Baa dans la presse...

Dépêche Agence France Presse

BANGKOK, 27 mars - Des laboratoires clandestins de Birmanie jusqu'au cerveau des Thaïlandais où elle provoque des lésions irréversibles, la petite pilule de "yaa baa" suit un parcours qui passe par de nombreux intermédiaires et a remplacé progressivement l'héroïne.

Le yaa baa, ou "médicament qui rend fou", est au coeur depuis deux mois d'une campagne antidrogue dont le bilan vertigineux --1.900 trafiquants présumés abattus-- donne la mesure de l'inquiétude devant l'engouement qu'il suscite depuis le milieu des années 1990 en Thaïlande, premier consommateur mondial.

Le yaa baaa est un redoutable psychotrope car il est à la fois une drogue de travail et de loisir et touche toutes les couches de la société, expliquent Pierre-Arnaud Chouvy et Joël Meissonnier dans "Yaa baa", un livre récemment publié par l'IRASEC, Institut de Recherche sur l'Asie du Sud-Est Contemporaine (éditions L'Harmattan).

Ouvriers du bâtiment, marins, paysans, chauffeurs routiers ou de taxi absorbent cette drogue de synthèse pour faire face à des journées harassantes, étudiants à leurs examens, sportifs à leurs compétitions, et clientèle des bars et discothèques à des nuits de fête.

Plusieurs avantages ont permis à la méthampéthamine de supplanter l'héroïne, selon les auteurs de "Yaa baa".

La drogue "véhicule une image totalement positive" car, étant synthétique, elle apparaît comme moderne et inoffensive. Elle passe pour une "drogue du bonheur" pour le bien-être, l'énergie et la confiance qu'elle procure.

La petite pilule se consomme facilement: un cachet gobé comme une aspirine, dissout dans l'eau puis bu, quand il n'est pas injecté en intraveineuse, pulvérisé puis inhalé, ou fumé.

Autre attrait du yaa baa, dont il existe au moins 90 sortes: la "simplicité des techniques de production" --disponibles sur l'internet-- et son affranchissement des aléas climatiques, contrairement au pavot ou à la coca.

Dernier avantage: son prix, qui n'était que d'1,5 euro (seulement 5 centimes à la production) avant de progresser de 300% sous l'effet de la campagne antidrogue lancée au 1er février.

Ainsi, quelque 800 millions de pilules ont inondé l'an dernier la Thaïlande, où près de 4 millions de personnes seraient consommatrices.

Pourtant cette drogue n'est pas nouvelle. Elle a été utilisée comme antidépresseur dans les années 20 puis comme psychostimulant pendant la deuxième guerre mondiale ou la guerre du Vietnam.

Mais le yaa baa est devenu une spécialité du Triangle d'or --Thaïlande, Birmanie, Laos-- et a bénéficié des circuits de l'héroïne, qu'il remplace progressivement en raison de sa souplesse.

"La majorité de la drogue provient bel et bien de Birmanie, particulièrement des régions contrôlées par les Wa de la UWSA", écrivent les auteurs en référence à la milice pro-Rangoun qui possède une cinquantaine de laboratoires près de la frontière.

Grâce à une armées de "fourmis" souvent recrutées parmi les minorités ethniques, une "multitude d'itinéraires" et des protections auprès des militaires birmans puis de la police et de l'administration thaïlandaises, la méthamphétamine arrive dans les grands foyers de consommation.

Elle sera passée par sept niveaux intermédiaires, du passeur au revendeur. Ce dernier en vend au consommateur en nombre qui excède ses besoins. Ainsi le drogué se transforme-t-il en revendeur lui-même, le trafic prospère et la drogue est disponible partout, explique "Yaa baa".

Des propriétaires de bateaux de Ranong (sud) ou chefs de chantier de Bangkok contraignent leurs marins et ouvriers à en prendre au début de leur journée de travail. Dans les campagnes, "les paysans la dissolvent parfois dans une bouteille d'eau qu'ils boivent en travaillant".

Mais c'est surtout la jeunesse qui est en danger. On trouve en Thaïlande des consommateurs de sept ans, et, constatent les auteurs, "l'école est devenue l'une des principales plaques tournantes du commerce de méthamphétamine".

Pascale Trouillaud, AFP.


Story from Agence France Presse (AFP)

BANGKOK, March 27 (AFP) - From the clandestine laboratories of Myanmar to the pockets of several million Thai users, the methamphetamine pills known as "yaa baa" are wreaking havoc in supplanting heroin as Thailand's number one killer drug.

Following the century-old trade routes used by heroin traffickers and other smugglers, the potent little pill has woven its way into the fabric of Thai society like no other vice in decades, and is having disastrous effects on the brains of its unsuspecting consumers.

Yaa baa, or crazy medicine as methamphetamine is known in Thailand, is in the crosshairs of a two-month anti-drugs crackdown here that has resulted in the deaths of nearly 1,900 suspected traffickers.

The brutal, no-holds barred blitz indicates the soaring level of concern over the drug since its popularity mushroomed in the mid-1990s, making Thailand the world's number one consumer.

What is frightening about the psychotropic drug is its extremely broad use across society, with Thais using it for both work and pleasure, Pierre-Arnaud Chouvy and Joel Meissonnier explain in "Yaa Baa", their book recently published by the Institute of Research on Contemporary Southeast Asia.

Construction workers, sailors, farmers and taxi drivers take the drug to help them through long working days, students use it to get through exam periods and clubbers use it to help them dance the night away.

Yaa baa possesses several qualities that have helped it supplant heroin as the drug of choice in Thailand.

The drug, the book's authors write, "conveys a completely positive image". Being synthetic, it appears modern and inoffensive, while the energy, confidence and euphoric feeling it gives users has lent it an image as a "drug of happiness".

The small pills, of which there are at least 90 types, can also be easily consumed: similar to an aspirin, they can be popped or dissolved in a glass of water, taken intravenously, pulverised and inhaled, even smoked.

For producers, yaa baa is attractive because it is easy to manufacture -- instructions are available on the Internet -- and free from the climatic uncertainties that dog other drugs.

Heroin, on the other hand, requires opium poppy as its raw ingredient while cocaine depends on yields from the coca plant.

Another advantage is its extremely affordable price: before the start of Thailand's drugs war on February 1 pushed the price of yaa baa up by around 300 percent, it cost a mere 60 baht (1.50 dollars) or so per pill on the streets.

But the small price still represents a huge mark-up on the five-cent cost of production -- and unleashed the flood of some 800 million pills into Thailand last year from neighbouring Myanmar.

"The majority of the drug comes indeed from Myanmar particularly the areas controlled by the Wa of the UWSA (United Wa State Army)," the authors write, referring to the pro-Yangon ethnic group said to operate around 50 laboratories close to the border, as well as mobile production units.

Alleged links between Myanmar's military rulers and the UWSA -- and the resulting lack of law enforcement -- as well as the remote jungle canopy under which the UWSA operate, conspire to make Myanmar an unrivalled regional producer.

The drug has become a specialty of the Golden Triangle where Thailand, Laos and Myanmar converge and much of the world's opium is still produced.

Methamphetamine is overtaking heroin as the production drug of choice in the area and is profiting enormously from the distribution networks that heroin trafficking has already established, according to Chouvy and Meissonnier.

Some five percent of Thailand's population is now estimated to abuse methamphetamine, a figure the International Narcotics Control Bureau says makes it the largest per capita consumer in the world.

The drug has been around in other forms for years, first used in the 1920s as an antidepressant and then as a psychostimulant during World War II and the Vietnam war.

Armies of "ants," recruited from among impoverished ethnic minorities, transport the pills along a multitude of routes, with protectors including Myanmar soldiers and Thai police and bureaucrats allowing them to eventually reach consumers in Thailand.

One pill will pass through seven intermediaries from the frontier runner to the retailer, who will usually sell more to the drug user than he or she requires, the book's authors say.

This creates another dealer -- which explains the drug's easy availability across Thailand.

Owners of boats in the southern coastal province of Ranong and construction foremen in Bangkok are known to force their workers to take the drug at the beginning of the workday.

And occasionally in rural areas, "the farmers dissolve the drug in a bottle which they drink while working."

But it is the kingdom's youth who are most at risk. Consumers are as young as seven and "school has become one of the main hubs for trafficking of methamphetamine."

Pascale Trouillaud, AFP.

 


Les territoires de l'opium. Conflits et trafics du Triangle d'Or et du Croissant d'Or

de Pierre-Arnaud Chouvy

Genève, Olizane, 2002.

Consulter la table des matières et lire l'introduction.

 

 

 

 

 



 
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