
YAA BAA
Production, trafic et
consommation de méthamphétamine en Asie du Sud-Est continentale

de
Pierre-Arnaud
Chouvy et Joël Meissonnier
Sous la direction de Stéphane
Dovert
Consulter la table
des matières et l'introduction.
(L'Harmattan
- IRASEC, Paris -
Bangkok)
ISBN 2-7475-2397-7


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Pierre-Arnaud Chouvy est géographe chargé de recherche
au CNRS, spécialisé en géopolitique des drogues.
Ses recherches portent sur l'Asie de la crise et des trafics. Il a étudié
le Triangle d'Or (Birmanie, Laos, Thaïlande) et le Croissant d'Or
(Afghanistan, Iran, Pakistan) où il a analysé les dimensions
politico-territoriales de l'économie des opiacés.
Joël Meissonnier est docteur en sociologie, spécialiste
de la mobilité et des comportements de consommation. Il est l'auteur
d'une recherche consacrée aux déplacements pendulaires en
France intitulée Provinciliens : les voyageurs du quotidien, entre
capitale et province.
Résumé (quatrième de couverture)
Yaa baa, "le médicament qui rend fou". En Thaïlande
le surnom de la méthamphétamine sonne comme un avertissement,
mais il n'a pas dissuadé des centaines de milliers de Thaïlandais,
jeunes pour la plupart, de s'y adonner avec plus ou moins de retenue.
"Drogue de travail" ou "drogue de loisir", il s'agit
d'un véritable phénomène de société
qui n'est pas étranger aux évolutions économiques
et aux mutations culturelles qu'à connu le royaume au cours de
ces dernières décennies.
Ce livre s'efforce de donner des explications à un engouement qui
touche également d'autres pays de la région. Il replace
la consommation de méthamphétamine dans les logiques du
narcotrafic dont les ressorts sont à rechercher aux marges orientales
de la Birmanie, en plein cur du Triangle d'Or.
TABLE DES MATIERES
REMERCIEMENTS (V)
CONVENTIONS ORTHOGRAPHIQUES (VII)
GLOSSAIRE (XI)
INTRODUCTION
(1)
PREMIERE PARTIE
YAA BAA, UNE DROGUE ILLICITE DU TRIANGLE DOR : GEOHISTORIQUE ET
GEOPOLITIQUE DE LA PRODUCTION ET DU TRAFIC (9)
CHAPITRE 1 (11)
LA METHAMPHETAMINE
1.1. De la dépendance (11)
1.2. Mode daction de la méthamphétamine (12)
1.3. Effets de la méthamphétamine (15)
1.4. Traitement des consommateurs (17)
CHAPITRE 2 (19)
LHISTOIRE DUN PRODUIT ET LES TECHNIQUES DE SA PRODUCTION
2.1. Histoire des amphétamines
et de la méthamphétamine (19)
2.2. Manufacture de la méthamphétamine (21)
CHAPITRE 3 (31)
LE CONTEXTE HISTORIQUE ET GEOGRAPHIQUE DU TRIANGLE DOR
3.1. LOr et le Triangle (31)
3.2. Lémergence du Triangle d'Or et de certains de ses acteurs
(37)
3.3. Diversification des productions du Triangle dOr (43)
CHAPITRE 4 (53)
PRODUCTION ET TRAFIC DE METHAMPHETAMINE EN ASIE DU SUD-EST CONTINENTALE
4.1. Lexplosion de la production
de yaa baa dans le Triangle dOr (53)
Les cas du Cambodge et du Laos (73)
La production chinoise (76)
4.2. Les itinéraires du trafic de méthamphétamine
dans le Triangle dOr (80)
Les routes du nord thaïlandais (80)
Les routes du Laos (82)
Les itinéraires cambodgiens (85)
Les routes du sud thaïlandais (86)
Diversification et complexification des itinéraires (88)
4.3. Du contexte socio-économique frontalier (93)
SECONDE PARTIE
LES ITINERAIRES DU YAA BAA CIRCULATION ET USAGES DE LA METHAMPHETAMINE
EN THAÏLANDE (99)
CHAPITRE 5 (103)
DU PRODUCTEUR AU CONSOMMATEUR
5.1. Une chaîne d'intermédiaires
(103)
Quitter les régions frontalières (104)
Linfluence des grossistes (105)
Les semi-grossistes travaillent dans l'ombre (110)
Les détaillants et les revendeurs sont issus des rangs des consommateurs
(112)
5.2. L'approvisionnement des consommateurs aux quatre coins de la Thaïlande
(115)
L'Ouest (118)
Le Nord (119)
Le Nord-Est (120)
Le Sud (121)
CHAPITRE 6 (123)
CONSOMMATION DANS LES MILIEUX MODESTES
6.1. En milieu ouvrier, un fortifiant
qui encourage l'effort (128)
Une culture du stimulant (128)
Risques sociaux (136)
6.2. La drogue de l'indigence (138)
Un réservoir de main d'uvre au service du trafic (138)
De l'ouvrier au chômeur (143)
Les enfants sans domicile fixe (146)
Les prostituées et les victimes du trafic d'êtres humains
(147)
Les réfugiés et les travailleurs immigrés (150)
CHAPITRE 7 (153)
LES JEUNES, CIBLE PRINCIPALE DU YAA BAA
7.1. L'usage de méthamphétamine
cimente le groupe de jeunes (155)
Processus d'identification au groupe de pairs (156)
Just for fun ? (158)
Le yaa baa : élément fédérateur dune
classe dâge ? (160)
Une consommation ritualisée (165)
Drogue ou médicament : le piège des représentations
(168)
Une drogue pas si nouvelle (175)
Une politique de prévention contre-productive (177)
L'aboutissement d'une histoire addictive (179)
7.2. Une dépendance à la substance autant qu'au revendeur
(182)
Apparition d'effets secondaires (185)
La stigmatisation ou le début de l'exclusion (188)
TROISIEME PARTIE
CONTEXTE SOCIOLOGIQUE DE LEXPLOSION DE LA CONSOMMATION DE METHAMPHETAMINES
EN THAÏLANDE (193)
CHAPITRE 8 (195)
HERITAGE DIFFICILE POUR LES NOUVELLES GENERATIONS
8.1. Une tradition séculaire
de contrôle politique, économique et social (195)
8.2. 1960-1990 : Impuissance des salariés, revendication radicale
et émergence d'une classe « moyenne » (198)
8.2. Déclin de la politisation, croissance de la dérision
(206)
CHAPITRE 9 (217)
COMMENT LES INSTITUTIONS « DESARMENT » LES JEUNES FACE A LA
DROGUE
9.1. Lécole : une éducation
laxiste dans un cadre rigide (218)
Programmes scolaires : stratification et dépendance (218)
Ecoles secondaires : une porte ouverte au yaa baa (224)
9.2. Les recompositions familiales et laugmentation de la toxicomanie
(232)
Une structure représentative de la société (232)
La mobilité des familles : un élément de la diffusion
du yaa baa (237)
Nouveaux équilibres au sein de la famille en milieu urbain (239)
9.3. Le Sangha et les « valeurs thaïes » (249)
Les limites du monastère (249)
Quelle identité culturelle ? (253)
CHAPITRE 10 (257)
OBJET DE LA STIMULATION ET INTERET ECONOMIQUE : UNE TENTATIVE DE MODELISATION
10.1. Les idéaux-types (257)
Confrontation des idéaux-types aux profils réels de consommateurs
(264)
Perspective dynamique (265)
10.2. Portée et limites du modèle (270)
Extrapolations à trois pays limitrophes (270)
Au Cambodge (270)
En Birmanie (273)
Au Laos (275)
L'apparition de l'ecstasy : une distinction sociale et un nouveau clivage
(277)
CONCLUSION (283)
BIBLIOGRAPHIE (291)
INDEX (303)
TABLE DES MATIERES (313)
Introduction
Au cours de la décennie 90,
lAsie du Sud-Est a connu une explosion de la consommation de drogues
de synthèse, principalement celle des Amphetamine Type Stimulants
ou ATS. Lecstasy et la méthamphétamine surtout inondent littéralement
le marché des drogues illicites.
La méthamphétamine, si elle
est principalement produite en Birmanie, lest également en de nombreux
points du territoire thaïlandais où elle est connue sous le nom de yaa
baa, ce qui signifie « pilule de folie ». Lappellation
première, yaa maa ou « remède de cheval », correspondait
également au nom dune compagnie pharmaceutique locale. En 1996,
le ministre de la Santé de ladministration du général Chavalit Yongchaiyudth
(novembre 1996 novembre 1997), Sanoh Thienthong, a donc décidé
de parler non plus de yaa maa mais de yaa baa [1] , en essayant de changer limage dun produit dont la consommation
prenait déjà des proportion inquiétantes.
Si la consommation régionale
de ce psychotrope est très nettement concentrée en Thaïlande, elle tend
de plus en plus à se répandre au Laos, au Cambodge, au Vietnam, en Malaysia
et en Chine. A Macao et Hong Kong, la consommation dite « récréative »
est également importante. Dune manière générale, un niveau de développement
supérieur à la moyenne régionale semble faciliter le développement de
la consommation dATS qui touche surtout les populations jeunes,
écoliers et étudiants notamment. Laccès aux moyens de divertissement
nocturnes de type occidental, basés sur la diffusion des modes techno
est, il est vrai, caractéristique de la Thaïlande et de Hong Kong.
Mais les ATS sont également
consommées par dautres couches de la population, des chauffeurs
routiers aux agriculteurs, en passant par les immigrés illégaux, engagés
ou non dans le marché de la prostitution, et les réfugiés politiques originaires
de Birmanie. Le yaa baa est particulièrement prisé des travailleurs
puisque sa consommation augmente leur capacité de travail manuel et/ou,
intellectuel. En Thaïlande, les ATS peuvent ainsi être perçues à la fois
comme des drogues de travail et de divertissement, à la différence de
lhéroïne quelles tendent à détrôner depuis le milieu de la
décennie 90. Lexplosion de la production de méthamphétamine en Birmanie,
en grande majorité dans la zone de contrôle Wa de la United Wa State
Army (UWSA), sest bel et bien traduite en Thaïlande par une
augmentation vertigineuse du trafic et de la consommation. Ainsi, les
services thaïlandais redoutaient-ils, à juste titre, une production 2000
estimée à plus de 600 millions de pilules [2] .
Les conséquences de laugmentation
de la consommation sont dordres divers. La santé publique peut à
terme être menacée, les individus sadonnant à ces pratiques étant
en effet susceptibles de subir des dommages nerveux et psychologiques
irréparables. La capacité économique nationale peut aussi être altérée
dans la mesure où les forces vives de certaines régions, urbaines surtout,
mettent en péril leurs facultés de production.
La consommation de drogues en
général et dATS plus particulièrement affecte également la sécurité,
intérieure et extérieure, des pays concernés. De ce point de vue, le cas
de la Thaïlande est éloquent. La mobilisation des forces armées, de la
police et des douanes, et le déploiement de moyens de lutte contre le
narcotrafic et la violence qui lui est associée, sur la frontière birmane,
prend des proportions inégalées depuis la fin des menaces révolutionnaires
dinfluence marxiste. La reconversion dorganes de lutte anticommuniste,
comme la concentration le long de la frontière birmane des forces démobilisées
des fronts laotiens et cambodgiens, illustrent bien lampleur du
problème.
Il apparaît de fait que le problème
des ATS en Thaïlande, comme dans le reste de lAsie du Sud-Est et
en Chine, sinscrit dans un cadre narcoéconomique général constitué
par la production, le trafic, la consommation illicites et le blanchiment.
Si lamont de la chaîne se situe au niveau de la production, les
mécanismes particuliers du trafic et les modalités de la consommation
font partie intégrante des push and pull factors (facteurs de rétrocaction)
caractéristiques des dynamiques de léconomie des drogues illicites.
La consommation, qui nexiste que grâce à la production, a par exemple
des effets en retour sur le développement de la production, à travers
limplication de certains consommateurs dans les activités de trafic
et de commercialisation. De fait, si certains marchés de consommation
peuvent être créés ou stimulés par lintroduction dun produit,
la production nexiste que pour répondre à une demande. Une étude
des impacts et des conséquences de la consommation des ATS doit donc être
replacée dans le contexte plus large de la narcoéconomie régionale.
Lapproche géographique
et géopolitique semble également incontournable lorsquon observe
la direction, lévolution et la complexification des flux, la localisation
des zones de production et de celles de consommation. Lexplosion
de la consommation en Thaïlande na dégal que lexplosion
de la production en Birmanie.
Puisquil sagit ici
de léconomie des drogues illicites, il convient en premier lieu
de préciser la notion même de drogue. Si elle peut être définie en fonction
de la présence dans certains produits de composés chimiques particuliers,
elle relève également de la législation internationale sur les stupéfiants.
Mais, la drogue, outre la nature des effets biodynamiques quelle
induit, se définit essentiellement, pour reprendre les mots du pharmacognosiste
J.-M. Pelt, par les rapports que celui qui la consomme entretient avec
elle
[3] . On peut donc dire quil faut quun composé chimique donné
soit consommé dune façon particulière pour quil puisse répondre
à lappellation de « drogue », le mode et la fréquence
de consommation, décidés par chaque individu, créant alors sa propre accoutumance
au produit.
Cest donc le consommateur,
à travers sa pratique, qui détermine quelle substance sera, pour lui,
une drogue. En réalité, point nest besoin de substance toxique,
donc de toxicomanie, pour quun « drogué » existe, mais
dune pratique excessive, dun recours abusif, ainsi que laddiction
au sport, au jeu, au travail ou encore au sexe a pu amplement le montrer
[4] . Certaines de ces activités pouvant également mettre en jeu la libération
par le corps humain de substances actives, adrénaline ou endorphines,
le produit lui-même ne doit pas être considéré comme la cause intrinsèque
de laddiction [5] .
Sagissant de la lutte
contre les pratiques addictives
[6] , il conviendrait donc de sinterroger sur les effets et les modes
de consommation plus que sur les produits eux-même. Dans cet esprit, on
pourra douter de lefficacité des campagnes déradication, base
des « politiques anti-drogues », qui entretiennent, plus quelles
ne contiennent, les dynamiques du trafic. Il est ainsi fort probable quune
focalisation sur la drogue dans la guerre qui lui est menée soit plutôt
contreproductive.
C'est à partir du contexte thaïlandais
que nous nous proposons de mener notre étude sur l'engouement pour la
méthamphétamine. Ses usagers ont, à son égard, des attentes diverses que
nous nous sommes employés à comprendre en les interrogeant.
La singularité du yaa baa
vient du fait que cette drogue renverse les clivages communs. Elle ne
se positionne pas sur un segment du marché des produits psychotropes,
mais sur ce marché dans son ensemble. En Thaïlande, loin d'épouser le
modèle classique qui veut qu'une drogue soit plus volontiers consommée
par une catégorie sociale, le succès du yaa baa est aussi indéniable
parmi les « enfants des rues » que parmi la « jeunesse
dorée ». D'autre part, le yaa baa se place en rupture avec
les modèles qui postulent qu'une drogue est généralement davantage prisée
en milieu urbain qu'en milieu rural. Ce second paradoxe est patent dans
certaines campagnes « sensibles », théâtre d'un usage particulièrement
important. Enfin, si la méthamphétamine est consommée par une écrasante
majorité de jeunes voire de très jeunes thaïlandais ― écoliers,
lycéens ou étudiants ―, c'est le fruit d'un étonnant renversement
de tendance puisque, moins de dix ans auparavant, elle était très majoritairement
appréciée des adultes exerçant une activité professionnelle.
Pour le moins énigmatique, ce
produit aux multiples propriétés jouit d'une représentation favorable
qui le hisse au rang des substances vertueuses et idéales dont peu deffets
secondaires sont connus ou reconnus. Vus par ses zélateurs, le yaa
baa aurait tous les avantages d'une drogue sans en avoir les inconvénients.
Forte de cette représentation édulcorée séduisante, cette substance répond
aux aspirations variées des consommateurs thaïlandais.
Dans l'intention de démêler
l'entrelacs des hypothèses communément avancées pour expliquer l'explosion
de la consommation de méthamphétamine en Thaïlande, nous avons choisi
pour fil conducteur deux clivages qui partagent indéniablement la population
des usagers. De la diversité des pratiques et des représentations du produit,
émerge une frontière entre les jeunes et les moins jeunes. Une seconde
barrière s'institue entre les milieux populaires et les plus aisés, témoignant
de logiques de stimulation radicalement opposées.
Après nous être intéressés à
la production et afin d'apporter des éléments d'explication à la consommation
de yaa baa, nous utilisons dans la deuxième partie de cet ouvrage
la « méthode des itinéraires » qui nous permet de comprendre
le cheminement des pilules de méthamphétamine. Cette approche sociologique
se veut pragmatique. Elle tente de décrire une circulation matérielle
tout en veillant à mettre en lumière les enjeux et les interactions sociales
dans lesquelles se placent les intermédiaires entre le producteur et le
consommateur final. L'objectif est de conserver une perspective cinématique,
de restituer le mouvement qui entraîne chaque jour de nouveaux usagers
à s'intéresser au yaa baa comme celui qui incite de nouveaux revendeurs
à « trafiquer ». L'élaboration d'un itinéraire du yaa baa
permet en outre d'identifier géographiquement les points de passage possibles,
les ruptures de charge dans le transport, les moments et les lieux où
il change de main et donc de responsable et de propriétaire.
La seconde partie de notre livre
donne un aperçu historique des circonstances dans lesquelles de nouvelles
générations de jeunes thaïlandais ont vu le jour. Il sagit ici de
comprendre les fondements socio-historiques de la consommation de méthamphétamine.
Les années 70 annonçaient l'émergence d'une société douée d'une conscience
politique et instruite, c'est une génération dotée d'ambitions plus que
de convictions qui verra le jour dans les années 80. A l'issue des années
90, une jeunesse hédoniste et éblouie par la société de consommation sera
encline à utiliser de la méthamphétamine. Nous nous attachons ici à isoler
deux institutions, l'école ― et indirectement la religion ―
ainsi que la famille, qui se distinguent dans la manière dont elles participent,
malgré elles, à la croissance du nombre des consommateurs. Nous relatons
la manière dont, selon nous, elles « désarment » les jeunes
face à la drogue.
Prenant en compte les pratiques de consommation
des jeunes comme celles des moins jeunes, les pratiques rurales ainsi
qu'urbaines, nous construisons finalement un modèle qui répartit les usagers
de yaa baa sur deux axes : celui des raisons de la stimulation
et celui de l'intérêt financier. Cette abstraction, visant à simplifier
sans la dénaturer une réalité complexe, nous permet de restituer de manière
synthétique la complexité sociale. En outre, elle nous ouvre la possibilité
d'élargir le cadre géographique de notre analyse en dégageant des hypothèses
sur l'usage de méthamphétamine dans trois pays voisins de la Thaïlande :
le Laos, la Birmanie et le Cambodge.
Pierre-Arnaud Chouvy et Joël Meissonnier
©
2002 IRASEC - L'Harmattan
Le yaa baa, ou "médicament qui rend fou", est au coeur
depuis deux mois d'une campagne antidrogue dont le bilan vertigineux
--1.900 trafiquants présumés abattus-- donne la mesure
de l'inquiétude devant l'engouement qu'il suscite depuis le milieu
des années 1990 en Thaïlande, premier consommateur mondial.
Le yaa baaa est un redoutable psychotrope car il est à la fois
une drogue de travail et de loisir et touche toutes les couches de la
société, expliquent Pierre-Arnaud Chouvy et Joël
Meissonnier dans "Yaa baa", un livre récemment publié
par l'IRASEC, Institut de Recherche sur l'Asie du Sud-Est Contemporaine
(éditions L'Harmattan).
Ouvriers du bâtiment, marins, paysans, chauffeurs routiers ou
de taxi absorbent cette drogue de synthèse pour faire face à
des journées harassantes, étudiants à leurs examens,
sportifs à leurs compétitions, et clientèle des
bars et discothèques à des nuits de fête.
Plusieurs avantages ont permis à la méthampéthamine
de supplanter l'héroïne, selon les auteurs de "Yaa
baa".
La drogue "véhicule une image totalement positive"
car, étant synthétique, elle apparaît comme moderne
et inoffensive. Elle passe pour une "drogue du bonheur" pour
le bien-être, l'énergie et la confiance qu'elle procure.
La petite pilule se consomme facilement: un cachet gobé comme
une aspirine, dissout dans l'eau puis bu, quand il n'est pas injecté
en intraveineuse, pulvérisé puis inhalé, ou fumé.
Autre attrait du yaa baa, dont il existe au moins 90 sortes: la "simplicité
des techniques de production" --disponibles sur l'internet-- et
son affranchissement des aléas climatiques, contrairement au
pavot ou à la coca.
Dernier avantage: son prix, qui n'était que d'1,5 euro (seulement
5 centimes à la production) avant de progresser de 300% sous
l'effet de la campagne antidrogue lancée au 1er février.
Ainsi, quelque 800 millions de pilules ont inondé l'an dernier
la Thaïlande, où près de 4 millions de personnes
seraient consommatrices.
Pourtant cette drogue n'est pas nouvelle. Elle a été
utilisée comme antidépresseur dans les années 20
puis comme psychostimulant pendant la deuxième guerre mondiale
ou la guerre du Vietnam.
Mais le yaa baa est devenu une spécialité du Triangle
d'or --Thaïlande, Birmanie, Laos-- et a bénéficié
des circuits de l'héroïne, qu'il remplace progressivement
en raison de sa souplesse.
"La majorité de la drogue provient bel et bien de Birmanie,
particulièrement des régions contrôlées par
les Wa de la UWSA", écrivent les auteurs en référence
à la milice pro-Rangoun qui possède une cinquantaine de
laboratoires près de la frontière.
Grâce à une armées de "fourmis" souvent
recrutées parmi les minorités ethniques, une "multitude
d'itinéraires" et des protections auprès des militaires
birmans puis de la police et de l'administration thaïlandaises,
la méthamphétamine arrive dans les grands foyers de consommation.
Elle sera passée par sept niveaux intermédiaires, du
passeur au revendeur. Ce dernier en vend au consommateur en nombre qui
excède ses besoins. Ainsi le drogué se transforme-t-il
en revendeur lui-même, le trafic prospère et la drogue
est disponible partout, explique "Yaa baa".
Des propriétaires de bateaux de Ranong (sud) ou chefs de chantier
de Bangkok contraignent leurs marins et ouvriers à en prendre
au début de leur journée de travail. Dans les campagnes,
"les paysans la dissolvent parfois dans une bouteille d'eau qu'ils
boivent en travaillant".
Mais c'est surtout la jeunesse qui est en danger. On trouve en Thaïlande
des consommateurs de sept ans, et, constatent les auteurs, "l'école
est devenue l'une des principales plaques tournantes du commerce de
méthamphétamine".
Pascale Trouillaud, AFP.
Story from Agence France Presse (AFP)
BANGKOK, March 27 (AFP) - From the clandestine laboratories of Myanmar
to the pockets of several million Thai users, the methamphetamine pills
known as "yaa baa" are wreaking havoc in supplanting heroin
as Thailand's number one killer drug.
Following the century-old trade routes used by heroin traffickers and
other smugglers, the potent little pill has woven its way into the fabric
of Thai society like no other vice in decades, and is having disastrous
effects on the brains of its unsuspecting consumers.
Yaa baa, or crazy medicine as methamphetamine is known in Thailand,
is in the crosshairs of a two-month anti-drugs crackdown here that has
resulted in the deaths of nearly 1,900 suspected traffickers.
The brutal, no-holds barred blitz indicates the soaring level of concern
over the drug since its popularity mushroomed in the mid-1990s, making
Thailand the world's number one consumer.
What is frightening about the psychotropic drug is its extremely broad
use across society, with Thais using it for both work and pleasure,
Pierre-Arnaud Chouvy and Joel Meissonnier explain in "Yaa Baa",
their book recently published by the Institute of Research on Contemporary
Southeast Asia.
Construction workers, sailors, farmers and taxi drivers take the drug
to help them through long working days, students use it to get through
exam periods and clubbers use it to help them dance the night away.
Yaa baa possesses several qualities that have helped it supplant heroin
as the drug of choice in Thailand.
The drug, the book's authors write, "conveys a completely positive
image". Being synthetic, it appears modern and inoffensive, while
the energy, confidence and euphoric feeling it gives users has lent
it an image as a "drug of happiness".
The small pills, of which there are at least 90 types, can also be
easily consumed: similar to an aspirin, they can be popped or dissolved
in a glass of water, taken intravenously, pulverised and inhaled, even
smoked.
For producers, yaa baa is attractive because it is easy to manufacture
-- instructions are available on the Internet -- and free from the climatic
uncertainties that dog other drugs.
Heroin, on the other hand, requires opium poppy as its raw ingredient
while cocaine depends on yields from the coca plant.
Another advantage is its extremely affordable price: before the start
of Thailand's drugs war on February 1 pushed the price of yaa baa up
by around 300 percent, it cost a mere 60 baht (1.50 dollars) or so per
pill on the streets.
But the small price still represents a huge mark-up on the five-cent
cost of production -- and unleashed the flood of some 800 million pills
into Thailand last year from neighbouring Myanmar.
"The majority of the drug comes indeed from Myanmar particularly
the areas controlled by the Wa of the UWSA (United Wa State Army),"
the authors write, referring to the pro-Yangon ethnic group said to
operate around 50 laboratories close to the border, as well as mobile
production units.
Alleged links between Myanmar's military rulers and the UWSA -- and
the resulting lack of law enforcement -- as well as the remote jungle
canopy under which the UWSA operate, conspire to make Myanmar an unrivalled
regional producer.
The drug has become a specialty of the Golden Triangle where Thailand,
Laos and Myanmar converge and much of the world's opium is still produced.
Methamphetamine is overtaking heroin as the production drug of choice
in the area and is profiting enormously from the distribution networks
that heroin trafficking has already established, according to Chouvy
and Meissonnier.
Some five percent of Thailand's population is now estimated to abuse
methamphetamine, a figure the International Narcotics Control Bureau
says makes it the largest per capita consumer in the world.
The drug has been around in other forms for years, first used in the
1920s as an antidepressant and then as a psychostimulant during World
War II and the Vietnam war.
Armies of "ants," recruited from among impoverished ethnic
minorities, transport the pills along a multitude of routes, with protectors
including Myanmar soldiers and Thai police and bureaucrats allowing
them to eventually reach consumers in Thailand.
One pill will pass through seven intermediaries from the frontier runner
to the retailer, who will usually sell more to the drug user than he
or she requires, the book's authors say.
This creates another dealer -- which explains the drug's easy availability
across Thailand.
Owners of boats in the southern coastal province of Ranong and construction
foremen in Bangkok are known to force their workers to take the drug
at the beginning of the workday.
And occasionally in rural areas, "the farmers dissolve the drug
in a bottle which they drink while working."
But it is the kingdom's youth who are most at risk. Consumers are as
young as seven and "school has become one of the main hubs for
trafficking of methamphetamine."
Pascale Trouillaud, AFP.
Les
territoires de l'opium. Conflits et trafics du Triangle d'Or et du Croissant
d'Or
de Pierre-Arnaud Chouvy
Genève, Olizane, 2002.
Consulter
la table des matières et lire l'introduction.

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