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CV rédigé ou Mémoires de Pierre-Arnaud Chouvy

CV rédigé ou Mémoires de Pierre-Arnaud Chouvy

Texte constitutif du dossier d’habilitation à diriger des recherches présenté en soutenance à Paris le 20 juin 2017.

La
géographie à l’épreuve de la drogue

Volume 2 – Annexes
C.V. détaillé et production scientifique et académique

Pierre-Arnaud Chouvy Chargé de recherche au CNRS

Genèse d’un géographe (CV détaillé)

« Le CV ne doit pas obligatoirement prendre la forme d’une « égo-géographie », dont la rédaction, par pudeur, rebute certains, ou que d’autres à l’inverse développent avec trop de complaisance ». C’est en ces termes que la section 23 de la CNU se positionne par rapport à la rédaction du curriculum vitae détaillé constitutif du dossier d’HDR : la rédaction du CV en question se veut être une « contextualisation de l’itinéraire personnel » du candidat [1]. Mais l’exercice, qui consisterait en l’autobiographie d’un parcours et d’une pratique géographiques, l’autobiographie, pudique et quelque peu prématurée (mais imposée par l’exercice de l’HDR), d’un géographe en construction et en devenir permanents, ne peut raisonnablement être qualifié d’ego-géographie [2], laquelle serait par définition une absurde géographie du « je » ou du « moi ». Il ne s’agit bien sûr pas de dresser la géographie de ma personne (le « je » de l’ego) ou de mon parcours (dans l’espace, le temps, la discipline), mais de proposer le retour, certes personnel mais non égocentré ou abusivement introspectif (l’exercice se veut réflexif, non introspectif), d’un géographe sur, justement, le géographe qu’il est (qu’il est et qu’il est appelé à devenir) et non sur la personne qui précède, sous-tend, et dépasse le géographe.

Un
retour réflexif certes, mais qui relève davantage de « l’histoire d’un
géographe » (Blanc-Pamard, 1991) que d’une « égogéographie »
(Levy, 1995) que j’estime donc clairement mal nommée : l’exercice
s’apparente en effet davantage à l’histoire qu’à la géographie et si les
« essais d’ego-histoire », réunis par Pierre Nora en 1987 dans un
ouvrage précurseur, sont les textes d’historiens cherchant « à se faire
les historiens d’eux-mêmes » (Nora, 1987 : 5), l’ego-géographie,
elle, devrait logiquement procéder des efforts de géographes cherchant à se
faire les géographes d’eux-mêmes, chose absurde dès lors que la géographie
traite de l’espace et non des personnes. Au final, ainsi que Pierre Nora
l’explique : « Ni autobiographie faussement littéraire, ni confessions
inutilement intimes, ni profession de foi abstraite, ni tentative de psychanalyse
sauvage ». Plutôt, donc, ici, l’ego-histoire d’un géographe qui « consiste
à éclairer sa propre histoire comme on ferait l’histoire d’un autre »
(Nora, 1987 : 7). Bref, l’exercice vise à « expliciter, en historien »,
que je ne suis à l’évidence pas, « le lien entre l’histoire qu’on a faite
et l’histoire qui vous a fait » (Nora, 1987 : 7). Dès lors, et au
regard de la dimension historique indéniable de l’exercice, le récit qui suit
s’apparente à des Mémoires (après tout, nul besoin d’être historien pour
rédiger ses Mémoires), puisqu’il a trait au contexte historique de ma modeste vie
publique, plutôt qu’à une autobiographie qui, par définition, a pour objet la vie
individuelle (et intime) de l’auteur. Le présent exercice du CV rédigé
s’apparente clairement plus à des Mémoires qu’à une autobiographie.

Quoi que
l’on puisse penser de cet exercice somme toute peu scientifique (mais c’est
bien là l’intérêt du retour réflexif), force est de reconnaître qu’il a au
moins un double mérite. D’abord, et comme l’estime Françoise Thébaud, l’HDR
« a valorisé le regard réflexif sur des travaux antérieurs et autorisé
l’expression d’un intime, qu’il n’est plus impératif de combattre pour
atteindre l’objectivité scientifique » (Thébaud, 2009 : paragraphe 2).
L’exercice permet donc indéniablement de mieux comprendre son propre parcours
et d’en proposer une lecture plus humaine, notamment à ses pairs. Ensuite, cet
exercice incontournable de l’HDR me donne l’opportunité de répondre par écrit à
la question que ne manquent pas de me poser nombre de mes interlocuteurs :
la drogue, pourquoi et comment ? La réponse tient en partie à ce
« lien étroit, intime et tout personnel » que tout « chercheur
entretient avec son travail » et sur lequel il convient de lever ici au
moins un coin du voile (Nora, 1987 : 6). Mais, ainsi que Georges Duby le
précise, « il est convenu que je n’exhiberai dans cette ego-histoire
qu’une part de moi » et qu’« il est bien évident qu’ici l’essentiel
est tu » (Duby, 1987 : 109-110).

L’irruption de la géographie

J’ai coutume de dire que la géographie s’est imposée à moi. Pas immédiatement mais naturellement. Ou plutôt comme une évidence. Conçu et ayant fait mes premiers pas en Algérie, bien que né (en 1971) dans le nord de la France, région d’origine de ma mère, institutrice, et ayant ensuite suivi les pérégrinations de mon centralien de père au Gabon et dans diverses localités moins exotiques (quoique) du nord de la France, c’est à Aix-en-Provence, où je suis arrivé à l’âge de 10 ans, que j’ai découvert la géographie en tant que discipline. Un certain tropisme géographique devait alors exister dans la ville d’eau puisque je fus précédé par un de mes amis et suivi par d’autres ainsi que par mon frère cadet qui, lui, deviendra professeur d’histoire-géographie dans le secondaire. La matière qui m’a peut-être laissé le moins de souvenirs de mes années de collège et de lycée (l’histoire me parlait bien davantage) ne s’est toutefois imposée à moi qu’après une première année de sociologie avortée, mon intérêt pour l’ethnologie, nourri par la lecture des mois durant [3] de Jean Malaurie, de Claude Lévi-Strauss, de Theodora Kroeber, ou encore de Georges Balandier, n’ayant pas résisté à mes réticences face à l’outil statistique, lesquelles préfiguraient une certaine inclination pour la recherche qualitative. L’année ne fut toutefois pas vaine dès lors que je la consacrai au voyage initiatique par excellence s’il en est : c’est en 1991, en Inde, plus exactement dans un bus reliant Srinagar, la capitale du Cachemire, à Leh, celle du Ladakh, que la longue contemplation des paysages minéraux de l’Himalaya fit germer en moi l’idée de la géographie. La géographie pour voir le monde, pour voyager autrement, et notamment à mon bureau m’étais-je dit [4]. Conséquence somme toute logique de l’intérêt que le monde minéral avait suscité en moi, c’est la géomorphologie qui m’a d’abord séduit, la morphogenèse (en l’occurrence l’originalité de la rupture d’un pli anticlinal donnant sur le synclinal perché du plateau du Cengle) et les formes karstiques de la montagne Sainte-Victoire ayant façonné l’exceptionnel terrain de jeu du randonneur et du grimpeur que j’étais déjà : les 400 mètres de l’escarpement de calcaire jurassique recélaient en effet nombre de chemins de randonnées et de voies d’escalade le long desquelles résonnaient les cours de géomorphologie dispensés à l’université de Provence par Maurice Jorda.

Mais mon intérêt géographique pour le calcaire céda vite à mon envie d’ailleurs et de changement [5] et finit par être remplacé par celui porté à la géopolitique, à la pensée complexe et aux questions territoriales introduites par les enseignements de Christiane Spill et de Jean-Paul Ferrier. L’initiation à la géographie tropicale par Jean-Claude Giacottino, certes limitée à l’Afrique de l’Ouest, acheva d’affirmer mon goût pour la chose géographique alors que des enseignements optionnels d’ethnologie proposés dès la licence confirmèrent mon appétence pour l’autre et l’ailleurs et particulièrement pour l’Asie du Sud-Est et l’Océanie (particulièrement à travers les enseignements de Charles Macdonald, de Pierre Lemonnier et de Pascale Bonnemère [6], rendus possibles par la création, en 1993 à Aix-en-Provence, de l’Institut de recherche sur le sud-est asiatique). Les rivalités de pouvoir de l’approche géopolitique d’Yves Lacoste (1993), la civilisation du végétal de Pierre Gourou (1948), l’angle de l’Asie de Paul Mus (1977), le tableau tachiste que Georges Condominas et d’autres (1974) mentionnaient à propos de l’Asie du Sud-Est continentale, les sociétés contre l’Etat de Pierre Clastres (1974), l’anthropologie politique de Georges Balandier (1967), la pensée complexe d’Edgar Morin (1977) et un intérêt personnel pour l’ethnobotanique et les plantes à drogue et notamment hallucinogènes ou enthéogènes (nourri par la lecture de de Jacques Brosse, Carlos Castaneda, Roger Heim, Ernst Jünger, Terence McKenna, Jean-Marie Pelt, Richard Evans Shultes et Albert Hofmann, etc.) me poussèrent à consacrer mon mémoire de maîtrise aux « Géopolitiques de l’intégration dans l’espace polyethnique et interétatique du Triangle d’Or » (Chouvy, 1996), rédigé sous la direction de Christiane Spill.

Mon
intérêt pour la thématique de l’opium et plus particulièrement pour celle de sa
production illégale et des trafics auxquels elle donne lieu date donc de 1995
et le choix d’un tel objet d’étude est indissociable de celui de l’aire
géographique et de l’approche considérées. En effet, alors que la littérature
ethnographique consacrée à l’Amérique du Sud m’avait sensibilisé à la question
des peuples autochtones et à l’ethnobotanique, l’hispanisation et la « lusophonisation »
du continent m’en avaient détourné au bénéfice d’une Asie que je percevais comme
davantage préservée. L’Afrique, quant à elle, aussi fascinante que je l’ai
toujours trouvée, m’apparaissait trop comme le pré carré de la géographie
française, et donc trop courue. L’Asie, par contre, m’attirait autant par sa
démesure que par ses diversités géographique, historique, linguistique,
culturelle, civilisationnelle même. Elle m’interpellait aussi du fait qu’elle
se situait hors des sentiers battus de l’anthropologie et de la géographie
françaises et de leur tropisme ouest africain marqué. L’Afrique m’avait certes presque
vu naître et si je la portais et la porte toujours nécessairement un peu en
moi, c’est l’Asie qui, lors de ce voyage en Inde et dans les Himalayas, avait
constitué une véritable découverte personnelle, un véritable saut dans
l’inconnu, et s’était imposée à moi comme terrain de mes pérégrinations à
venir. L’Inde constituait en effet une invitation incomparable au voyage, mais
aussi au questionnement, à la recherche, à la géographie. Henri Michaux
n’avait-il pas écrit, avec une justesse certaine : « En Inde, rien à
voir, tout à interpréter » (1967 (1933) : 19).

Certes,
ma découverte de l’Asie doit aussi beaucoup aux enseignements d’ethnologie de
l’Asie du Sud-Est suivis à l’université de Provence, enseignements qu’un voyage
au Vietnam en 1994 avait permis de mettre en perspective. Je retournai en Asie
du Sud-Est en 1995 dans le cadre des recherches impliquées par mon mémoire de
maîtrise, en Thaïlande cette fois, plus particulièrement le long de la frontière
birmane où je découvris pour la première fois camps de réfugiés birman et bruits
de mortiers. Pour l’anecdote, j’avais essuyé mes premiers tirs d’arme
automatique sur le lac Dal de Srinagar, où j’avais côtoyé pour la première fois
des insurgés, le house boat sur
lequel je résidais s’étant révélé, lors d’une offensive de l’armée indienne,
être tenu par des militants armés de la cause kashmiri jetant leurs grenades
par-dessus bord dans une panique certaine. Mais ma plus grande émotion lors de
ce premier « terrain » sud-est asiatique fut la reddition de Khun Sa
(de son vrai nom, Chang Chi-fu, seigneur de la guerre et « roi de
l’opium » sino-birman-shan, chef de diverses armées rebelles shan) qui
survint lors de ma présence dans la région, le 7 janvier 1996.

Lorsqu’il
s’était agi de trouver un sujet de mémoire de maîtrise, tant la géopolitique
que l’Asie du Sud-Est coulaient déjà de source. L’intérêt personnel que je nourrissais
pour l’ethnobotanique et plus généralement pour les plantes à drogues fournit l’objet
de ma recherche et c’est la question de l’émergence du principal espace de
production illégale d’opium, l’espace dit du Triangle d’or, qui constitua mon
sujet. Travail de synthèse et d’analyse à la croisée des disciplines, puisque
monopolisant, dans l’optique d’une analyse géopolitique, les sources et
approches géographiques, historiques, anthropologiques, économiques et
botaniques, mon mémoire de maîtrise témoigne de la conception de la géographie qui
a très tôt été la mienne : non celle d’une science mais celle d’un savoir
pluridisciplinaire orienté par une rigueur scientifique et affecté à la
compréhension de problématiques spatiales. Mon mémoire de maîtrise est aussi la
pierre fondatrice de deux décennies de recherches caractérisées davantage par
un objet que par un terrain (ou plutôt de l’unicité de l’objet et de la
multiplicité des terrains) : la production illégale d’opium, mais aussi,
plus tard, celles de la méthamphétamine (une drogue de synthèse de type
amphétaminique) et du haschich (un dérivé du cannabis), ainsi que les routes de
leurs trafics, n’ont jamais cessé depuis 1995 de constituer l’objet de mes recherches,
quels que soient les terrains, en Asie (Afghanistan, Pakistan, Inde, Birmanie,
Thaïlande, Laos, Cambodge) ou au Maghreb (Maroc). Pour qui voulait s’éloigner
des sentiers battus de la géographie, la problématique de la drogue était on ne
peut plus appropriée : tant l’objet de la recherche, clairement un impensé
de la géographie, que les terrains impliqués, souvent d’accès plus difficile
que dangereux (en dépit des idées reçues), garantissent au géographe sa dose de
terra incognita. Et si la drogue comme
objet de recherche brillait par son absence de la géographie il y a vingt ans,
les choses n’ont que peu évolué depuis, si ce n’est que les productions
agricoles de drogue d’Afghanistan, de Birmanie, de Colombie et peut-être même
du Maroc sont désormais davantage mentionnées dans les enseignements et dans
les manuels de géographie régionale concernés. Mais les questions relatives à
la drogue ou ne serait-ce qu’aux paysanneries de la drogue ne semblent toujours
pas, à quelques très rares exceptions près (Cruse, 2009), intéresser la
géographie française.

La
drogue comme quête d’inconnu donc, d’expérience et de connaissance aussi :
poussé par une curiosité certaine sur les chemins de Katmandou, que je n’ai pas
eu le loisir d’emprunter au sens propre (à la différence de ceux de Kétama),
c’est sur les chemins de la connaissance que mon expérimentation des substances
actives m’a finalement jeté. La « connaissance par les gouffres »
décrite par Henri Michaux a eu entre autres mérites de m’inciter à me méfier
des conclusions hâtives face à des réalités difficilement saisissables, à garder
mes distances par rapport à mon sujet, à relativiser mes observations et, bien
sûr, à conserver un regard aussi critique que possible sur les sources
secondaires et les vérités trop souvent simplificatrices qu’elles véhiculent.
La drogue comme sujet de recherche implique en effet de mettre en œuvre une
pensée critique ou en tout cas de garder à l’esprit que la pensée conforme, toute
pétrie qu’elle est de cette idéologie prohibitionniste aux fondements puritains
et racistes, présente nombre d’écueils pour le chercheur. Mais si le géographe
ne peut s’interdire l’exploration d’aucun gouffre, aussi (dé)plaisant soit-il,
il ne peut pas non plus refuser de gravir les sommets qui se présentent à lui
et la drogue, en tant qu’impensé géographique, est encore riche de cimes à
gravir, de terres vierges à explorer, de parcelles à défricher. « Les
drogues nous ennuient avec leur paradis » écrivait Michaux avec une
justesse toute empirique : « Qu’elles nous donnent plutôt un peu de
savoir » (1967 : 9). Ce que deux décennies de recherche sur la
drogue m’ont notamment appris, c’est que la raison doit primer sur l’idéologie,
que l’objectivité doit résister à la subjectivité et, dans une certaine mesure,
l’empirisme à la théorisation.

De la géographie à géopolitique des drogues

Mon parcours de géographe reste jusqu’à aujourd’hui celui d’un spécialiste de diverses thématiques liées à l’objet drogue dès lors que mon mémoire de DEA, ma thèse de doctorat, le projet de recherche soumis lors du concours d’entrée au CNRS et mes publications depuis lors ont tous eu trait aux causes, aux conséquences et aux modalités de la production illégale d’opium en Asie et, dans une moindre mesure, de méthamphétamine en Asie du Sud-Est continentale et de haschich au Maroc. J’ai eu la chance, lors de mon année de DEA, à Paris (« Géographie et pratique du développement dans le Tiers-Monde » : Paris X – Nanterre, Paris 1 – Panthéon-Sorbonne, Institut national agronomique Paris-Grignon), de trouver chez l’Africaniste Roland Pourtier un géographe disposé à encadrer un mémoire portant sur l’objet drogue (« Des plantes magiques au développement économique. Le recours à l’économie de la drogue dans les pays du Sud », 1997) alors que la thématique était non seulement absente de la géographie française mais qu’elle était surtout réputée dangereuse, notamment depuis qu’un étudiant avait trouvé la mort sur un « terrain drogue » d’Amérique du Sud. C’est sur les conseils de Roland Pourtier que j’ai alors pris contact avec l’Observatoire géopolitique des drogues, une association (loi de 1901) unique au monde, créée en 1990 entre autres par Alain Labrousse [7] qui l’a dirigée jusqu’à sa fermeture en 2000. Etudiant les contextes économique, politique et militaire de la production, du trafic et de la consommation des drogues à l’échelle mondiale, l’OGD disposait d’un réseau de correspondants dans une centaine de pays et publiait une Dépêche internationale des drogues (un mensuel) et un rapport annuel en trois langues qui étaient lus dans les rédactions et les ministères du monde entier. Véritable centre d’expertise et de ressources sur le sujet et les diverses thématiques des drogues, l’OGD recourait à une approche géopolitique d’inspiration lacostienne (certes à tendance journalistique) dans laquelle je me retrouvais pleinement (Yves Lacoste fut plus tard le président de mon jury de thèse, dont fit partie Alain Labrousse). C’est en 1996, l’année de la sortie de l’Atlas mondial des drogues de l’OGD, que je rencontrai donc Alain Labrousse et son équipe, notamment Pascale Perez, géographe et ancienne étudiante de Roland Pourtier, Michel Koutouzis, historien et documentariste, Laurent Laniel, sociologue, Imran Akbar Syed, réfugié politique pakistanais, ainsi que les nombreux observateurs de la géopolitique des drogues qui gravitaient autour du petit noyau de permanents de l’OGD. L’OGD me permit d’entrer en contact avec certains fins connaisseurs des questions relatives à la production illégale d’opium en Asie, parmi lesquels André et Louis Boucaud, Bertil Lintner, Alfred McCoy, Ahmed Rashid, etc.

Ma collaboration avec Alain Labrousse, Michel Koutouzis et Laurent Laniel se prolongea durant mes recherches doctorales, entamées en 1997 sous la direction de Roland Pourtier, et dans mes travaux ultérieurs. Alain Labrousse, alors devenu un ami, rédigea avec Michel Koutouzis et moi le texte d’ouverture (« Les routes de la drogue : de l’Asie centrale à l’Europe ») de la réunion préparatoire à la conférence ministérielle du G8 que je présentai les 21 et 22 mai 2003 en séance plénière au ministère des Affaires étrangères. Il contribua ensuite, avec Laurent Laniel (avec qui je codirigeai le numéro) et Pascale Perez, au numéro d’Hérodote consacré à la géopolitique des drogues illicites (2004) (numéro auquel contribuèrent une majorité de collaborateurs de l’OGD : Luis Astorga, Paul Gootenberg, David Mansfield – rare spécialiste des questions de développement relatives à la production agricole de drogue avec lequel je travaille toujours régulièrement –, Philippe Chassagne et Giuseppe Muti, tous deux géographes). L’influence de l’OGD se fit encore sentir lors de la journée d’étude consacrée à « Production de drogue et stabilité des Etats » que j’organisai avec Laurent Laniel à la demande du Secrétariat général de la défense nationale (SGDN) [8] au Centre d’études et de recherches internationales (Ceri) en 2005. Alain Labrousse, Laurent Laniel, Pascale Perez, David Mansfield, Alfred McCoy, Maria Clemencia Ramirez, Ricardo Soberon Garrido et Kenza Afsahi (avec laquelle je travaille et publie (2014) encore) participèrent avec d’autres à cette journée qui déboucha sur un rapport (2006) et sur deux articles, en français (2006) et en anglais (2007), cosignés avec Laurent Laniel (désormais chef de projet et analyste scientifique à l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies).

Drogue, terrorisme et sécurité étatique

C’est lors de mes recherches doctorales, menées en tant que membre de l’UMR 8586 Prodig (que je n’ai pas quittée depuis), que j’ai fait de la géopolitique des drogues l’objet de mes recherches, ajoutant à mon inclination pour les approches pluridisciplinaires et, idéalement, transdisciplinaires [9], la richesse heuristique de l’approche comparative. Certes, l’étude des drogues ne pouvait décemment être mise en œuvre qu’à travers une approche de la complexité, les explications des causes du recours à la production illégale de drogue étant trop souvent « partiales, partielles et contradictoires » (Lacoste, 1993). La transdisciplinarité s’imposait pour qui voulait prendre en considération les réalités agricoles de la production d’opium mais aussi ses contextes historiques, spatiaux, culturels, économiques, politiques, stratégiques… Mais l’élaboration de mon sujet de thèse subit un contrecoup prématuré lorsque l’allocation de recherche doctorale qui me revenait de droit en fin de DEA se révéla être dénuée de financement (pour cause de prolongation des allocations de recherche et de chômage de mes prédécesseurs). Ma vie sentimentale m’ayant déjà depuis quelques années régulièrement attiré aux Etats-Unis, c’est à San Francisco que je décidai de préparer, à contrecœur, une agrégation qui n’était pourtant pas officiellement conçue pour accéder aux fonctions de maître de conférences que je n’envisageais d’ailleurs que vaguement (l’enseignement m’attirant moins que la recherche). C’est sur les conseils de Roland Pourtier que j’ai alors postulé à l’appel d’offre d’allocation de recherche du ministère de l’Enseignement et de la Recherche. Et c’est sur la base d’un projet de recherche consacré à l’émergence des deux principaux espaces de production illégale d’opium que j’ai obtenu une allocation et que j’ai cessé de préparer l’agrégation.

Ma présence régulière à San Francisco, alors en plein boom de l’Internet, m’exposa de façon précoce à l’accès aux sources électroniques (me permettant par exemple la lecture quotidienne des presses afghane, pakistanaise, indienne, birmane, thaïlandaise, vietnamienne, chinoise, hongkongaise, australienne, états-unienne et européenne) et m’encouragea à créer mon propre site Web, www.geopium.org, en 1998. D’abord destiné à héberger mes mémoires de maîtrise et de DEA, Geopium devint assez rapidement un petit centre de ressources et d’informations sur la géopolitique des opiacés en Asie à la notoriété grandissante (232 944 visiteurs journaliers uniques pour 547 733 pages vues en 2006, avant qu’un amaigrissement et une refonte du site n’entament son page rank), puis un site Web personnel mettant à disposition des internautes la grande majorité de mes textes en accès libre (ainsi que quelques cartes et photographies) : il s’agit donc clairement d’un outil privilégié de valorisation de la recherche et de diffusion de l’information géographique. En 2016, Geopium propose ainsi une soixantaine d’articles en texte intégral, en français et en anglais, et est consulté chaque année depuis l’immense majorité des pays du monde (près de 40 % des connexions se faisant depuis la France, les Etats-Unis, avec près de 10 % de connexions, étant le deuxième pays d’origine des visites), quelques pays africains exceptés. Toujours en 2015 les liens (backlinks) vers Geopium provenaient de 140 noms de domaine (environ 20 000 liens dont 8 000 vers la page d’accueil) [10].

Mes recherches doctorales bénéficièrent grandement d’une présence régulière à San Francisco qui me permit d’exploiter la bibliothèque de l’université de Berkeley, située de l’autre côté de la baie. Ma pratique de l’anglais en bénéficia bien sûr aussi, d’autant que l’essentiel des sources secondaires monopolisées, sujet et aire géographique de la recherche obligent, étaient en anglais. Mes deux premiers articles furent d’ailleurs rédigés et publiés en anglais (1999) dans des revues américaines et l’un deux me valut d’être contacté par Julie Sirrs, une analyste militaire de la Defense Intelligence Agency(DIA : une agence du renseignement militaire des Etats-Unis) fraîchement limogée après être allée interviewer Ahmed Shah Massoud dans la vallée du Panjshir (histoire trop complexe et controversée pour être exposée ici [11]). La question de la production et du trafic de drogue en Afghanistan était en effet indissociable de celle des talibans, d’Al-Qaida et d’Osama bin Laden (autant de sujets sur lesquels l’OGD s’était penché, par exemple à travers la plume d’Imran Akbar Syed, sardar [12] baloutche, auteur, entre autres, d’une photographie d’OBL armé d’une « kalakov » [13] devant une bibliothèque), avec lequel j’aurai par la suite de nombreuses discussions sur le Saoudien, sur la liberté de la presse au Pakistan et sur les services de renseignement militaire pakistanais. Julie Sirrs devint par la suite la rédactrice en chef de la revue Terrorism Monitor dans laquelle j’écrivis deux articles sur le manque de pertinence de l’expression « narco-terrorisme » (2004). La dénonciation des menaces posées par un supposé narco-terrorisme était alors en effet à la mode, tant dans la presse mondiale que dans les déclarations répétées de Michèle Alliot-Marie et de Donald Rumsfeld, alors respectivement ministres de la Défense de la France et des Etats-Unis. De telles dénonciations avaient d’ailleurs posé problème à la DIA qui ne trouvait rien de tangible prouvant l’existence de la menace ou ne serait-ce que du phénomène, ce qui m’avait valu, en 2004, d’être contacté directement par un capitaine de la DIA dans le cadre d’une étude (« Threat and Security Implications of Afghanistan’s Illicit Opium-Drug Trade », 2005) au contenu duquel je n’ai jamais eu accès (étant un alien et, qui plus est, un Français, ce qui, dans le contexte de l’opposition française à l’intervention en Irak, ne pesait guère en ma faveur). L’ébauche de réflexion sur le narco-terrorisme me valut une autre expérience enrichissante qui, surtout, me permit de tester mes analyses à l’aune de données confidentielles. En effet, toujours en 2004, la Direction du renseignement militaire (DRM [14]) m’avait demandé une communication portant sur les usages stratégiques des drogues (communication du 25 novembre 2004 : « Drogues illicites : géopolitique, usages guerriers et « solutions » militaires en Afghanistan et en Birmanie ») durant laquelle mes interlocuteurs aux badges volontairement retournés avaient officieusement confirmé l’inanité de la notion et son instrumentalisation politique. Outre la corroboration de mes analyses par des observateurs privilégiés [15] de la scène terroriste afghane, la communication à la DRM m’avait permis de faire la rencontre de Jasmine Zerinini, alors en poste au Secrétariat général de la défense nationale (SGDN) d’où elle commandita la journée d’étude et le rapport consacrés dès l’année suivante à « Production de drogue et stabilité des Etats ».

Les territoires de l’opium

Ma thèse
de géographie a constitué jusqu’à récemment, en fait jusqu’à la parution en 2009
de mon avant-dernier ouvrage, ma plus importante production, en termes de volume
et d’investissement bien sûr, mais aussi en termes de contribution au corpus
géographique. Débutée en 1997 et soutenue en 2001, cette thèse était consacrée
à l’émergence des deux principaux espaces de production illégale d’opium d’Asie
(et du monde) que sont le Triangle d’or (Birmanie, Laos, Thaïlande) et le
Croissant d’Or (Afghanistan, Iran, Pakistan). Intitulée « Les territoires
de l’opium », suivant en cela la judicieuse suggestion de Roland Pourtier,
mon directeur de thèse, elle détaillait la géohistoire du pavot à opium et de
la production d’opium et tachait d’expliquer l’émergence des espaces de
production illégale moderne à travers une approche géopolitique. Celle-ci était
principalement orientée par les rapports de force et les relations de pouvoir
que les Etats et les acteurs non-étatiques mettaient en œuvre pour contrôler la
production illégale d’opium et les espaces sur lesquels elle avait cours :
l’approche était résolument géographique dès lors qu’elle analysait les centres,
les périphéries, les zones frontalières et les marges diverses marqués par la
production d’opium, au gré de leur enclavement ou de leur centralité, de la
pérennité des conflits armés, et des processus de territorialisation mis en
œuvre par, pour, et contre l’opium. La thèse se concluait sur l’affirmation
selon laquelle « le nœud gordien de l’intégration et de la
territorialisation » apparaissait « au centre de la problématique de
la drogue » (Chouvy, 2001 : 447).

Comparer
deux espaces de production aussi différents l’un de l’autre que le sont l’Asie
du Sud-Est continentale et l’Asie du Sud-Ouest, même en se concentrant sur la
comparaison entre Birmanie et Afghanistan (les deux principaux pays producteurs
illégaux d’opium), avait logiquement imposé d’acquérir de vastes connaissances
historiques, géographiques et politiques sur deux régions et six pays ainsi que
sur leurs voisins immédiats et parfois très influents (Inde et Chine surtout). L’analyse
comparative menée à telle échelle impliquait de réunir et d’exploiter une
littérature importante et les sources secondaires (publications scientifiques,
rapports officiels, littérature grise, articles de presse) constituèrent
l’essentiel du matériau de ma thèse. Plusieurs déplacements sur le terrain
(Afghanistan, Pakistan, Inde, Birmanie, Laos, Thaïlande) me permirent de
confirmer ou d’infirmer certaines hypothèses de travail auprès d’observateurs
privilégiés (chercheurs locaux, journalistes, membres d’ONG, officiels, etc.)
des pays étudiés et de réunir davantage encore de sources secondaires (ouvrages
d’éditeurs locaux, rapports, données statistiques, littérature grise locale,
etc.). Ainsi que mes recherches ultérieures le confirmeraient (encore récemment
à propos de l’importance de la production illégale d’opium en Inde) le déficit
d’analyse de données existantes est souvent tel que nombre de travaux peuvent
être menés sur la seule base des sources secondaires (qu’il s’agisse de
travailler sur certaines théories et notions (antimonde, narco-terrorisme,
narco-Etat, conséquences involontaires, etc.) ou sur la pertinence et les
limites des données quantitatives existantes).

L’apport
de ma thèse, conduite en quatre ans, résidait donc moins dans la production de
données de première main que dans l’approche géographique et l’analyse
géopolitique d’un objet jusque-là délaissé par la géographie mais aussi par les
autres sciences de l’Homme et de la société (SHS), les sciences politiques y
compris (ainsi qu’un directeur du Ceri me le fera ensuite remarquer, non sans
étonnement). Le texte raccourci et les 27 cartes de la thèse furent publiés dès
2002 par les éditions Olizane dans un ouvrage reprenant le titre de la thèse. L’ouvrage
alors à paraître joua un rôle non négligeable lors de mon recrutement en 2002
au CNRS en tant que chargé de recherche de première catégorie (recrutement
non sans péripéties dès lors qu’il se fit dans le contexte de la
réinterprétation par le CNRS de la limite d’âge de candidature au concours,
donc du dépôt par 24 candidats de recours en référé devant les tribunaux
administratifs et d’une décision ultérieure du Conseil d’Etat déboutant les
plaignants : ma candidature en CR2 fut donc annulée mais, ayant postulé
aussi en CR1, c’est en tant que tel je fus, à ma grande surprise, recruté). Mon
recrutement au CNRS bénéficia peut-être aussi de la curiosité du politologue
Semih Vaner et de la confiance qu’il m’avait accordée lors de la direction,
avec Guillermo Aureano, d’un dossier consacré aux rapports entre drogue et
politique dans les Cahiers d’études
sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien (Cemoti) qu’il avait
fondés et qu’il dirigea jusqu’à sa disparition (Chouvy, Aureano, 2001).

Du tropisme : géographie, recherche, photographie

Aboutissement et départ tout à la fois, mon recrutement au CNRS (rattachement à Prodig) fut aussi un réel soulagement après les auditions passées dans deux universités et à l’IRD. En effet, si lors de l’une de mes auditions à l’Université on m’avait expliqué que « les étudiants n’avaient que faire de l’Asie, que seul leur bitume les intéressait » et que la drogue constituait un objet de recherche somme toute peu géographique (remarques qui confirmèrent mon peu d’intérêt pour l’enseignement [16] mais que quelques encadrements d’étudiants démentirent au moins en partie [17]), à l’IRD on m’avait soutenu que mon programme de recherche était irréaliste et irréalisable (en dépit des centaines de pages de ma thèse qui tendaient à démontrer le contraire). L’audition au CNRS, elle, s’était mieux passée, même si un statisticien membre du jury avait estimé que l’absence de données quantitatives fiables sur la production et le trafic de drogue interdisait toute recherche « scientifique » sur le sujet, insinuant très clairement que ma place n’était pas au CNRS (une réponse critiquant l’explication économétrique des conflits armés sembla me sortir d’affaire). Ces quelques expériences confirmaient à quel point l’objet drogue et ses problématiques géographiques suscitaient davantage de réticences, voire d’incompréhension, que d’intérêt dans le monde académique. In fine, mon recrutement en section 39 au CNRS montre que la géographie française reste peut-être l’une des disciplines les plus ouvertes qui soient.

Rien que de très logique finalement pour moi qui avais toujours perçu, non sans un certain idéalisme teinté de romantisme, la géographie comme la discipline de l’ouverture au monde, de la curiosité, de l’esprit de découverte, de l’exploration bien sûr. La géographie comme antidote au tourisme et même au voyage : l’opposition entre le touriste – antihéros consommateur d’un ailleurs de divertissement banalisé et vulgarisé – et le voyageur – observateur avisé et intrépide du monde en quête d’originalité et d’authenticité – est en effet forte dans les représentations communes et j’étais alors encore cet « idiot du voyage » qui s’estime voyageur et pour qui les touristes sont les autres [18]. Certes, le chercheur ne part pas en voyage mais en mission et il parcourt le monde pour l’expliquer dans des revues académiques, non pour le raconter dans des récits de voyage. De fait, si « l’anecdote est l’essentielle et fourmillante composante de la plupart des récits de voyage » (Urbain, 1993 : 51), elle n’a que peu sa place dans la littérature scientifique, ainsi que le souligne Claude Lévi-Strauss pour qui le fait de présenter des « détails insipides » et des « évènements insignifiants » comme un « témoignage » ou, pire encore, comme une « découverte originale », relève ni plus ni moins de « l’impudence » (1955 : 13-14). A tel point d’ailleurs qu’en géographie le terrain est longtemps demeuré un impensé géographique (Calbérac, 2010). Une telle conception me mènera un temps à participer (jusqu’à ce que le caractère suranné de ladite société m’apparaisse clairement), à l’initiative du géographe Guy Lubeigt, spécialiste de la Birmanie, à quelques évènements et dîners de la Société des explorateurs français où je fis la rencontre de l’écrivain et voyageur Sylvain Tesson, géographe de formation et dont la conception, ou plutôt la pratique, de la géographie confine à l’engagement physique total : non plus celui de l’explorateur (trop anachronique) mais celui du vagabond, du wanderer, du voyageur qui prend le temps de l’espace. Tesson n’est pas dupe sur le statut trop souvent usurpé d’explorateur moderne dès lors qu’il écrit qu’« il reste disséminées çà et là, de larges terrae incognitae sur le continent de la connaissance » et qu’il faut les chercher (Tesson, 2005 : 42). D’ailleurs, « en se lançant dans les ténèbres », estime-t-il, l’homme des âges du commencement « faisait acte de géographe » (Tesson, 2005 : 77). La description que Tesson fait de la géographie [19] est loin de me laisser indifférent : « La géographie, la plus belle des disciplines. Elle se tient au carrefour des connaissances, elle convoque à elle les autres sciences. Elle précipite ce que lui révèle chacune dans son chaudron, mélange les ingrédients et concocte une lecture du monde ». « La géographie », écrit-il, « c’est quand la lumière se fait » (Tesson, 2005 : 78-79).

Géographe
chercheur au CNRS : c’est en cette qualité que l’essentiel de mes voyages
se fait désormais. Car toute mission reste un voyage et qu’en ce qui me
concerne le touriste n’a jamais cessé d’accompagner le chercheur sur le terrain.
D’autant qu’au fil des ans le géographe s’est doublé d’un photographe et que l’autre
et l’ailleurs sont désormais tout à la fois sujets de curiosité, sujets étudiés
et sujets photographiés. Certes, passer aux yeux des autres pour un touriste équipé
d’un appareil photo (marqueur indiscutable du touriste) n’est d’ailleurs pas
dénué d’intérêt selon les objets étudiés et les terrains abordés, même s’il
convient parfois de ne pas être pris pour un journaliste. Il m’est en tout cas vite
apparu que photographie et géographie ont beaucoup en commun et que la pratique
de l’une peut considérablement enrichir l’autre, et vice-versa : particulièrement
lorsque les pas et le regard du géographe guident ceux du photographe et que
l’œil du photographe dirige et exacerbe celui du géographe. Les photographes et
les géographes ont d’ailleurs souvent en commun un tropisme certain pour
l’autre et l’ailleurs ainsi qu’une inclination à rendre compte du monde qui les
entoure (Chouvy, 2008). C’est dans ce contexte que j’ai créé mon deuxième site
Web, un site personnel cette fois, exclusivement consacré à la
photographie : conçu sur le mode chronologique du blog (mais permettant
d’afficher les photos par région ou par pays), www.photo-tropism.com/blog (créé
en 2007 après avoir soustrait la partie photographie de Geopium.org) présente
mon travail photographique depuis mes débuts en 2003. Si nombre de
photographies présentées sur photo-tropism.com ont été prises lors de mes
diverses missions et ont donc une portée géographique certaine (Chouvy, 2009a),
nombreuses aussi sont celles qui proviennent de voyages d’agrément et de
projets personnels, parfois de commandes photographiques. La photographie est
en fin de compte l’un des rares moyens dont le géographe dispose pour exprimer
les émotions esthétiques qui sont les siennes sur le terrain : le
géographe photographe peut en effet appréhender le monde et en rendre compte
autrement que par le texte ou la carte, donc avec davantage de créativité et un
recours moindre à l’analyse, avec une distance critique moindre (ou nulle). Par
le texte et la carte le géographe propose une explication raisonnée du monde.
La photographie, elle, lui offre la possibilité d’exprimer la vision qu’il a du
monde de façon plus sensible et immédiate.

L’une
des raisons pour lesquelles la photographie s’est imposée à moi au cours de mes
missions sur le terrain de mes recherches réside entre autres dans le fait que
ces terrains étaient multiples, d’accès souvent difficile et incertain (parfois
du fait de la non délivrance d’ordres de mission par le CNRS, ou plus
précisément par son Fonctionnaire de Sécurité et de Défense), et que la
conduite de recherches pouvait parfois y être compromise : l’accès au terrain
n’offre aucune garantie de pouvoir y mener à bien son enquête, surtout lorsque
des tensions ou des violences y ont cours (concomitance inopinée d’une mission
avec la conduite d’une opération d’éradication forcée par les autorités locales
par exemple). La prise de vue photographique permet ainsi de rester un minimum
productif lorsqu’enquête et entretiens sont impraticables. Elle permet parfois
aussi de focaliser l’attention de ses interlocuteurs sur la dimension esthétique
des choses (tout le monde s’accorde sur la beauté des fleurs de pavot et les
paysans de l’opium se voient souvent flattés par l’attention photographique que
j’y porte), tout en entretenant des discussions informelles notamment (mais
jamais seulement) à propos de la culture du pavot et de la production d’opium
(d’autant que l’illégalité de la production d’opium ou de haschich impose de ne
jamais prendre de notes ou de réaliser d’enregistrements lors des entretiens
informels).

Chargé de recherche au CNRS : entre terrain et publications

Si l’accès au terrain n’est jamais chose aisée et garantie, mes années au CNRS m’ont toutefois permis de mener des missions de recherches dans divers pays d’Asie ainsi qu’au Maroc. L’Asie du Sud-Ouest et surtout l’Afghanistan sont restés difficiles voire impossible d’accès après 2001 et plus encore après les attentats de Londres en 2005 (plan Vigipirate et restriction ou interdiction des déplacements en zones de conflits, qui plus est sur des terrains estampillés « drogue »), parfois même en dépit d’efforts appuyés et répétés (successivement : ordres de mission CNRS pour l’Afghanistan impossibles à obtenir ; obtention d’un ordre de mission sans frais du Centre d’analyse et de prévision (CAP [20]) du ministère des Affaires étrangères ne permettant pas d’utiliser les fonds d’une ACI ; financement par fondation royale thaïlandaise (Doi Tung) sans obtention d’ordre de mission, etc.).  Mais j’ai pu mener de nombreuses missions dans la région wa (United Wa State Army) de l’Etat shan de Birmanie ou dans le nord du Laos, particulièrement en bénéficiant du soutien et de la logistique de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), ainsi qu’en Thaïlande, au Cambodge, en Inde et au Maroc. La plupart de ces missions ont été financées, non sans difficultés, dans le cadre de programmes de recherche financés par appels à projets : direction d’une Action concertée incitative (ACI) de 2004 à 2007 ; commandes (Institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine (Irasec) du ministère des Affaires étrangères : direction de projets de recherches et d’ouvrages sur la méthamphétamine en 2001-2002 et sur les trafics en 2009-2010) ; participation en 2006 à la mise en place par la fondation royale thaïlandaise Doi Tung d’un projet de développement alternatif en Afghanistan ; financements par mon laboratoire de rattachement (Prodig) ; participation à un projet européen (Linksch, une recherche sur les conséquences involontaires des politiques antidrogue financée par le septième programme-cadre (FP7) de la DG Justice de la Commission européenne) de 2012 à 2015. Les overheads (partie du financement versé au CNRS mise à disposition du chercheur) du programme de recherche européen m’ont quant à eux permis d’initier de nouvelles recherches sur la production illégale d’opium et de haschich en Inde (Arunachal Pradesh et Himachal Pradesh) (deux missions en Arunachal Pradesh en 2012 et 2014), recherches toujours en cours lors de la rédaction de ces lignes.

La
question des choix, de l’accès et de la pratique du terrain est difficile et
complexe. Outre les difficultés répétées et croissantes posées par le CNRS dans
la délivrance d’ordres de mission (nombre de chercheurs travaillant sur les
Suds, au Sahel par exemple, sont désormais eux aussi confrontés à de telles
difficultés), les terrains de mes recherches ont ceci en commun qu’ils sont
d’accès relativement difficile et que l’objet de mes recherches implique une
pratique particulière. L’accès n’est jamais aisé dès lors que les aires de
production illégale d’opium sont en règle générale nichées au cœur de marges géographiques,
de périphéries territoriales et de zones frontières peu et mal desservies, et
où la présence d’un étranger, qui plus est d’un occidental, n’est pas forcément
vue d’un bon œil par les autorités locales et nationales et par les acteurs des
trafics locaux (les rôles n’étant bien sûr pas forcément exclusifs). Je ne peux
de toute façon pas chercher à jouer sur la discrétion comme d’autres ont pu le
faire ou peuvent encore le faire lors de passages frontaliers illégaux
volontaires (il m’est arrivé de découvrir que j’avais franchi à pied une
frontière internationale en toute illégalité : mais seulement sur le
chemin du retour, face à un panneau avertissant d’un passage frontalier) :
un blond d’1m91 est loin de passer inaperçu dans la région wa du nord-est de la
Birmanie par exemple. Mon intérêt affiché et non feint pour la randonnée,
l’escalade et la photographie permet clairement de jouer sur plusieurs tableaux
en insistant sur les raisons avouables de ma présence en certains lieux et en
omettant (sans forcément les nier) les plus polémiques. Il est de toute façon
délicat, sur de tels terrains et à propos de tels objets de recherche, de se
comporter ouvertement en tant que chercheur : la conduite d’entretiens
structurés et la prise de notes en direct sont peu recommandées pour qui ne
veut pas susciter la méfiance chez ses interlocuteurs, même lorsque ceux-ci
participent volontairement, et souvent avec fierté, à des discussions ouvertes
portant sur la culture du pavot, la récolte de l’opium, les prix du marché, la
répression et même la corruption (même si j’évite généralement un tel sujet
afin de ne compromettre ni ma présence sur place, ni ma sécurité ou celle de
mes interlocuteurs). Je n’ai cependant jamais eu à déplorer d’expérience
désagréable avec de quelconques autorités locales ou nationales, les seules
rares anicroches étant le fait de producteurs redoutant les prises de vues
photographiques. Mais l’immense majorité des producteurs est demandeuse
d’images et il n’est pas rare d’être apostrophé dans un champ par ceux qui
n’ont pas été photographiés et s’en plaignent.

La
restitution des données récoltées sur le terrain pose elle aussi quelques
questions, principalement d’ordre éthique. Si mes photographies sont géolocalisées
à l’aide d’un traceur GPS qui enregistre l’intégralité de mes parcours, je ne
restitue pas ces données, que ce soit sous forme cartographique ou sous forme
rédigée, afin de ne pas rendre les lieux de production publics et de préserver
les producteurs qui m’ont ouvert leur porte. Peu ou pas de cartes, donc, dans
certaines de mes publications (Maroc, Inde du Nord-Est), mais pas de mention de
noms de lieux ou de personnes non plus. La production cartographique reste
néanmoins un vecteur de transmission de données auquel j’ai recours dans
certains cas : uniquement lorsque les cartes ne compromettent l’anonymat
d’aucun acteur ou d’aucune localité, ainsi que c’était le cas dans l’atlas des
trafics publié en 2013. Sur le terrain, conjuguer éthique et courtoisie peut
parfois relever du dilemme et la subtilité est souvent de rigueur, comme
lorsque les repas pris avec les officiels wa sont systématiquement et uniquement
arrosés au Black Label, lorsque la
tournée des postes frontaliers du Cambodge en compagnie d’officiers de police,
de gendarmerie et de douane locaux rend inévitables les visites de casinos
(quand un chef de la police ne vous y loge pas) et les soirées passées dans des
karaokés propices aux rencontrées tarifées (délicate situation que celle du voucher pour massage on ne peut plus
complet offert par un chef de la police propriétaire du salon en question), ou
encore lorsque les échanges avec les services de police (stupéfiants spécialement)
ne doivent pas faire du chercheur un informateur (ou ne serait-ce que laisser
penser qu’il puisse en être un). Bref, la pratique du terrain est toujours
complexe, parfois compliquée, souvent délicate.

La vie et l’activité d’un chercheur sont bien sûr aussi largement consacrées à l’écriture [21] et le fait de publier en français s’est vite révélé problématique pour l’étude d’un objet, la drogue, à propos duquel les débats et les discussions se font majoritairement en anglais. Mes frustrations se voyaient d’ailleurs régulièrement renforcées par celles de mes interlocuteurs étrangers qui ne pouvaient me lire en français. Les éditeurs anglais et américains arguant de mon manque de notoriété à l’international et d’un coût de traduction rédhibitoire, mes efforts prolongés visant à faire traduire et publier « Les territoires de l’opium » en anglais n’ont jamais porté leurs fruits. Les choses ont toutefois changé à la suite de plusieurs articles publiés dans la revue britannique Jane’s Intelligence Review (3 articles en 2005 par exemple : Chouvy, 2005a, 2005b, 2005c) et d’interviews accordées à la BBC et à divers journaux de langue anglaise (New York Times, Los Angeles Times, Christian Science Monitor, Boston Globe). La parution en 2004 aux Presses universitaires de Singapour (Chouvy, 2004) de la traduction anglaise de l’ouvrage « Yaa Baa », cosigné avec Joël Meissonnier (Chouvy Meissonnier, 2002 : résultat d’une commande de l’Institut de recherches sur l’Asie du Sud-Est contemporaine (Irasec), un centre de recherches du ministère des Affaires étrangères), a vraisemblablement aussi aidé à changer mon statut au regard des éditeurs anglophones et j’obtins en 2007 un contrat de la part d’IB Tauris pour la rédaction d’ « Opium » qui parut en 2009 (Chouvy, 2009b). Je rédigeai l’ouvrage en anglais, en partie sur la base des « Territoires de l’opium » mais en incluant le résultat de mes recherches et analyses les plus récentes, particulièrement en cherchant à expliquer non plus l’émergence des espaces de production mais plutôt les causes fondamentales du recours à la production illégale d’opium et les raisons de l’échec d’un siècle de prohibition et de quatre décennies de programmes d’éradication forcée et de développement alternatif. Harvard University Press acheta les droits de l’ouvrage pour le marché nord-américain et une version augmentée d’une postface vit donc le jour en 2010 (Chouvy, 2010a), en même temps qu’une traduction arabe à Beirut (Arabic Scientific Publishers) (Chouvy, 2010b). Un dernier ouvrage de recherche a paru en 2013 à la suite d’un programme de recherche du Ministère des affaires étrangères français géré par l’Irasec : rédigé en anglais, « An Atlas of Trafficking in Southeast Asia » (2013a) réunit les résultats de recherche de cinq auteurs (dont quatre anglophones) et propose une collection de 31 cartes inédites réalisées à Prodig. L’anglais est ainsi progressivement devenu ma principale langue de travail, que ce soit dans mes échanges académiques (mes collègues étant anglophones dans leur grande majorité) ou dans mes écrits (3 ouvrages, 12 articles dans des revues ou ouvrages à comité de lecture, 3 rapports nationaux ou internationaux, une vingtaine d’articles dans diverses revues et encyclopédies : voir bibliographie complète). L’anglais est aussi la langue dans laquelle ont été réalisées toutes mes évaluations d’articles ou d’ouvrages (Journal of Drug Issues, International Journal of Drug Policies, International Affairs, Oxford University Press, Yale University Press, Cornell University Press, Routledge, Afghanistan Research and Evaluation Unit).

Epilogue

1995-2016 :
vingt-et-un ans de recherches, dont treize passés au CNRS, portant sur la
production illégale d’opium et ses espaces, au gré de rencontres, de
financements, de publications. Vingt ans marqués par une continuité et une
cohérence certaines, vraisemblablement en partie dues à « l’inconsciente
propension de chacun à introduire dans la courbe de son existence une cohérence
empruntée » (Rémond, 1987 : 294). Mais, néanmoins, une continuité voulue,
à travers un effort constant de spécialisation, d’accumulation, d’approfondissement,
sans toutefois sacrifier la diversité à l’unité : unité de l’objet drogue mais
diversité des terrains (plusieurs en Asie et un en Afrique du Nord), des
thématiques (géopolitique, modes de production, développement, guerre et
conflits, terrorisme, prohibition, politiques et actions antidrogue, etc.) et
même des drogues (opium, méthamphétamine, haschich).

Vingt
ans marqués par d’immenses satisfactions (missions et publications, surtout, ainsi
que, indiscutablement, recrutement au CNRS) mais aussi bien sûr par des
périodes de doute et même de frustration (difficultés de financement, refus
d’ordres de mission, limites des évaluations menées par les revues et
parfois par le CNRS, etc.). Vingt ans dont au moins la seconde moitié a aussi
été marquée non par la pression de publier mais par le défi de produire de
l’inédit : de la difficulté qu’il y a de se renouveler, de trouver des
approches différentes, de trouver de nouveaux terrains, de publier sans (trop)
se répéter (même si la problématique des drogues impose de se répéter encore et
toujours face aux idées reçues et à l’idéologie omniprésente).

Vingt
ans dont quinze de production de publications diverses : 4 ouvrages scientifiques
en français et, ou, en anglais (plus une traduction en arabe) dont 2 collectifs ;
22 articles (dont 6 en anglais) dans des revues à comité de lecture dont 13
dans des revues de géographie  ; 11 articles dans des revues sans
comité de lecture (dont 6 en anglais) ; 7 articles dans des ouvrages
scientifiques (dont 3 anglais) ; 46 textes de vulgarisation (dont 19 en anglais) ; 12
textes dits autres (dont 6 en anglais) ; 5 rapports nationaux ou
internationaux (dont 2 en anglais) ; une quarantaine d’interviews dans la
presse écrite, une trentaine dans la presse radiophonique et trois à la
télévision.

Vingt ans d’une pratique d’une recherche largement individuelle, voire solitaire [22]. Un parcours en solo en partie voulu par la recherche publique française qui ne compte en ma personne qu’un seul chercheur spécialisé sur la thématique de la production agricole illégale de drogue. En effet, tous les chercheurs français qui travaillent sur l’objet drogue consacrent leurs travaux soit aux problématiques de consommation, soit aux aspects historiques, économiques, sociologiques ou juridiques du marché de la drogue et de la prohibition (la même chose est vraie à propos des activités ou de la composition du conseil scientifique de l’Observatoire français des drogues et toxicomanies (OFDT) dont j’ai été membre de 2012 à 2014). Aucun ne travaille sur les pays du Sud. Les choses sont certes différentes à l’étranger ou quelques géographes [23] ont travaillé ou travaillent épisodiquement sur la drogue, même si les spécialistes de la production agricole de coca, d’opium ou de dérivés du cannabis sont très peu nombreux (ce qui peut d’ailleurs poser des problèmes lors de l’évaluation d’articles portant par exemple sur la production de haschich au Maroc ou d’opium en Arunachal Pradesh). Travail principalement individuel donc mais, selon la distinction opérée par Le Goff, non systématiquement isolé (Le Goff, 1987 : 213), la collaboration ou l’échange intellectuel avec quelques collègues ou observateurs privilégiés de l’objet drogue me faisant régulièrement bénéficier de l’apport critique de disciplines, d’approches et de cultures différentes (la plupart de ces collaborateurs étant étrangers et aucun n’étant géographe).

Au final, la pratique individuelle d’une géographie libre, libre de toute école géographique [24] (la drogue, cet impensé géographique) et de toute théorie (dont le monde académique anglophone, particulièrement, ne semble pouvoir se passer, quitte à ce qu’empirisme et complexité en pâtissent). Une géographie clairement rurale (le rurbain n’a pas encore trouvé sa place dans mes problématiques et mes terrains), qui se veut empirique (positiviste), analytique et critique [25], soucieuse des réalités du terrain et sachant ne pas céder aux sirènes de ces trop nombreuses notions et théories qui tendent à simplifier voire à travestir le réel [26]. En somme, une géographie nourrie d’une pensée critique qui, selon les mots de Loïc Wacquant, « est celle qui nous donne les moyens de penser le monde tel qu’il est et tel qu’il pourrait être » (Wacquant, 2001). Ainsi, n’en déplaise à de trop nombreux auteurs, ni la notion d’antimonde (Chouvy, 2010c), ni celle de narco-Etat (2015b), ne résistent à l’examen du réel, aussi complexe soit-il : face à la complexité, surtout lorsque les données quantitatives tendent à faire défaut ou à n’être pas fiables, la typologie (ou, mieux encore, la taxonomie) doit primer sur la modélisation ou sur la théorie trop généralisante (voire simplificatrice). Après tout, selon Marianne Morange et Yann Calbérac, la géographie française a tendance à « subordonner l’abstraction théorique aux enseignements du terrain » et elle manifeste par conséquent « une certaine défiance » à l’égard des « systèmes théoriques cohérents et fermés » (Morange, Calbérac, 2012). Plus encore que les autres chercheurs en sciences humaines et sociales, le spécialiste des problématiques de la drogue doit s’efforcer de faire sienne la « neutralité axiologique » chère à Max Weber, ne serait-ce que parce que les postures idéologiques et les jugements de valeur abondent à propos de la drogue (et qu’il faut impérativement les prendre en compte en tant qu’objets, au même titre que l’objet drogue lui-même), au point même de pérenniser des politiques et des actions antidrogues contre-productives (Chouvy, 2009b ; 2013b ; 2015a). L’objet drogue reste donc au menu de mes recherches à venir dès lors que nombre de terrains et de problématiques restent à explorer et que l’approche géographique est d’autant plus originale et féconde que peu de géographes s’intéressent au sujet.

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[1]
(page consultée le 16 mars 2015).

[2]
Yann Calbérac et Anne Volvey se sont interrogés, sans le remettre en question
toutefois, sur « l’écart [qui existe] entre le mot (répandu mais jamais
questionné, sauf peut-être de manière individuelle au moment où chaque
chercheur·e se lance dans la rédaction de « son » égogéographie) et
la chose (jamais définie : s’agit-il d’un genre que l’on peut codifier ou
d’une pratique autobiographique et/ou réflexive ?) » (Calbérac,
Volvey, 2014 : §1).

[3]
Huit mois sans marcher, suite à une fracture du fémur, que je mis à profit pour
dévorer la prodigieuse collection Terre Humaine (Plon).

[4]
Pierre Gentelle expliquait en 2008 à Yann Calbérac qu’il n’avait eu d’autre
choix professionnel que de devenir géographe, d’abord parce que les métiers
qu’il se refusait à exercer étaient si nombreux qu’il ne lui restait qu’à être
« spectateur et observateur du monde » et qu’il n’avait alors pas vu
« d’autre issue que les sciences sociales » et, parmi elles, celle
qui comblait son « goût des voyages et des déplacements : la
géographie » (Calbérac, 2011 : 2).

[5] Le
dilettantisme qui me fut reproché toute ma scolarité n’était vraisemblablement
qu’un certain ennui doublé de cette procrastination que John Perry (2012)
qualifie de « structurée » ou de « productive », celle qui
consiste à consacrer son temps à des tâches autres, souvent mineures ou
marginales, et ainsi de se soustraire à une tâche plus importante qui sera néanmoins
complétée correctement et à temps. En fin de compte, la procrastination
structurée permet d’obtenir une production personnelle plus importante et
variée.

[6]
Quelle ne fut pas ma fascination toute géographique face à la division sexuelle
de l’espace pratiquée par les Baruyas de Papouasie-Nouvelle Guinée, décrite par
Maurice Godelier dans son ouvrage de 1982 et expliquée dans les cours
d’ethnologie de Pierre Lemonnier et de Pascale Bonnemère.

[7]
Décédé en juillet 2016.

[8]
Devenu le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN)
le 13 janvier 2010.

[9] La
transdisciplinarité, telle qu’envisagée notamment par Jean Piaget (inventeur de
la notion en 1970), Basarab Nicolescu,Edgar Morin, André Bourguignon, Alfonso Montuori et d’autres, se
distingue de la pluridisciplinarité et de l’interdisciplinarité. La
pluridisciplinarité consiste à juxtaposer diverses disciplines dans l’étude
d’un objet (avec conservation des méthodes et concepts de chaque discipline),
alors que l’interdisciplinarité, elle, peut se définir comme le transfert des
méthodes d’une discipline à une autre discipline (relève davantage, donc, d’un
échange ou d’un partage de concepts et de méthodes entre diverses disciplines).
La transdisciplinarité, elle, vise à dépasser la parcellisation du savoir en
disciplines telle que pensée par Auguste Comte et René Descartes. Elle
ambitionne de produire une pensée complexe qui, basée sur l’intégration et le
dépassement des disciplines, de leurs concepts, théories et méthodes, permette
la compréhension de la complexité du monde et de ses phénomènes naturels et
sociaux. L’approche transdisciplinaire se doit donc de ne pas être dictée par
telle ou telle approche disciplinaire mais par un objectif de compréhension
globale qui, pour citer Morin, lie ce qui est disjoint (Morin, 1977 : 23).
Ma thèse de doctorat figure d’ailleurs depuis 2002, à ma grande surprise, dans
la liste des thèses transdisciplinaires recensées par le Centre international
de recherches et études transdisciplinaires (CIRET) créé par Basarab Nicolescu :

(page consultée le 4 février 2011).

[10]
(page consultée le 21 mars 2015).

[11]
Voir notamment :
(page consultée le 19 mars 2015).

[12] Chef de tribu.

[13] Nom donné en Afghanistan au
« krinkov », ou AKS-74U, la version compacte de l’AK-47.

[14] Créée après la guerre du Golfe afin,
notamment, de faire en sorte que le renseignement français dépende moins de son
équivalent états-unien.

[15]
Une autre confirmation orale vient plus tard de la part de Louis Caprioli, ancien sous-directeur de la
lutte contre le terrorisme à la Direction de la surveillance du territoire (la
DST a fusionné le 1er juillet 2008 avec la Direction centrale des
Renseignements généraux au sein d’une nouvelle direction qui a pris le nom de
Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) puis de Direction générale
de la sécurité intérieure (DGSI) en 2014).

[16]
Je n’ai en fin de compte jamais enseigné, notamment parce que j’ai toujours
préféré l’écrit à l’oral et apprécié le caractère différé plutôt qu’immédiat de
la transmission. Que ce soit pour apprendre ou pour transmettre, l’écrit a ma
faveur : il a l’avantage de la densité et de la pérennité, du temps
contrôlé aussi. Au fil des ans, ma préférence pour l’écrit s’est d’ailleurs
renforcée et je n’accorde plus que rarement des interviews radiophoniques et
plus jamais d’interviews télévisées (les pratiques des journalistes n’étant de toute
façon guère encourageantes). Je réserve donc logiquement mes interventions à la
presse écrite (toujours après un minimum d’échanges avec le ou la journaliste).
Je suis donc loin de partager l’avis de Jacques Le Goff pour qui « si
l’enseignement sans recherche, c’est frustrant, la recherche sans enseignement,
c’est lugubre » (Le Goff, 1987 : 2013). Sa hantise de « retomber
au C.N.R.S. » équivaut me semble-t-il à ma propre hantise de l’Université
et de l’enseignement (Le Goff, 1987 : 215). Pierre Gentelle, lui,
racontait le désarroi de Jean Dresch lorsqu’il entra en 1962 au CNRS en tant
que stagiaire : « Ce mépris pour le CNRS en sciences humaines n’a
jamais cessé. Il se perpétue ouvertement avec Jean-Robert Pitte aujourd’hui,
parvenu académicien, mais il suffit de relire quelques souvenirs, ceux de
Jacques Lautman en particulier, pour voir que les lignes n’ont pas bougé depuis
ce que disait Raymond Aron (tous deux normaliens, eux) : « Le CNRS, c’est bon
pour les jeunes femmes, pour les étrangers non naturalisables, pour les bègues,
pour les curés et pour les disciples de deuxième ordre ! Mais nos bons élèves,
on les oriente vers les carrières universitaires » » (Calbérac,
2011 : 5). D’ailleurs, Jean-Robert Pitte, croisé dans un avion à destination
des Etats-Unis peu après mon recrutement au CNRS (2001), ne manqua pas de
m’enjoindre à quitter la « prison dorée, certes, mais la prison quand
même » que le centre de recherche représentait à ses yeux.

[17]
Direction de quelques mémoires de maîtrise de qualités inégales et deux
codirections de thèses non abouties.

[18]
« Tout commence en effet par le voyage, la curiosité de découvrir, le
plaisir d’être ailleurs. De ce point de vue, chercheur et touriste se
rejoignent. Mais là s’arrête la comparaison. L’un consomme à vive allure
paysages « spectaculaires » et folklore, l’autre se donne le temps
d’analyser pour comprendre » (Pourtier, Hugonie, 2007 : 443).

[19]
Qu’il a étudiée, dit-il, avec l’idée qu’il choisirait « la première
occasion » pour s’« échapper par la fenêtre de l’université, ouverte
sur le monde », avec, en géographe avisé, le Précis de géomorphologie de
Max Derruau « comme seul guide de voyage » (Tesson, 2005 : 78).

[20]
Désormais le Centre d’analyse, de
prévision et de stratégie (CAPS).

[21] Ecrire
est une chose, publier en est une autre : on peut certes écrire sans
publier mais, bien sûr, pas publier sans écrire. D’ailleurs le temps de
l’écriture n’est pas celui de la publication et la lenteur de certains
processus de publication permet souvent de relativiser le temps passé à
rédiger. Quoi qu’il en soit, écrire revêt une telle importance pour un
chercheur que, pour reprendre les propos de Christine Chivallon, « je n’ai
le sentiment de travailler et d’être légitime que dans la publication »
(Vivet, Collignon, Chivallon, 2014).

[22]
Christine Chivallon revient dans un entretien (rare et précieuse allusion à ce
qu’être chercheur, en l’occurrence au CNRS, implique concrètement) sur les
propos tenus au début des années 2000 par l’historien Tzvetan Todorov pour qui
« l’activité intellectuelle en sciences humaines ne pouvait pas se
concevoir sans cette part d’isolement ou de solitude parce que, disait-il, ‘ni
les laboratoires, ni les institutions, ni les couloirs communs dans lesquels
s’épanouit la vie collective ne pensent. Seuls les individus pensent, or sans
pensée, la recherche est mise à mort’ » Elle explique aussi qu’elle avertit les
jeunes entrants au CNRS que « le CNRS est une entrée dans une sorte de
vide qu’il faut nécessairement remplir, mais seul, pour la plupart du temps »,
que le chercheur, surtout en SHS, doit « tout le temps gérer le
vide » (Vivet, Collignon, Chivallon, 2014).

[23] Notamment Michael K. Steinberg, Joseph J. Hobbs et Kent Mathewson, directeurs de l’ouvrage collectif Dangerous Harvests: Drug Plants and the Transformation of Indigenous Landscapes (2004). Aucun d’entre eux n’a toutefois écrit plus d’un ou deux articles sur la question des drogues. Il convient aussi de mentionner le biogéographe Chris Duvall, auteur de Cannabis (2014).

[24]
René Rémond disait ne se reconnaître en aucune école, du fait de sa
« conviction qu’aucun système d’explication ne rend pleinement compte de
la richesse et de la complexité de la réalité » (Rémond, 1987 : 337)

[25]
Critique notamment par opposition à dogmatique et idéologique, dogmes et
idéologies sous-tendant une grande partie des débats portant sur les
thématiques des drogues illégales. Mais les données statistiques des
organisations nationales et internationales, souvent peu fiables, doivent aussi
faire l’objet, comme toutes les sources, d’approches critiques. Critique selon
une acception kantienne, puisque prônant une démarche de remise en question
systématique des notions, du vocabulaire, des théories et même des données
quantitatives, mais également selon une acception marxienne puisque critique
des inégalités, de la domination, de l’exploitation et de la répression propres
à l’économie des drogues et aux politiques antidrogue (Wacquant, 2001 ;
Gintrac, 2012). Pensée critique, donc, dans le sens de « critique épistémologique et critique
sociale », c’est-à-dire « questionnant, de manière constante, active
et radicale, les formes établies de pensée et les formes établies de vie
collectives, le « sens commun » ou la doxa (y compris la doxa
de la tradition critique) et les rapports sociaux et politiques tels qu’ils
s’établissent à tel moment dans telle société » (Wacquant, 2001).

[26]
Marianne Morange et Yann Calbérac expliquent que « primauté du terrain,
défiance par rapport aux théories trop globalisantes et prudence par rapport à
l’engagement politique » distinguent « les géographies critiques
« à la française » des critical geographies et de la
géographie radicale anglophone […]» (2012 : 12). Ils avancent aussi
que : « La force de la tradition empirique dans la géographie
française a été peu propice à l’élaboration de « théories
critiques ». Elle a poussé à subordonner l’abstraction théorique aux
enseignements du terrain […] La théorie n’est pas ignorée mais elle n’est pas
convoquée a priori pour être testée sur un terrain presque quelconque comme
c’est souvent le cas dans les géographies anglophones qui font la part belle
aux longs états de l’art théoriques » (2012 : 7).

L’opium dans la mondialisation: le cas du triangle d’or

Pierre-Arnaud Chouvy / 2016 / Drogues, santé, société.

La géographie et l’histoire des drogues illégales sont profondément ancrées dans les dynamiques anciennes et actuelles du processus de mondialisation, ainsi que le montre la géohistoire du pavot à opium en Asie. Le pavot à opium parce qu’il fournit un exemple éloquent des relations dynamiques qui ont existé et qui persistent entre l’économie politique et la géographie des drogues illégales d’une part et la mondialisation d’autre part. L’Asie, quant à elle, fournit un espace géographique de référence riche d’enseignement parce que l’on peut estimer que le narcotrafic international y est né et que la plus importante toxicomanie de masse s’y est développée (l’opiomanie chinoise)...

Drug trafficking in and out of the Golden Triangle

Pierre--Arnaud Chouvy / 2013 /
An Atlas of Trafficking in Southeast Asia.

The Golden Triangle is the name given to the area of mainland Southeast Asia where most of the world’s illicit opium has originated since the early 1950s and until 1990, before Afghanistan’s opium production surpassed that of Burma. Although Burmese opium production has also considerably decreased after 1998, it has nevertheless proven to be geographically and historically resilient. This article explains in detail the emergence and the evolution of the drug traffikcing routes in and out of the Golden Triangle, as well as the anti-trafficking policies and actions undertaken by the regional states.

An Atlas of Trafficking in Southeast Asia

Pierre-Arnaud Chouvy (ed) / 2013 / I.B. Tauris.

Mainland Southeast Asia is one of the world’s key regions for the smuggling and trafficking of illegal goods. Armed conflict in the region has spurred an international trade in small arms, and organized nuclear smuggling rings are now believed to operate as well. "An Atlas of Trafficking in Southeast Asia" brings together a team of key researchers and cartographic specialists to provide a unique overview of the major forms of illegal trafficking in the region.

www.chouvy-geography.com